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Christianistes et islamistes en Afrique : logique du face-à-face

Posté par Fondation Chirac le 27 janvier 2010

Rencontrer l’Imam Ashafa et le Pasteur Wuye est une chance personnelle : ce sont des combattants, des hommes de foi, capables de mettre autant d’énergie et de force de conviction à désarmer les miliciens chrétiens ou musulmans d’aujourd’hui qu’ils en avaient mis naguère à les entraîner et à les exciter au combat.

Le religieux bouscule la typologie classique des conflits

Les rencontrer a aussi été pour moi l’occasion d’un déniaisement. Les conflits au Nigéria, en Afrique, de manière générale, il me semblait en connaître les causes :
- les frontières mal tracées et les logiques d’ingérence et de déstabilisation entre Etats voisins,
- la concurrence armée pour les ressources naturelle,
- l’ethnicité armée des minoritaires résistants à l’Etat ethnique dominant,
- les guerres entre prétoriens pour la conquête du pouvoir,
- l’enkystement de vieux conflits issus de la Guerre froide.

Entre ces cinq types de conflits, des interactions, des effets de renforcement et de récupération. Et partout des logiques toujours possibles de criminalisation des conflits. Paysage brutal, complexe, mais familier.

Or cette complexité géopolitique a masqué, à en écouter le Pasteur et l’Imam, une autre réalité, plus discrète parce que longtemps enfouie dans la société civile, plus difficile à cerner parce que largement clandestine, moins traitée parce que longtemps considérée comme secondaire par les Etats : celle du conflit de faible intensité, à base religieuse, entre des groupes miliciens chrétiens et musulmans, se percevant comme mutuellement menacés. Ce conflit de faible intensité s’étend potentiellement à toute l’interface sahélienne entre christianisme et islam. Il a des prolongements sur toute la façade orientale du continent où migrations et influences successives ont abouti à faire coexister les deux religions.

Les logiques du conflit de faible intensité, à base religieuse

La logique de mobilisation dont nous parlent l’Imam et le Pasteur suit une séquence précise :
- sentiment que les « provocations » de l’autre restent impunies par un Etat faible, partial et décidé à regarder ailleurs,
- désir minoritaire d’auto-défense,
-organisation parallèle d’une communauté secrète armée en marge de la communauté officielle des croyants,
- organisation tactique du territoire par la milice (lieux d’entraînement, arsenaux, réseau de surveillance, lignes de front à défendre, positions à tenir),
- tension croissante dans la société à l’idée que les autres se sont armés : tout incident peut conduire à l’affrontement,
- désir de sécuriser un bout du territoire en expulsant, détruisant, désarmant l’appareil militaire de l’autre. Entre les différentes options – surveillance, posture défensive, démonstration de force, attaque frontale – divergences, divisions, scissions éventuelles de la milice.

Un schéma complexe qui traverse le continent

A écouter le Pasteur et l’Imam aujourd’hui devenus des propagandistes du désarmement et de la prévention des conflits entre miliciens « christianistes » et islamistes, plusieurs choses frappent :
- l’hétérogénéité entre la dynamique religieuse et la dynamique de mobilisation milicienne : le Pasteur comme l’Imam décrivent des communautés de croyants intenses, en recherche d’une nouvelle authenticité dans la foi, en recherche d’une appropriation plus personnelle de l’héritage de la tradition : d’où la tentation de la radicalité religieuse, mais aussi les changements d’affiliation issues de la recherche d’une foi réformée : changement de maîtres spirituels, de confréries, d’églises. Le paysage religieux bouge, mais ce mouvement ne produit pas en lui-même la mobilisation politique.
- la superposition trompeuse de deux niveaux : la masse des croyants et des dirigeants religieux appellent à la paix civile et à la concorde, mais se montrent incapables de contrôler la logique milicienne d’auto-défense qui s’instaure sous la paix apparente, logique qu’ils ignorent ou tolèrent ;
- la grande proximité que le Pasteur et l’Iman reconnaissent dans le paysage milicien de l’affrontement chrétien/musulman dans différents territoires africains ;
- la critique commune à tous de l’Etat, présenté comme corrompu, faible, passif, manipulateur…

La société civile, solution face aux défaillances de l’Etat

Il en ressort, me semble-t-il, deux conclusions possibles :
- la première est que le potentiel de destruction de ce face à face milicien entre chrétiens et musulman reste entier et constitue une menace endogène pour la paix très sérieuse ;
- la seconde est que le discrédit de l’Etat est tel que seules des initiatives issues de la société civile elle-même peuvent apparaître crédibles pour réduire la tension ; des ingérences internationales n’auraient pas plus d’efficacité ; c’est pourquoi utiliser le désir proprement religieux de plus d’authenticité dans la foi pour appeler au pardon et à la concorde entre miliciens est peut-être, malgré ses apparences d’utopie et malgré tous les dangers de débordement qu’elle comporte, une des voies les plus réalistes.

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Vers l’endettement éthique ?

Posté par Jean-Michel Severino le 14 janvier 2010

Je rencontrais il y a quelques temps les responsables de plusieurs ONG rassemblées dans une plate-forme « Dette et Développement ». La qualité de nos échanges me donna l’idée de poursuivre nos réflexions sur le thème de la dette.

Cette question revient régulièrement sur le devant de la scène : importantes vagues d’annulation de la dette au niveau bilatéral (Initiative PPTE) et multilatéral (IADM) ; émergence de nouveaux bailleurs souverains, notamment la Chine ; regain d’activité des fonds vautours (ces investisseurs qui rachètent sur le marché secondaire la dette de pays pauvres pour en récupérer toute la valeur nominale). En outre les débats sur les devoirs des créanciers à l’égard des consommateurs nationaux, mis en lumière par la ‘crise des subprimes’, ne sont pas sans rappeler ceux sur la responsabilité des pays du Nord dans la crise de la dette du tiers monde dans les années 1980.

Trois fondements pour une nouvelle politique de financement en prêts

Mais le ’sujet’ de la dette des pays en développement se pose en des termes bien différents aujourd’hui. Les circonstances actuelles appellent à refonder une politique de financement en prêts, tirant les leçons de l’histoire et basée sur de nouveaux outils. A mon sens, la véritable question est donc celle de la définition des droits et devoirs de chacun des acteurs engagés, dans un contexte de réendettement tout à la fois souhaitable et nécessairement responsable. Trois grands fondements permettent d’édifier cette politique sur des bases solides.

Les prêts : créer une offre responsable

Le premier de ces fondements a trait aux annulations de dette. Celles-ci ont favorisé un contexte de solvabilité restaurée dans la plupart des pays concernés. Le stock de la dette africaine a été ramené au tiers de sa valeur initiale, dégageant des moyens au service de politiques sociales. Le succès de ces annulations – nécessaires – ne doit cependant pas nous conduire à ‘jeter aux orties’ l’instrument du prêt, qui constitue un des éléments de la palette d’outils financiers qui doit être mise au service des pays en développement.

Prenons l’exemple africain. Le continent croît (à plus de 6% en moyenne entre 2003 et 2008) et entreprend. Et cette Afrique émergente a un besoin crucial et pressant d’investir. Or seul l’accès à des financements de long terme permettra de soutenir les investissements publics porteurs d’externalités positives – dans les infrastructures, le capital humain ou encore la santé – et donc de croissance sur une longue période. Il paraît clair que les projets d’infrastructure dont les économies africaines ont besoin (ports, aéroports, barrages, réseaux etc.) ne pourront pas être financés uniquement en subvention ; les volumes d’aide au développement ne le permettent pas. Je suis donc convaincu que notre rôle en tant qu’acteurs du développement est d’offrir des possibilités nouvelles de financement aux pays africains tout en s’attachant à résoudre les problèmes de vulnérabilité. Au vu des opportunités qui s’offrent à eux, les Etats africains n’attendront pas pour aller chercher ailleurs les ressources qui sont nécessaires à l’accompagnement de cette croissance retrouvée. De nouveaux bailleurs offrent des possibilités de financements considérables, à des conditions qui restent opaques. C’est pourquoi il est urgent de proposer aux pays africains une offre responsable leur permettant de mesurer les avantages comparatifs de chaque partenariat.

Les leçons de la crise des années 1970-1980

Le second fondement repose sur la mémoire des échecs du passé, meilleur des remèdes pour nous prémunir de leur résurgence. La communauté internationale a fait montre dans les années 70-80 d’un manque de clairvoyance certain. Elle a laissé les pays en développement s’engouffrer dans la ‘crise des ciseaux’ – cette combinaison de la chute des matières premières (qui s’avéra durable) et de l’augmentation des taux d’intérêt ayant favorisé une spirale d’endettement intenable. Les solutions qu’elle apporta au problème de la dette dévoreuse de budgets – à travers les Programmes d’Ajustement Structurel- ont constitué une forme de thérapie de choc qui, si elle a permis le retour de l’équilibre budgétaire, a largement grevé les investissements dans les équipements et dans le capital social du continent.

Toutefois ce qui était vrai hier n’est pas nécessairement applicable aujourd’hui. Les sources de la croissance africaine – au premier rang desquels son poids démographique – sont beaucoup plus stables et durables que dans les années 1970. Quant aux prix des matières premières, il y a fort à parier que les cours resteront élevés dans les années à venir. La question aujourd’hui réside donc moins dans le rejet du prêt en tant qu’instrument que dans la manière de favoriser un réendettement soutenable et responsable.

Pour une nouvelle gouvernance de la dette

Le troisième fondement se construit à partir des évolutions actuelles. Deux principales leçons ont été tirées de la crise de la dette, qui trouvent aujourd’hui des réponses concrètes: le besoin de coordination internationale d’une part, et la nécessité d’un meilleur diagnostic des problèmes de solvabilité d’autre part. La première suppose une plus grande coopération entre l’ensemble des acteurs concernés dans un cadre clairement défini. La mise en place d’un outil de suivi international, le Cadre de Viabilité de la Dette (CVD), s’inscrit dans cette logique. En septembre 2008 se tenait la conférence d’Accra sur l’efficacité de l’aide, qui a traité, entre autres questions, du problème de la discipline collective. Un sujet primordial à l’heure de proposer à l’Afrique une nouvelle offre de prêt. Car transparence, responsabilité mutuelle, et discipline collective sont les trois conditions de notre réussite en la matière. La seconde leçon suppose de trouver les instruments d’une nouvelle gouvernance de la dette. Or de tels outils existent. Mon agence a mis en place un ‘prêt contracyclique’: assorti d’un mécanisme assurantiel en cas de choc exogène, il permet d’atténuer la vulnérabilité des débiteurs ; sorte de traduction financière du principe de force majeure. Pour que ces instruments novateurs portent pleinement leurs fruits, il est nécessaire de les appliquer à plus large échelle.

Vers une responsabilité partagée entre débiteur et créancier

Ces évolutions convergent donc vers la notion de responsabilité partagée entre débiteur et créancier. Dans le but d’inscrire ‘dans le marbre’ les droits et devoirs de chacun, ne pourrait-t-on recenser un corpus de pratiques ou coutumes internationales, basées sur l’expérience passée et présente, bonne ou mauvaise? En démontrant qu’ils sont capables à la fois d’apprendre de leurs erreurs passées, et de développer des instruments qui permettront d’éviter la résurgence des crises à l’avenir, les bailleurs pourraient ainsi bâtir les fondations d’un droit international de la dette. Celui-ci reposerait sur nos trois piliers : l’analyse de l’échec des années 1970-80, la pratique des annulations de dette, et les conditions actuelles de réendettement, selon des mécanismes fiables et avec des instruments responsables.

Il ne s’agirait pas de la première tentative pour amener la dette souveraine dans le domaine du droit. Anne Krueger, alors numéro deux du FMI, proposait en 2001 un mécanisme de restructuration des dettes souveraines, sur le modèle du droit de faillite américain. Une initiative intéressante mais non suivie d’effets.

Engager un débat sur ce thème contribuerait à combler un certain vide international.

Je serais heureux d’avoir votre sentiment sur cette question qui me semble aujourd’hui être à un nouveau tournant de son évolution.

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