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La prévention des conflits peut (encore) rapporter gros

Posté par Franck Debié le 24 février 2010

La fin de la Guerre froide a vu plusieurs parties du monde bénéficier des dividendes de la paix : l’Europe d’abord avec la fin de la course aux armements conventionnels, l’Afrique australe avec la fin des conflits ouverts en Namibie, en Angola, au Mozambique, l’Amérique centrale enfin avec l’extinction des Contras et des fronts révolutionnaires. Recueillir les dividendes de la paix n’a été possible dans ces régions que parce que les accords divers qui ont mis fin aux conflits ont été assortis de mesures crédibles de prévention du retour au conflit. Mesures militaires avec des accords de désarmement, des mesures de confiances et de sécurité, des déploiements internationaux destinés à rassurer ceux qui désarmaient. Mesures sociales ensuite avec des processus de réconciliation, de reconstruction, de réintégration des belligérants. Mesures économiques avec d’importants paquets de reconstruction, de développement régional, de restructuration économique. Mesures symboliques enfin, avec la participation de toutes les forces morales et détenteurs de la légitimité au processus de concorde : partis, Eglises, syndicats, institutions internationales.

Investir ailleurs que dans l’armement

Des dividendes de la paix, il en reste beaucoup à recueillir dans le monde appauvri qui sort de la crise économique et financière, une crise qui aura causé des dommages de guerre en temps de paix. Partout, il faut arriver à soustraire au surarmement un principe de suffisance raisonnable. Tout près de nous, en Europe d’abord : les niveaux de dépense militaire des Balkans, de la Grèce, de Chypre sont encore anormalement élevés. Avec la Russie ensuite : contre qui, pour quelle cause, prolonge-t-elle son effort d’armement à des niveaux trois ou quatre fois supérieurs au moins à ceux de l’Allemagne ? Le Proche et le Moyen-Orient ont des dépenses militaires d’avant-guerre… Que dire des PMA ?

Que d’argent qui pourrait aider à combler les déficits sociaux, régionaux, publics aggravés par la crise économique ! Que de capacités d’investissement durablement gaspillées !

Inventer de nouveaux instruments de prévention

Pour y arriver, il faut arriver à inventer de nouveaux instruments de prévention : des traités crédibles et solides là où ils font défaut (sur les armements conventionnels en Europe par exemple), des garanties de sécurité permettant de tranquilliser ceux qui sincèrement cherchent à s’engager dans une dynamique de désarmement, comme autour de la Mer Noire. Mais il faut surtout des échanges, des complémentarités, des interactions entre les sociétés civiles, des intérêts en commun. Une telle dynamique n’est pas possible si le protectionnisme économique refait surface. Elle n’est pas possible non plus si les frontières se ferment aux travailleurs migrants. Rien ne peut aboutir sans un minimum de solidarité, d’aide au développement, d’appui désintéressé des tiers.

Une nouvelle génération de leaders d’opinion doit s’engager

Mais un nouvel encadrement institutionnel de la sécurité, du commerce et du développement ne suffira pas. Une nouvelle génération de leaders d’opinion doit s’engager dans les efforts de prévention aux côtés des élites institutionnelles : ceux qui parlent à la jeunesse, ceux qui parlent aux femmes, ceux qui parlent aux pauvres et aux extrêmes. Les sociétés sont plus complexes, moins tenues et dirigées que celles de la fin de la Guerre froide. Les dirigeants politiques s’évertuent à capter l’attention médiatique mais leur légitimité est plus diluée. Notamment lorsqu’il s’agit de produire cette confiance particulière qui est nécessaire à désarmer la crainte d’un nouveau conflit. Il faut des médiateurs aux mains nues, des leaders d’opinion de quartier, des maillages denses d’avocats de la paix et du désarmement, capables de reconnaître dans l’autre un proche, un voisin et peut-être demain un allié.

En complément de ce billet, vous pouvez vous reporter à cet article de Jacques Delpa : Greek Crisis: Ending (at last) the Trojan War

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La mort d’une vieille dame et de sa très vieille langue

Posté par Rozenn Milin le 19 février 2010

Le 5 février dernier mourait Madame Boa Sr, la dernière locutrice d’une langue multimillénaire, la langue bo, parlée sur l’une des îles Andaman, dans l’Océan Indien. Cette disparition a été très largement rapportée dans la presse internationale, et l’on peut se demander pourquoi la mort d’une vieille dame et l’extinction de sa « petite » langue ont suscité tant d’émoi…

Pour comprendre la portée symbolique de cette mort « double », la mort d’une femme et la mort d’une langue, il faut se plonger dans l’histoire, non seulement de cette partie du monde mais aussi des origines de l’Homme.

Une langue qui remonte à l’époque pré-néolithique

L’archipel des Andaman est composé de 204 îles situées à plus de 1 000 km des côtes indiennes, réparties entre les Grandes et les Petites Andaman. Sur ces îles vivent quatre groupes de populations :

  • les Sentinelles, entre 50 et 200 membres, qui sont extrêmement isolés et n’ont, semblerait-il, jamais été en contact avec les Occidentaux ; c’est une des populations les plus isolées au monde ;
  • les Jarawa, qui seraient un peu moins de 300 ;
  • les Onges, qui compteraient près d’une centaine d’individus ;
  • les Grands Andamanais, dont la langue était elle-même composée d’une dizaine de variantes dialectales, parmi lesquelles la langue bo, qui vient donc de s’éteindre. Il ne resterait plus à présent qu’une cinquantaine de personnes à parler une langue grand andamanaise.

Les chercheurs pensent généralement que toutes ces langues andamanaises pourraient être les dernières représentantes de langues dont l’histoire remonte à l’époque pré-néolithique…

Ces populations auraient en effet quitté le continent africain il y a 70 000 ans pour finalement s’établir en Asie du Sud-Est, et les hommes et les femmes qui composaient ces communautés ont probablement été les premiers êtres humains « modernes » à s’établir dans cette partie du monde.

Ils ont survécu au fil des siècles et des millénaires jusqu’à l’arrivée des colons anglais en 1858 : à partir de cette date, ils ont été décimés, tués par les nouveaux arrivants ou emportés par les maladies.

La fin d’un long voyage

Il semblerait donc malheureusement qu’ils arrivent à présent au bout de leur long voyage, en ce début de XXIème siècle. Car comment imaginer que quelques centaines de représentants disséminés sur un chapelet d’îles pourraient résister aux grandes vagues uniformisatrices de la mondialisation ?

Le jour où le dernier locuteur de ces langues andamanaises mourra, la perte sera irréparable, une famille entière de langues se sera éteinte. Ce qui se joue ici est donc tout simplement la disparition de l’une des plus anciennes cultures de la planète, qui remonte à la nuit des temps….

« Vous ne pouvez imaginer la douleur et l’angoisse que j’éprouve chaque jour en étant le témoin muet de la disparition d’une culture remarquable et d’une langue unique », disait Anvita Abbi, la linguiste qui œuvrait à la documentation de la langue bo.

Elle avait enregistré Mme Boa Sr et nous comprenons aujourd’hui à quel point ce travail était important : ce sont là les dernières traces d’une langue que plus personne ne parlera. Et cela nous rappelle aussi l’urgence d’enregistrer, de filmer, de documenter toutes ces autres langues et cultures de la terre qui sont aujourd’hui menacées. C’est la tâche immense à laquelle s’est attelé le programme Sorosoro de la fondation Chirac.

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Quel rôle de l’aide au développement face à la violence ?

Posté par Jean-Michel Severino le 10 février 2010

Les organisations de développement telles que l’AFD travaillent dans des sociétés en mutation rapide. La croissance économique et démographique, l’urbanisation rapide ou les changements identitaires qui y sont liés chamboulent des sociétés et leur mode d’organisation. Des phénomènes de violence peuvent émerger en l’absence d’institutions formelles ou informelles de gestion des conflits générés par ces mutations accélérées. Quel peut être le rôle d’organismes de développement face au défi de ces Etats et sociétés dits « fragiles » ?  J’aimerais retracer ici le long processus d’apprentissage d’organismes de développement dans leur quête de réponses à ces situations de violence.

Les années 1990 : des Etats « faillis » à « reconstruire »

La chute du mur de Berlin a été suivie d’une vague de conflits particulièrement meurtrière : les guerres civiles qui ont ensanglanté les années 1990 ont interpellé une « communauté internationale » de plus en plus consciente des limites de ses instruments – à la fois conceptuels et opérationnels – pour y faire face. Une décennie après le début des programmes d’ajustements structurels, dont l’un des corolaires a été la réduction de l’Etat à la portion congrue, les conflits du Golfe de Guinée, de la Corne de l’Afrique ou de l’Afrique centrale ont montré que la faiblesse des Etats porte en elle le risque de l’effritement des structures gouvernantes – avec pour conséquence la perte de contrôle de leurs territoires, et les impacts que l’on connaît en termes de piraterie, de drogue, de terrorisme, etc.

La question des « Etats faillis », traduction de l’anglais « failed states », émergea ainsi en l’espace de quelques années comme un enjeu majeur de sécurité collective. Dans l’urgence, les organisations internationales de développement s’attelèrent, non sans maladresses, à construire ou à reconstruire des capacités étatiques par des opérations de « state-building » (qui peut se traduire en français par la “construction de l’Etat”). Ces dernières étaient essentiellement entreprises sur le mode curatif, la gestion des défaillances laissant en réalité peu de temps pour se préoccuper de l’action préventive dans des Etats risquant de suivre la même trajectoire.

Le tournant des années 2000 : l’analyse de fragilités porteuses de violence

La consécration du terme des « Etats fragiles », qui s’est progressivement imposé dans les stratégies et les organigrammes des organisations de développement au tournant du siècle, a marqué une rupture dans l’analyse des Etats fragiles et dans les stratégies mises en œuvre pour y intervenir[1]. Certes, cette catégorie est d’abord née en réponse à un besoin institutionnel : celui de poursuivre l’aide à des pays dont il serait illusoire d’exiger le respect à la lettre des standards de gouvernance habituellement imposés aux pays aidés.

Mais ce changement de terminologie a permis de dépasser la stricte problématique de la « faillite » de l’Etat pour se pencher sur ses signes avant-coureurs : politiques, bien sûr, mais également économiques et sociaux. En effet le progrès des connaissances sur les multiples déséquilibres auxquels sont soumises les sociétés dans leurs processus de développement ont permis d’identifier des facteurs de vulnérabilités socio-économiques qui se retrouvent fréquemment dans l’équation de la violence. Autant « d’indicateurs d’alerte » auxquels les acteurs du développement doivent être particulièrement attentifs. Pensons à la jeunesse urbaine au chômage, qui prit les armes durant les violences en Côte d’Ivoire ou au Kenya. Pensons aussi à la difficile gestion de ressources rares – comme les pressions considérables sur le foncier, qui a contribué au déchainement de la violence au Rwanda en 1994, ou celle sur l’accès à l’eau et aux pâturages, qui envenime les tensions entre communautés dans l’Est du Tchad ou au Darfour. Pensons enfin aux inégalités économiques et sociales dont la persistance dans le temps génère des frustrations porteuses de violences.

Le traitement des fragilités – premier pas vers la prévention des conflits ?

Le retour d’expérience de plusieurs décennies d’actions au chevet d’Etats et de sociétés fragiles a permis d’identifier une exigence fondamentale pour toute opération de développement : celle de « ne pas nuire », c’est-à-dire de ne pas contribuer par mégarde à l’exacerbation de tensions. C’est à la fois un cap fondamental et un défi permanent. Mais pouvons-nous, aujourd’hui, aller plus loin ? L’AFD a décidé de se doter d’une stratégie d’action spécifique aux Etats fragiles qui, outre l’exigence de ne pas nuire, se donne pour ambition d’identifier des opérations de développement qui permettent de traiter certaines des fragilités qui constituent le terreau de la violence.

Cette stratégie est exigeante, puisqu’elle demande un investissement permanent dans la connaissance fine des sociétés dans lesquelles nous agissons, ainsi que de leurs mutations. Nous poursuivons cet effort avec notre réseau de partenaires. Un travail est ainsi mené avec des organisations non-gouvernementales sur la préservation ou la reconstruction du lien social mis à mal par certains bouleversements sociaux et économiques. Un programme de recherche est également en cours de lancement avec des acteurs de la recherche pour mieux comprendre la façon dont des projets de développement permettent de modifier l’économie politique de la violence en travaillant à réduire certaines des vulnérabilités dont elle se nourrit.

Malgré des progrès au cours des deux dernières décennies, ce champ de l’analyse et de l’action est encore dans son enfance – à l’heure où de nouvelles « fragilités » émergent, tels les impacts des changements climatiques. C’est pourquoi l’investissement dans la connaissance des forces qui animent les sociétés en développement comme des effets de nos propres programmes est crucial si l’on souhaite contribuer — avec les outils qui sont les nôtres et toute l’humilité que ce sujet commande — à la paix et à la stabilité de sociétés en développement. Le prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits est en ce sens une initiative importante pour encourager les pas en avant dans ce processus d’apprentissage collectif.


[1] Pour une analyse de ce terme et de son appropriation par les organisations de développement, voir Chataigner, Magro et al., Etats et Sociétés Fragiles : Entre conflits, reconstruction et développement, Karthala 2007.

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L’homme spectateur ou partie intégrante de la biodiversité?

Posté par Geneviève Ferone le 8 février 2010

La question des changements climatiques, de leurs effets et des mesures d’adaptation à mettre en place, est devenue une question politique majeure. En 2010, les effets de ces changements climatiques sur la biodiversité est clairement en première ligne sur l’agenda de la communauté politique et scientifique mais également, grande nouveauté, apparaît timidement sur celui des entreprises. Les entreprises ont cependant beaucoup de difficultés à appréhender la question de la biodiversité dans leurs modèles économiques. Elles se trouvent surtout dans la situation d’égrener leurs bonnes pratiques en matière de préservation de la nature et d’équilibre des écosystèmes, mettant le plus souvent en valeur les actions vertueuses de leur fondation.

Citadin, l’homme dépend de la nature et de la biodiversité

D’une façon générale, quel que soit l’habit qu’il porte, l’homme (et bien sûr la femme), être de plus en plus urbain, arpentant le bitume, a tendance à considérer la biodiversité comme une aimable fenêtre à ouvrir de temps en temps avec parfois un brin de nostalgie. L’homme n’est pas de cette biodiversité, il la regarde et s’y promène mais ne si fond pas.

Mais de toute évidence, l’homme ne peut se considérer en dehors de cette biodiversité dont il fait (encore) partie intégrante. Nous sommes tous reliés à la Terre par un cordon ombilical très fragile, dont nous ne connaissons finalement pas grand-chose. Nous n’avons donc pas pleinement conscience de notre vulnérabilité. Ainsi qui est réellement capable de mesurer ce que l’on doit au quotidien aux formidables services gratuits que nous rendent Mère Nature ?

Les « réfugiés climatiques », un exemple de la dispersion des espèces

Si nous ne prêtons guère attention au sort qui sera réservé aux autres espèces avec lesquelles nous partageons la planète, nous pourrions nous interroger néanmoins sur nos propres capacités d’adaptation dans le maillon de dépendance ultime qui nous relie au vivant. Notre espèce joue effectivement un rôle spécifique et majeur dans les changements climatiques actuels et à venir, elle est également, en réalité, une partie de la biodiversité. A ce titre, elle n’est pas épargnée par les facteurs d’érosion de la biodiversité, qu’il s’agisse de l’effet des polluants sur la santé ou des introductions d’espèces, bactéries, virus et leurs vecteurs. Nos mécanismes d’adaptation s’appréhendent sur les mêmes registres, physiologique, comportemental, et génétique, que ceux évoqués pour les autres espèces : les « réfugiés climatiques » sont aussi un exemple de la dispersion des espèces à la recherche, d’une nouvelle niche écologique plus favorable, en cas de modification des habitats.

Désegmenter la gestion des ressources de la planète

La gestion de la biodiversité ne peut être disjointe de celle de la gestion d’autres ressources naturelles avec lesquelles elle interagit et qui seront fortement impactées par les changements climatiques. Il s’agit en particulier de la concurrence sur le foncier, la gestion des flux et des fluides essentiels de la vie : la mobilité, l’énergie, l’eau, les ressources nourricières et naturelles, la production de déchets… Pour arrimer davantage l’homme dans cette compréhension de sa vulnérabilité et de sa dépendance, il est urgent de construire les instances de gouvernance pouvant englober la gestion durable de la biodiversité et des ressources sous tension, évitant si possible le piège de la segmentation des spécialités et des responsabilités.

Mission impossible ?

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Christianistes et islamistes en Afrique : logique du face-à-face

Posté par Franck Debié le 27 janvier 2010

Rencontrer l’Imam Ashafa et le Pasteur Wuye est une chance personnelle : ce sont des combattants, des hommes de foi, capables de mettre autant d’énergie et de force de conviction à désarmer les miliciens chrétiens ou musulmans d’aujourd’hui qu’ils en avaient mis naguère à les entraîner et à les exciter au combat.

Le religieux bouscule la typologie classique des conflits

Les rencontrer a aussi été pour moi l’occasion d’un déniaisement. Les conflits au Nigéria, en Afrique, de manière générale, il me semblait en connaître les causes :
- les frontières mal tracées et les logiques d’ingérence et de déstabilisation entre Etats voisins,
- la concurrence armée pour les ressources naturelle,
- l’ethnicité armée des minoritaires résistants à l’Etat ethnique dominant,
- les guerres entre prétoriens pour la conquête du pouvoir,
- l’enkystement de vieux conflits issus de la Guerre froide.

Entre ces cinq types de conflits, des interactions, des effets de renforcement et de récupération. Et partout des logiques toujours possibles de criminalisation des conflits. Paysage brutal, complexe, mais familier.

Or cette complexité géopolitique a masqué, à en écouter le Pasteur et l’Imam, une autre réalité, plus discrète parce que longtemps enfouie dans la société civile, plus difficile à cerner parce que largement clandestine, moins traitée parce que longtemps considérée comme secondaire par les Etats : celle du conflit de faible intensité, à base religieuse, entre des groupes miliciens chrétiens et musulmans, se percevant comme mutuellement menacés. Ce conflit de faible intensité s’étend potentiellement à toute l’interface sahélienne entre christianisme et islam. Il a des prolongements sur toute la façade orientale du continent où migrations et influences successives ont abouti à faire coexister les deux religions.

Les logiques du conflit de faible intensité, à base religieuse

La logique de mobilisation dont nous parlent l’Imam et le Pasteur suit une séquence précise :
- sentiment que les « provocations » de l’autre restent impunies par un Etat faible, partial et décidé à regarder ailleurs,
- désir minoritaire d’auto-défense,
-organisation parallèle d’une communauté secrète armée en marge de la communauté officielle des croyants,
- organisation tactique du territoire par la milice (lieux d’entraînement, arsenaux, réseau de surveillance, lignes de front à défendre, positions à tenir),
- tension croissante dans la société à l’idée que les autres se sont armés : tout incident peut conduire à l’affrontement,
- désir de sécuriser un bout du territoire en expulsant, détruisant, désarmant l’appareil militaire de l’autre. Entre les différentes options – surveillance, posture défensive, démonstration de force, attaque frontale – divergences, divisions, scissions éventuelles de la milice.

Un schéma complexe qui traverse le continent

A écouter le Pasteur et l’Imam aujourd’hui devenus des propagandistes du désarmement et de la prévention des conflits entre miliciens « christianistes » et islamistes, plusieurs choses frappent :
- l’hétérogénéité entre la dynamique religieuse et la dynamique de mobilisation milicienne : le Pasteur comme l’Imam décrivent des communautés de croyants intenses, en recherche d’une nouvelle authenticité dans la foi, en recherche d’une appropriation plus personnelle de l’héritage de la tradition : d’où la tentation de la radicalité religieuse, mais aussi les changements d’affiliation issues de la recherche d’une foi réformée : changement de maîtres spirituels, de confréries, d’églises. Le paysage religieux bouge, mais ce mouvement ne produit pas en lui-même la mobilisation politique.
- la superposition trompeuse de deux niveaux : la masse des croyants et des dirigeants religieux appellent à la paix civile et à la concorde, mais se montrent incapables de contrôler la logique milicienne d’auto-défense qui s’instaure sous la paix apparente, logique qu’ils ignorent ou tolèrent ;
- la grande proximité que le Pasteur et l’Iman reconnaissent dans le paysage milicien de l’affrontement chrétien/musulman dans différents territoires africains ;
- la critique commune à tous de l’Etat, présenté comme corrompu, faible, passif, manipulateur…

La société civile, solution face aux défaillances de l’Etat

Il en ressort, me semble-t-il, deux conclusions possibles :
- la première est que le potentiel de destruction de ce face à face milicien entre chrétiens et musulman reste entier et constitue une menace endogène pour la paix très sérieuse ;
- la seconde est que le discrédit de l’Etat est tel que seules des initiatives issues de la société civile elle-même peuvent apparaître crédibles pour réduire la tension ; des ingérences internationales n’auraient pas plus d’efficacité ; c’est pourquoi utiliser le désir proprement religieux de plus d’authenticité dans la foi pour appeler au pardon et à la concorde entre miliciens est peut-être, malgré ses apparences d’utopie et malgré tous les dangers de débordement qu’elle comporte, une des voies les plus réalistes.

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Vers l’endettement éthique ?

Posté par Jean-Michel Severino le 14 janvier 2010

Je rencontrais il y a quelques temps les responsables de plusieurs ONG rassemblées dans une plate-forme « Dette et Développement ». La qualité de nos échanges me donna l’idée de poursuivre nos réflexions sur le thème de la dette.

Cette question revient régulièrement sur le devant de la scène : importantes vagues d’annulation de la dette au niveau bilatéral (Initiative PPTE) et multilatéral (IADM) ; émergence de nouveaux bailleurs souverains, notamment la Chine ; regain d’activité des fonds vautours (ces investisseurs qui rachètent sur le marché secondaire la dette de pays pauvres pour en récupérer toute la valeur nominale). En outre les débats sur les devoirs des créanciers à l’égard des consommateurs nationaux, mis en lumière par la ‘crise des subprimes’, ne sont pas sans rappeler ceux sur la responsabilité des pays du Nord dans la crise de la dette du tiers monde dans les années 1980.

Trois fondements pour une nouvelle politique de financement en prêts

Mais le ’sujet’ de la dette des pays en développement se pose en des termes bien différents aujourd’hui. Les circonstances actuelles appellent à refonder une politique de financement en prêts, tirant les leçons de l’histoire et basée sur de nouveaux outils. A mon sens, la véritable question est donc celle de la définition des droits et devoirs de chacun des acteurs engagés, dans un contexte de réendettement tout à la fois souhaitable et nécessairement responsable. Trois grands fondements permettent d’édifier cette politique sur des bases solides.

Les prêts : créer une offre responsable

Le premier de ces fondements a trait aux annulations de dette. Celles-ci ont favorisé un contexte de solvabilité restaurée dans la plupart des pays concernés. Le stock de la dette africaine a été ramené au tiers de sa valeur initiale, dégageant des moyens au service de politiques sociales. Le succès de ces annulations – nécessaires – ne doit cependant pas nous conduire à ‘jeter aux orties’ l’instrument du prêt, qui constitue un des éléments de la palette d’outils financiers qui doit être mise au service des pays en développement.

Prenons l’exemple africain. Le continent croît (à plus de 6% en moyenne entre 2003 et 2008) et entreprend. Et cette Afrique émergente a un besoin crucial et pressant d’investir. Or seul l’accès à des financements de long terme permettra de soutenir les investissements publics porteurs d’externalités positives – dans les infrastructures, le capital humain ou encore la santé – et donc de croissance sur une longue période. Il paraît clair que les projets d’infrastructure dont les économies africaines ont besoin (ports, aéroports, barrages, réseaux etc.) ne pourront pas être financés uniquement en subvention ; les volumes d’aide au développement ne le permettent pas. Je suis donc convaincu que notre rôle en tant qu’acteurs du développement est d’offrir des possibilités nouvelles de financement aux pays africains tout en s’attachant à résoudre les problèmes de vulnérabilité. Au vu des opportunités qui s’offrent à eux, les Etats africains n’attendront pas pour aller chercher ailleurs les ressources qui sont nécessaires à l’accompagnement de cette croissance retrouvée. De nouveaux bailleurs offrent des possibilités de financements considérables, à des conditions qui restent opaques. C’est pourquoi il est urgent de proposer aux pays africains une offre responsable leur permettant de mesurer les avantages comparatifs de chaque partenariat.

Les leçons de la crise des années 1970-1980

Le second fondement repose sur la mémoire des échecs du passé, meilleur des remèdes pour nous prémunir de leur résurgence. La communauté internationale a fait montre dans les années 70-80 d’un manque de clairvoyance certain. Elle a laissé les pays en développement s’engouffrer dans la ‘crise des ciseaux’ – cette combinaison de la chute des matières premières (qui s’avéra durable) et de l’augmentation des taux d’intérêt ayant favorisé une spirale d’endettement intenable. Les solutions qu’elle apporta au problème de la dette dévoreuse de budgets – à travers les Programmes d’Ajustement Structurel- ont constitué une forme de thérapie de choc qui, si elle a permis le retour de l’équilibre budgétaire, a largement grevé les investissements dans les équipements et dans le capital social du continent.

Toutefois ce qui était vrai hier n’est pas nécessairement applicable aujourd’hui. Les sources de la croissance africaine – au premier rang desquels son poids démographique – sont beaucoup plus stables et durables que dans les années 1970. Quant aux prix des matières premières, il y a fort à parier que les cours resteront élevés dans les années à venir. La question aujourd’hui réside donc moins dans le rejet du prêt en tant qu’instrument que dans la manière de favoriser un réendettement soutenable et responsable.

Pour une nouvelle gouvernance de la dette

Le troisième fondement se construit à partir des évolutions actuelles. Deux principales leçons ont été tirées de la crise de la dette, qui trouvent aujourd’hui des réponses concrètes: le besoin de coordination internationale d’une part, et la nécessité d’un meilleur diagnostic des problèmes de solvabilité d’autre part. La première suppose une plus grande coopération entre l’ensemble des acteurs concernés dans un cadre clairement défini. La mise en place d’un outil de suivi international, le Cadre de Viabilité de la Dette (CVD), s’inscrit dans cette logique. En septembre 2008 se tenait la conférence d’Accra sur l’efficacité de l’aide, qui a traité, entre autres questions, du problème de la discipline collective. Un sujet primordial à l’heure de proposer à l’Afrique une nouvelle offre de prêt. Car transparence, responsabilité mutuelle, et discipline collective sont les trois conditions de notre réussite en la matière. La seconde leçon suppose de trouver les instruments d’une nouvelle gouvernance de la dette. Or de tels outils existent. Mon agence a mis en place un ‘prêt contracyclique’: assorti d’un mécanisme assurantiel en cas de choc exogène, il permet d’atténuer la vulnérabilité des débiteurs ; sorte de traduction financière du principe de force majeure. Pour que ces instruments novateurs portent pleinement leurs fruits, il est nécessaire de les appliquer à plus large échelle.

Vers une responsabilité partagée entre débiteur et créancier

Ces évolutions convergent donc vers la notion de responsabilité partagée entre débiteur et créancier. Dans le but d’inscrire ‘dans le marbre’ les droits et devoirs de chacun, ne pourrait-t-on recenser un corpus de pratiques ou coutumes internationales, basées sur l’expérience passée et présente, bonne ou mauvaise? En démontrant qu’ils sont capables à la fois d’apprendre de leurs erreurs passées, et de développer des instruments qui permettront d’éviter la résurgence des crises à l’avenir, les bailleurs pourraient ainsi bâtir les fondations d’un droit international de la dette. Celui-ci reposerait sur nos trois piliers : l’analyse de l’échec des années 1970-80, la pratique des annulations de dette, et les conditions actuelles de réendettement, selon des mécanismes fiables et avec des instruments responsables.

Il ne s’agirait pas de la première tentative pour amener la dette souveraine dans le domaine du droit. Anne Krueger, alors numéro deux du FMI, proposait en 2001 un mécanisme de restructuration des dettes souveraines, sur le modèle du droit de faillite américain. Une initiative intéressante mais non suivie d’effets.

Engager un débat sur ce thème contribuerait à combler un certain vide international.

Je serais heureux d’avoir votre sentiment sur cette question qui me semble aujourd’hui être à un nouveau tournant de son évolution.

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Rendez-vous avec l’Afrique à Copenhague

Posté par Jean-Michel Severino le 16 décembre 2009

Nous voici enfin à Copenhague. Avec ces négociations, nos pays s’engagent dans l’un des exercices d’action collective les plus complexes et les plus déterminants qu’ils ont eu à gérer dans l’histoire des relations internationales. Il s’agit ni plus ni moins de la préservation d’un environnement propice à la survie et au développement d’une humanité de 9 milliards d’habitants. Nul besoin de revenir sur l’enjeu de l’accord, maintenant bien connu. Considérons plutôt les conditions du succès de négociations que de nombreux commentateurs estiment aujourd’hui mal engagées.

Certaines d’entre elles sautent aux yeux : la poursuite du leadership et de l’exemplarité dont l’Europe a fait preuve ces dernières années sur le dossier climatique, l’approfondissement des avancées américaines initiées en octobre à la conférence de Bangkok et la volonté des grands pays émergents à s’engager dans des politiques ambitieuses de réduction des émissions de gaz à effets de serre figurent sur le chemin critique d’un accord efficace.

La place de l’Afrique dans l’agenda climatique est, en revanche, largement négligée. Les émissions subsahariennes, estimées à 3 à 4% seulement des émissions mondiales d’origine humaine, intéressent peu. Pourtant l’Afrique occupe une place centrale dans la crise environnementale globale, à trois titres.

L’Afrique serait la première victime d’un dérèglement climatique

Premièrement, l’Afrique serait la première victime d’un dérèglement climatique – avec des effets sur la planète dans son ensemble. Les experts s’accordent sur le fait que le continent subira certains des changements les plus importants alors même que les capacités de réponse des sociétés africaines sont parmi les plus faibles du monde. De nombreux pays africains sont déjà confrontés à la diminution de la pluviométrie, à la dégradation des sols, à l’épuisement de précieuses ressources naturelles, or deux subsahariens sur trois tirent leurs revenus de l’environnement. Les impacts de cette vulnérabilité sur le reste du monde pourraient être considérables sur les plans économiques, sociaux, migratoires et sécuritaires vu que l’on parle d’un continent qui hébergera au moins deux milliards d’habitants en 2050.

Deuxièmement, l’Afrique est l’un des acteurs importants de la crise environnementale globale. Le continent a vu son couvert forestier fondre de 10% entre 1990 et 2005 – soit plus de la moitié du recul enregistré dans le monde. Par ailleurs, alors que les pays les plus pauvres d’Afrique sont aujourd’hui ceux dont le contenu de l’énergie en carbone est le plus élevé, l’Afrique remportera le palmarès de la plus forte croissance des besoins énergétiques ces cinquante prochaines années. Le sort de la planète se verra influencé selon que ces besoins énergétiques sont comblés par des énergies fossiles ou renouvelables. C’est donc aussi en Afrique que se jouera la bataille contre le changement climatique.

Un patrimoine naturel riche, clé possible contre le changement climatique

Enfin, de par son patrimoine naturel considérable, le continent africain détient quelques-unes des clés les plus puissantes pour lever la vaste trappe écologique en formation à l’échelle de la planète. Riches de 220 millions d’hectares, les forêts du bassin du Congo constituent le deuxième bloc forestier tropical au monde. A l’heure où les émissions globales s’emballent, cette gigantesque machine à séquestrer le carbone constitue, tout comme les sols agricoles, l’un des maillons essentiels de la régulation climatique. Il est primordial que l’accord de décembre reconnaisse la contribution africaine aux équilibres mondiaux, et permette de la valoriser. Car, ces efforts de préservation des ressources naturelles et de maîtrise du vaste potentiel d’énergies renouvelables du sous-continent représentent un coût. Si l’humanité considère la capacité de stockage du carbone des biotopes africains comme un bien public mondial, alors il est juste que chacun contribue à sa protection. La course contre la montre est donc engagée pour trouver les mécanismes qui permettront cette préservation et le basculement vers des modèles énergétiques durables.

Trois pistes prometteuses devront se concrétiser rapidement

La première est d’accroître le recours aux outils existants, à l’instar des Mécanismes de Développement Propre (MDP) – qui permettent à des acteurs du Nord de valoriser la mise en place de projets réducteurs d’émissions dans les pays du Sud. L’Afrique est jusqu’à présent passé à côté de la manne des MDP : moins de 2% des projets labellisés à date concernent l’Afrique, contre 73% pour l’Asie. Le continent doit constituer la nouvelle frontière du marché carbone.

Le second chantier à concrétiser est la mesure et la rétribution de la « déforestation évitée » et du stockage de carbone par les sols africains. A l’heure où l’humanité prend conscience de la valeur de la biodiversité et de l’importance des sols et des forêts dans la régulation climatique, l’Afrique a beaucoup à gagner de se faire gardien d’un patrimoine essentiel à la survie de l’humanité. Cela représente un enjeu de plusieurs milliards d’euros, qui pourrait constituer l’un des relais essentiels de croissance économique pour l’Afrique dans une ère post-pétrole.

Enfin le plan « justice climat » promu par la France et d’autres à Copenhague, qui vise à aider l’Afrique à élargir l’accès de ses habitants à une énergie propre, est crucial à l’heure où les trois quarts des habitants d’Afrique subsaharienne n’ont pas accès à l’électricité. Il y a là un enjeu de justice, mais aussi de régulation climatique. Allier les forces du public et du privé pour équiper les 2 milliards d’Africains en énergie durable sera l’un des grands défis des prochaines décennies.

Les pays africains ont par le passé eu du mal à faire entendre leur voix dans les grandes négociations internationales. La décision de faire bloc à Copenhague représente un pas en avant important. Toutefois l’Afrique et ses partenaires devront à leur tour s’allier pour faire valoir que l’exploitation durable du potentiel environnemental africain dans l’intérêt de tous figure, lui aussi, sur le chemin critique d’un climat viable.

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« Climategate » A qui profite le crime ?

Posté par Geneviève Ferone le 9 décembre 2009

Face à la montée en puissance de ceux qui se présentent sous le terme « climato-sceptiques », l’indifférence parait être une posture dangereuse ; cette communauté existe bel et bien, apparaît puissante, organisée et pratique l’art de la subversion avec des moyens que certaines ONG environnementales, un peu musclées, ne renieraient pas elles mêmes. Certains peuvent exprimer des inquiétudes légitimes sur son influence auprès d’une opinion internationale fraîchement sensibilisée et faiblement mobilisée sur le sujet du réchauffement climatique.

Une menace pour les revenus de certains

De fait, il est toujours précieux de conserver de l’humilité, surtout dans le domaine scientifique, et de s’assurer que toutes les voix puissent être entendues dans un exercice, exigent et sans complaisance, de peer review, tel que le pratique les membres du GIEC entre eux. La question est ailleurs, la violence de la charge contre les climatologues, les accusant de complot et de falsification, donne plutôt à penser que certains auront donc beaucoup à perdre si la communauté internationale avançait sur la voie d’un accord global à Copenhague.

Si on y regarde de plus près, ces attaques ont surtout un caractère très prévisible. Ceux qui vivent – très bien – de la rente des énergies fossiles ne sont pas les chantres d’une économie décarbonée. Ils sont capables de faire leurs calculs et de s’apercevoir que le monde qui se dessine grignotera lentement mais inexorablement leurs privilèges. Paradoxalement, en ayant recours à de telles méthodes d’intimidation et en jetant le trouble et le discrédit à l’ouverture du sommet le plus médiatisé de la décennie, ces détracteurs montrent très clairement que oui, le changement climatique est bien une menace réelle pour eux et leurs fonds de commerce.

L’immaturité d’une partie des acteurs économiques et politiques

Ces procédés ne sont donc pas nouveaux et ont été promus largement, parfois avec succès par d’autres industries qui se sentaient menacées. Ils sont surtout la preuve de l’immaturité d’une partie des acteurs économiques et politiques qui refuse tout simplement de considérer avec lucidité et courage l’immense enjeu qui attend l’humanité en ce début de siècle. La ressource la plus rare n’est ni le pétrole, ni l’intelligence collective que nous pouvons déployer ensemble, la ressource la plus rare est tout simplement le temps. Le temps ne s’achète pas, ne dispersons pas nos forces, ne nous trompons pas de combat. Oui, il existe bien évidemment des marges d’incertitudes, oui, personne n’est capable de prédire exactement quelle sera la température de la terre en 2032.

Nous disposons cependant d’une somme d’informations considérables étayant la contribution des hommes au réchauffement de la planète. A l’image d’une dépression, plusieurs fronts d’une rare violence sont en train de converger à très grande vitesse sur nous. Ces fronts, un par un, constituent des événements majeurs d’instabilité et de rupture de nos modèles sociaux, économiques et écologiques. Ensemble, ils constituent un défi inédit, associant une multitude d’acteurs aux intérêts divergents, devant impérativement trouver une solution unique, dans une fenêtre temporelle très étroite.

Combien de temps allons-nous encore attendre pour savoir s’il est trop tard ?

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Ce que le marché (carbone) ne peut faire…

Posté par Bastien Sachet le 3 décembre 2009

Parce que 15% des émissions de gaz à effet de serre sont causés par la déforestation, la forêt se retrouvera à Copenhague au centre des débats. Comment la protéger et freiner cette déforestation galopante ?

Il est clair que c’est en valorisant les forêts, c’est-à-dire en leur donnant une valeur économique que l’on peut les protéger. La forêt fournit un certain nombre de produits pour lesquels on a l’habitude de payer : le bois, les fruits, le papier… et, si on s’assure que ces produits sont éco-certifiés, on a l’assurance, en tant que consommateur que la forêt de laquelle ils sont issus est gérée durablement, et donc conservée.

Donner une valeur économique à la forêt pour la protéger

A plus grande échelle elle fournit aussi des services comme la protection du climat, le maintien de la biodiversité et la régulation du cycle de l’eau qui sont tout aussi précieux mais pour lesquels on n’a pas l’habitude de payer. Il s’agit donc de trouver des « acheteurs » pour ces services environnementaux, dans le but de donner une valeur économique à la forêt et par conséquent la protéger.

Et c’est là que les avis divergent : certains pensent que les pays pollueurs pourraient financer les Etats qui déforestent le plus à travers le « marché du carbone » pour qu’ils prennent les mesures de conservation adéquates, et cette solution est souvent présentée comme la solution idéale. Elle pose cependant un certain nombre de problèmes qu’Alain Karsenty, chercheur au Cirad met très bien en évidence dans un article de la revue « Perspective ». L’urgence ne doit pas nous faire perdre notre bon sens.

Téléchargez l’article d’Alain Karsenty (pdf) en français

Téléchargez l’article d’Amain Karsenty (pdf) en anglais

Alain Karsenty, Docteur en sciences économiques et chercheur au Cirad, UR Ressources forestières et politiques publiques (www.cirad.fr/ur/ressources_forestieres), il travaille sur l’analyse des politiques publiques concernant les forêts, le foncier et l’environnement dans les pays en développement, en particulier en Afrique centrale.

alain.karsenty@cirad.fr

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Compensation globale et mondialisation du marché des droits d’émission. Attention : danger !

Posté par Franck Debié le 3 décembre 2009

Les perspectives d’un accord global à Copenhague se sont éloignées. Mais le coût d’un échec total serait tellement important que chacun s’apprête à faire un effort. A défaut de s’entendre sur des plafonds et des mécanismes contraignants, il peut y avoir des compromis sur les principes et les méthodes. Certains de ces compromis au plus petit dénominateur commun peuvent être redoutables. La globalisation du marché des droits d’émission, c’est-à-dire la généralisation du système qui fonctionne en Europe, pourrait avoir des conséquences difficiles à gérer.

En gros, les pays du monde tropical seraient « compensés » pour conserver intactes leurs forêts et geler les défrichements. Une fois la compensation acquittée, les nations industrielles pourraient poursuivre le développement de leurs propres activités polluantes (moyennant peut-être quand même le respect de certains plafonds d’émission, plafonds qui seront fixés de manière sans doute volontaire et dont on ne voit pas quel mécanisme de sanctions global les fera à terme respecter…).

Le principe de la compensation au plan global est triplement dangereux.

Dans les pays du Nord, il va réduire la pression pour l’innovation technologique : pourquoi se presser d’imaginer, de développer, d’industrialiser de nouvelles solutions s’il suffit de payer une compensation ? Il risque aussi de concentrer l’offre innovante : pourquoi développer rapidement, à des coûts élevés, de nouvelles solutions en Europe, en Corée du Sud, en Australie, sur de petits marchés, avec peu de capital risque disponible, plutôt que d’attendre quelques années qu’apparaissent des solutions technologiques fiables et peu coûteuses à importer des Etats-Unis, marché le plus demandeur, le plus capable d’investir et donc le plus créatif.

Dans les pays du Sud, le versement des compensations va renforcer le désir de contrôle des Etats sur les massifs forestiers, au détriment des droits d’usage des peuples qui y vivent. Elle risque de s’accompagner ici et là par l’expulsion des pauvres : les défricheurs, les colons, les peuples autochtones. Elle peut faire reculer l’agriculture vivrière si nécessaire pourtant à la sécurité alimentaire là où les populations sont enclavées. Elle conduira à faire converger vers les Etats l’argent dont le secteur privé, et notamment le monde paysan, a si cruellement besoin : car les circuits de redistribution de la compensation sont encore bien flous. Elle va introduire une nouvelle conditionnalité imposée par les pays industriels versant la compensation, une nouvelle économie administrée de la forêt, où risquent de se multiplier les sur-déclarations et les préservations virtuelles. Elle peut arrêter la dynamique foncière sans apporter un surcroît de développement.

Un marché de dupe

La compensation globale risque d’envenimer les tensions Nord/Sud et le ressentiment à l’encontre des nations riches. Elle peut en effet accréditer l’idée que les pays industriels doivent acquitter régulièrement une sorte de pénalité pour avoir le droit de dégrader l’environnement planétaire : mais cette pénalité sera-t-elle jamais assez élévée ? Peut-on ainsi racheter une culpabilité existentielle à l’égard de l’habitat de l’homme ? Comment seront jugés les dirigeants du Sud par les générations futures s’ils acceptent aujourd’hui un tel deal ?

C’est pourquoi, dans son récent discours devant les ministres africains de l’Environnement du Forum du Développement durable à Ougadougou, en octobre dernier, le Président Chirac a exprimé sa conviction que les Africains comme les autres pays du monde tropical rejetteront d’eux-mêmes le principe de la compensation globale : « Rêvons plutôt ensemble d’une Afrique encore plus dynamique sur les marchés mondiaux, d’une Afrique industrielle et prospère, capable d’assumer par elle-même, selon ses propres règles et ses propres méthodes, l’essentiel de son adaptation aux défis du climat. »

Lire le discours du Président Jacques Chirac au 7ème Forum de développement durable de Ouagadougou, Dimanche 11 Octobre 2009

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