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La prévention des conflits peut (encore) rapporter gros

Posté par Fondation Chirac le 24 février 2010

La fin de la Guerre froide a vu plusieurs parties du monde bénéficier des dividendes de la paix : l’Europe d’abord avec la fin de la course aux armements conventionnels, l’Afrique australe avec la fin des conflits ouverts en Namibie, en Angola, au Mozambique, l’Amérique centrale enfin avec l’extinction des Contras et des fronts révolutionnaires. Recueillir les dividendes de la paix n’a été possible dans ces régions que parce que les accords divers qui ont mis fin aux conflits ont été assortis de mesures crédibles de prévention du retour au conflit. Mesures militaires avec des accords de désarmement, des mesures de confiances et de sécurité, des déploiements internationaux destinés à rassurer ceux qui désarmaient. Mesures sociales ensuite avec des processus de réconciliation, de reconstruction, de réintégration des belligérants. Mesures économiques avec d’importants paquets de reconstruction, de développement régional, de restructuration économique. Mesures symboliques enfin, avec la participation de toutes les forces morales et détenteurs de la légitimité au processus de concorde : partis, Eglises, syndicats, institutions internationales.

Investir ailleurs que dans l’armement

Des dividendes de la paix, il en reste beaucoup à recueillir dans le monde appauvri qui sort de la crise économique et financière, une crise qui aura causé des dommages de guerre en temps de paix. Partout, il faut arriver à soustraire au surarmement un principe de suffisance raisonnable. Tout près de nous, en Europe d’abord : les niveaux de dépense militaire des Balkans, de la Grèce, de Chypre sont encore anormalement élevés. Avec la Russie ensuite : contre qui, pour quelle cause, prolonge-t-elle son effort d’armement à des niveaux trois ou quatre fois supérieurs au moins à ceux de l’Allemagne ? Le Proche et le Moyen-Orient ont des dépenses militaires d’avant-guerre… Que dire des PMA ?

Que d’argent qui pourrait aider à combler les déficits sociaux, régionaux, publics aggravés par la crise économique ! Que de capacités d’investissement durablement gaspillées !

Inventer de nouveaux instruments de prévention

Pour y arriver, il faut arriver à inventer de nouveaux instruments de prévention : des traités crédibles et solides là où ils font défaut (sur les armements conventionnels en Europe par exemple), des garanties de sécurité permettant de tranquilliser ceux qui sincèrement cherchent à s’engager dans une dynamique de désarmement, comme autour de la Mer Noire. Mais il faut surtout des échanges, des complémentarités, des interactions entre les sociétés civiles, des intérêts en commun. Une telle dynamique n’est pas possible si le protectionnisme économique refait surface. Elle n’est pas possible non plus si les frontières se ferment aux travailleurs migrants. Rien ne peut aboutir sans un minimum de solidarité, d’aide au développement, d’appui désintéressé des tiers.

Une nouvelle génération de leaders d’opinion doit s’engager

Mais un nouvel encadrement institutionnel de la sécurité, du commerce et du développement ne suffira pas. Une nouvelle génération de leaders d’opinion doit s’engager dans les efforts de prévention aux côtés des élites institutionnelles : ceux qui parlent à la jeunesse, ceux qui parlent aux femmes, ceux qui parlent aux pauvres et aux extrêmes. Les sociétés sont plus complexes, moins tenues et dirigées que celles de la fin de la Guerre froide. Les dirigeants politiques s’évertuent à capter l’attention médiatique mais leur légitimité est plus diluée. Notamment lorsqu’il s’agit de produire cette confiance particulière qui est nécessaire à désarmer la crainte d’un nouveau conflit. Il faut des médiateurs aux mains nues, des leaders d’opinion de quartier, des maillages denses d’avocats de la paix et du désarmement, capables de reconnaître dans l’autre un proche, un voisin et peut-être demain un allié.

En complément de ce billet, vous pouvez vous reporter à cet article de Jacques Delpa : Greek Crisis: Ending (at last) the Trojan War

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La mort d’une vieille dame et de sa très vieille langue

Posté par Rozenn Milin le 19 février 2010

Le 27 janvier dernier mourait Madame Boa Sr, la dernière locutrice d’une langue multimillénaire, la langue bo, parlée sur l’une des îles Andaman, dans l’Océan Indien. Cette disparition a été très largement rapportée dans la presse internationale, et l’on peut se demander pourquoi la mort d’une vieille dame et l’extinction de sa « petite » langue ont suscité tant d’émoi…

Pour comprendre la portée symbolique de cette mort « double », la mort d’une femme et la mort d’une langue, il faut se plonger dans l’histoire, non seulement de cette partie du monde mais aussi des origines de l’Homme.

Une langue qui remonte à l’époque pré-néolithique

L’archipel des Andaman est composé de 204 îles situées à plus de 1 000 km des côtes indiennes, réparties entre les Grandes et les Petites Andaman. Sur ces îles vivent quatre groupes de populations :

  • les Sentinelles, entre 50 et 200 membres, qui sont extrêmement isolés et n’ont, semblerait-il, jamais été en contact avec les Occidentaux ; c’est une des populations les plus isolées au monde ;
  • les Jarawa, qui seraient un peu moins de 300 ;
  • les Onges, qui compteraient près d’une centaine d’individus ;
  • les Grands Andamanais, dont la langue était elle-même composée d’une dizaine de variantes dialectales, parmi lesquelles la langue bo, qui vient donc de s’éteindre. Il ne resterait plus à présent qu’une cinquantaine de personnes à parler une langue grand andamanaise.

Les chercheurs pensent généralement que toutes ces langues andamanaises pourraient être les dernières représentantes de langues dont l’histoire remonte à l’époque pré-néolithique…

Ces populations auraient en effet quitté le continent africain il y a 70 000 ans pour finalement s’établir en Asie du Sud-Est, et les hommes et les femmes qui composaient ces communautés ont probablement été les premiers êtres humains « modernes » à s’établir dans cette partie du monde.

Ils ont survécu au fil des siècles et des millénaires jusqu’à l’arrivée des colons anglais en 1858 : à partir de cette date, ils ont été décimés, tués par les nouveaux arrivants ou emportés par les maladies.

La fin d’un long voyage

Il semblerait donc malheureusement qu’ils arrivent à présent au bout de leur long voyage, en ce début de XXIème siècle. Car comment imaginer que quelques centaines de représentants disséminés sur un chapelet d’îles pourraient résister aux grandes vagues uniformisatrices de la mondialisation ?

Le jour où le dernier locuteur de ces langues andamanaises mourra, la perte sera irréparable, une famille entière de langues se sera éteinte. Ce qui se joue ici est donc tout simplement la disparition de l’une des plus anciennes cultures de la planète, qui remonte à la nuit des temps….

« Vous ne pouvez imaginer la douleur et l’angoisse que j’éprouve chaque jour en étant le témoin muet de la disparition d’une culture remarquable et d’une langue unique », disait Anvita Abbi, la linguiste qui œuvrait à la documentation de la langue bo.

Elle avait enregistré Mme Boa Sr et nous comprenons aujourd’hui à quel point ce travail était important : ce sont là les dernières traces d’une langue que plus personne ne parlera. Et cela nous rappelle aussi l’urgence d’enregistrer, de filmer, de documenter toutes ces autres langues et cultures de la terre qui sont aujourd’hui menacées. C’est la tâche immense à laquelle s’est attelé le programme Sorosoro de la fondation Chirac.

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Quel rôle de l’aide au développement face à la violence ?

Posté par Jean-Michel Severino le 10 février 2010

Les organisations de développement telles que l’AFD travaillent dans des sociétés en mutation rapide. La croissance économique et démographique, l’urbanisation rapide ou les changements identitaires qui y sont liés chamboulent des sociétés et leur mode d’organisation. Des phénomènes de violence peuvent émerger en l’absence d’institutions formelles ou informelles de gestion des conflits générés par ces mutations accélérées. Quel peut être le rôle d’organismes de développement face au défi de ces Etats et sociétés dits « fragiles » ?  J’aimerais retracer ici le long processus d’apprentissage d’organismes de développement dans leur quête de réponses à ces situations de violence.

Les années 1990 : des Etats « faillis » à « reconstruire »

La chute du mur de Berlin a été suivie d’une vague de conflits particulièrement meurtrière : les guerres civiles qui ont ensanglanté les années 1990 ont interpellé une « communauté internationale » de plus en plus consciente des limites de ses instruments – à la fois conceptuels et opérationnels – pour y faire face. Une décennie après le début des programmes d’ajustements structurels, dont l’un des corolaires a été la réduction de l’Etat à la portion congrue, les conflits du Golfe de Guinée, de la Corne de l’Afrique ou de l’Afrique centrale ont montré que la faiblesse des Etats porte en elle le risque de l’effritement des structures gouvernantes – avec pour conséquence la perte de contrôle de leurs territoires, et les impacts que l’on connaît en termes de piraterie, de drogue, de terrorisme, etc.

La question des « Etats faillis », traduction de l’anglais « failed states », émergea ainsi en l’espace de quelques années comme un enjeu majeur de sécurité collective. Dans l’urgence, les organisations internationales de développement s’attelèrent, non sans maladresses, à construire ou à reconstruire des capacités étatiques par des opérations de « state-building » (qui peut se traduire en français par la “construction de l’Etat”). Ces dernières étaient essentiellement entreprises sur le mode curatif, la gestion des défaillances laissant en réalité peu de temps pour se préoccuper de l’action préventive dans des Etats risquant de suivre la même trajectoire.

Le tournant des années 2000 : l’analyse de fragilités porteuses de violence

La consécration du terme des « Etats fragiles », qui s’est progressivement imposé dans les stratégies et les organigrammes des organisations de développement au tournant du siècle, a marqué une rupture dans l’analyse des Etats fragiles et dans les stratégies mises en œuvre pour y intervenir[1]. Certes, cette catégorie est d’abord née en réponse à un besoin institutionnel : celui de poursuivre l’aide à des pays dont il serait illusoire d’exiger le respect à la lettre des standards de gouvernance habituellement imposés aux pays aidés.

Mais ce changement de terminologie a permis de dépasser la stricte problématique de la « faillite » de l’Etat pour se pencher sur ses signes avant-coureurs : politiques, bien sûr, mais également économiques et sociaux. En effet le progrès des connaissances sur les multiples déséquilibres auxquels sont soumises les sociétés dans leurs processus de développement ont permis d’identifier des facteurs de vulnérabilités socio-économiques qui se retrouvent fréquemment dans l’équation de la violence. Autant « d’indicateurs d’alerte » auxquels les acteurs du développement doivent être particulièrement attentifs. Pensons à la jeunesse urbaine au chômage, qui prit les armes durant les violences en Côte d’Ivoire ou au Kenya. Pensons aussi à la difficile gestion de ressources rares – comme les pressions considérables sur le foncier, qui a contribué au déchainement de la violence au Rwanda en 1994, ou celle sur l’accès à l’eau et aux pâturages, qui envenime les tensions entre communautés dans l’Est du Tchad ou au Darfour. Pensons enfin aux inégalités économiques et sociales dont la persistance dans le temps génère des frustrations porteuses de violences.

Le traitement des fragilités – premier pas vers la prévention des conflits ?

Le retour d’expérience de plusieurs décennies d’actions au chevet d’Etats et de sociétés fragiles a permis d’identifier une exigence fondamentale pour toute opération de développement : celle de « ne pas nuire », c’est-à-dire de ne pas contribuer par mégarde à l’exacerbation de tensions. C’est à la fois un cap fondamental et un défi permanent. Mais pouvons-nous, aujourd’hui, aller plus loin ? L’AFD a décidé de se doter d’une stratégie d’action spécifique aux Etats fragiles qui, outre l’exigence de ne pas nuire, se donne pour ambition d’identifier des opérations de développement qui permettent de traiter certaines des fragilités qui constituent le terreau de la violence.

Cette stratégie est exigeante, puisqu’elle demande un investissement permanent dans la connaissance fine des sociétés dans lesquelles nous agissons, ainsi que de leurs mutations. Nous poursuivons cet effort avec notre réseau de partenaires. Un travail est ainsi mené avec des organisations non-gouvernementales sur la préservation ou la reconstruction du lien social mis à mal par certains bouleversements sociaux et économiques. Un programme de recherche est également en cours de lancement avec des acteurs de la recherche pour mieux comprendre la façon dont des projets de développement permettent de modifier l’économie politique de la violence en travaillant à réduire certaines des vulnérabilités dont elle se nourrit.

Malgré des progrès au cours des deux dernières décennies, ce champ de l’analyse et de l’action est encore dans son enfance – à l’heure où de nouvelles « fragilités » émergent, tels les impacts des changements climatiques. C’est pourquoi l’investissement dans la connaissance des forces qui animent les sociétés en développement comme des effets de nos propres programmes est crucial si l’on souhaite contribuer — avec les outils qui sont les nôtres et toute l’humilité que ce sujet commande — à la paix et à la stabilité de sociétés en développement. Le prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits est en ce sens une initiative importante pour encourager les pas en avant dans ce processus d’apprentissage collectif.


[1] Pour une analyse de ce terme et de son appropriation par les organisations de développement, voir Chataigner, Magro et al., Etats et Sociétés Fragiles : Entre conflits, reconstruction et développement, Karthala 2007.

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L’homme spectateur ou partie intégrante de la biodiversité?

Posté par Geneviève Ferone le 8 février 2010

La question des changements climatiques, de leurs effets et des mesures d’adaptation à mettre en place, est devenue une question politique majeure. En 2010, les effets de ces changements climatiques sur la biodiversité est clairement en première ligne sur l’agenda de la communauté politique et scientifique mais également, grande nouveauté, apparaît timidement sur celui des entreprises. Les entreprises ont cependant beaucoup de difficultés à appréhender la question de la biodiversité dans leurs modèles économiques. Elles se trouvent surtout dans la situation d’égrener leurs bonnes pratiques en matière de préservation de la nature et d’équilibre des écosystèmes, mettant le plus souvent en valeur les actions vertueuses de leur fondation.

Citadin, l’homme dépend de la nature et de la biodiversité

D’une façon générale, quel que soit l’habit qu’il porte, l’homme (et bien sûr la femme), être de plus en plus urbain, arpentant le bitume, a tendance à considérer la biodiversité comme une aimable fenêtre à ouvrir de temps en temps avec parfois un brin de nostalgie. L’homme n’est pas de cette biodiversité, il la regarde et s’y promène mais ne si fond pas.

Mais de toute évidence, l’homme ne peut se considérer en dehors de cette biodiversité dont il fait (encore) partie intégrante. Nous sommes tous reliés à la Terre par un cordon ombilical très fragile, dont nous ne connaissons finalement pas grand-chose. Nous n’avons donc pas pleinement conscience de notre vulnérabilité. Ainsi qui est réellement capable de mesurer ce que l’on doit au quotidien aux formidables services gratuits que nous rendent Mère Nature ?

Les « réfugiés climatiques », un exemple de la dispersion des espèces

Si nous ne prêtons guère attention au sort qui sera réservé aux autres espèces avec lesquelles nous partageons la planète, nous pourrions nous interroger néanmoins sur nos propres capacités d’adaptation dans le maillon de dépendance ultime qui nous relie au vivant. Notre espèce joue effectivement un rôle spécifique et majeur dans les changements climatiques actuels et à venir, elle est également, en réalité, une partie de la biodiversité. A ce titre, elle n’est pas épargnée par les facteurs d’érosion de la biodiversité, qu’il s’agisse de l’effet des polluants sur la santé ou des introductions d’espèces, bactéries, virus et leurs vecteurs. Nos mécanismes d’adaptation s’appréhendent sur les mêmes registres, physiologique, comportemental, et génétique, que ceux évoqués pour les autres espèces : les « réfugiés climatiques » sont aussi un exemple de la dispersion des espèces à la recherche, d’une nouvelle niche écologique plus favorable, en cas de modification des habitats.

Désegmenter la gestion des ressources de la planète

La gestion de la biodiversité ne peut être disjointe de celle de la gestion d’autres ressources naturelles avec lesquelles elle interagit et qui seront fortement impactées par les changements climatiques. Il s’agit en particulier de la concurrence sur le foncier, la gestion des flux et des fluides essentiels de la vie : la mobilité, l’énergie, l’eau, les ressources nourricières et naturelles, la production de déchets… Pour arrimer davantage l’homme dans cette compréhension de sa vulnérabilité et de sa dépendance, il est urgent de construire les instances de gouvernance pouvant englober la gestion durable de la biodiversité et des ressources sous tension, évitant si possible le piège de la segmentation des spécialités et des responsabilités.

Mission impossible ?

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