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De la guerre juste à la torture juste

Posté par Georges Tsaï le 23 août 2010

La fondation Chirac m’a invité à écrire, de temps en temps, sur son blog sur le thème des conflits et de la paix. Bien que je sois d’une génération anté-blog (mais pas nécessairement anti-blog), j’ai trouvé très attrayante l’idée d’avoir un dialogue électronique sur un thème vieux comme l’humanité. Je vais donc vous proposer trois textes au cours des prochains mois. Nous verrons, après cette période d’essai, s’il y a preneur et s’il vaut la peine de poursuivre l’expérience.

Le premier texte que je vous propose porte sur la torture, et plus particulièrement sur les contorsions de la pensée auxquelles se livrent ses partisans pour la justifier. C’est un sujet qui a été abondamment traité, surtout depuis le début de la guerre au terrorisme entreprise par les États-Unis, mais je l’ai choisi parce que je crois percevoir, chez beaucoup de mes contemporains, une certaine indifférence face à la torture, sinon un appui tacite à sa pratique.

Il va de soi que les idées exprimées dans ce blog seront les vôtres et les miennes; elles ne sauraient donc engager la fondation Chirac.

Des six conditions d’une guerre juste

Coincés entre le « œil pour œil, dent pour dent » du Code d’Hammourabi et de l’Ancien Testament et le Sermon sur la Montagne du Nouveau Testament, des générations de penseurs, religieux et séculiers (de Sun Tzu à Michael Walzer, en passant par saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin, Francisco de Victoria, Francisco Suarez et Hugo Grotius), ont cherché, au fil des ans (et des épées), à trouver les conditions qu’il fallait réunir pour justifier une guerre juste et, ainsi, donner bonne conscience qui à leur Souverain, qui à leur État et qui à leur Église.

La théorie moderne de la guerre juste est bien connue avec ses trois tranches (avant, pendant et après le conflit), et sa casuistique, parfois un peu tordue, qui se manifeste à l’occasion de tout nouveau conflit (la guerre d’Irak en est la plus « belle » illustration récente). Elle établit, par exemple, qu’il faut satisfaire à six conditions pour justifier une guerre (déclaration par une autorité compétente, cause juste, intention juste, moyens proportionnés aux fins,espoir raisonnable de succès et dernier recours).

Beaucoup plus timides ont été, par contre, les efforts faits par ces mêmes théoriciens, ou d’autres, pour donner une assise morale à la torture. Selon le psychologue américain Stanley Milgram qui, dans les années 1950-1960, avait mené des recherches controversées, à peu près n’importe quel être humain serait capable de devenir un tortionnaire. Cela explique peut-être pourquoi, en dépit d’un cadre juridique international qui prévoit l’interdiction pure et simple de la torture, beaucoup d’États continuent à la pratiquer, soit directement soit par l’entremise de régimes complaisants prêts à faire la « sale besogne », sans que l’opinion publique ne s’en émeuve outre mesure.

Je sais, il existe des organismes et des individus estimables qui luttent sans cesse contre ce qu’un auteur canadien, Serge Patrice Thibodeau, a appelé « la disgrâce de l’humanité », mais on a parfois l’impression qu’ils prêchent dans le désert. En effet, des pays importants, avec de solides traditions démocratiques et partisans le plus souvent des droits de la personne, continuent à faire la sourde oreille aux appels visant à mettre fin à cette pratique.

La torture, un acte injustifiable

Les justifications données sont essentiellement de deux ordres : il y aurait d’abord des considérations utilitaristes (le fameux scénario du suspect qui détiendrait peut-être des informations qui permettraient de localiser et de désamorcer une bombe qui fait tic-tac et sauver ainsi des dizaines, des centaines, voire des milliers de vies).

Le deuxième argument donné par les partisans de la torture c’est que nous n’aurions plus affaire à une torture douloureusement physique, mais que, grâce à une armée de psychologues et de centres de recherches rattachés à des universités prestigieuses, surtout américaines et canadiennes, l’humanité disposerait, depuis le début de la guerre froide, de moyens ‘’psychologiques’’ raffinés, qui n’auraient rien à voir avec la vulgaire torture pratiquée autrefois par l’Inquisition ou les régimes dictatoriaux de tout acabit.

Ni l’un ni l’autre de ces arguments ne tient face à une analyse, même rapide. En résumé, il n’y a que très peu de cas concrets qui prouvent l’utilité de la torture (elle permet parfois de gagner une bataille – celle d’Alger par exemple – mais elle fait toujours perdre la guerre). D’autre part, l’argument voulant faire une distinction entre torture physique et torture psychologique – argument utilisé systématiquement par les États-Unis – relève de la plus sinistre hypocrisie car on connaît les séquelles laissées par ce que, pudiquement, on appelle en anglais les enhanced interrogation techniques, assorties le plus souvent de pressions physiques modérées.

Autre constatation : pour avoir des chances d’être efficace, la torture devrait être appliquée à grande échelle (le retour sur l’investissement de la torture sélective serait des plus maigres). Nous pouvons donc paraphraser Arnaud Amaury : torturez-les tous, l’État vertueux reconnaîtra les siens. Le Gouvernement de George W. Bush avait fait appel à des universitaires réputés pour justifier certaines formes de torture.

Alan Dershowitz, distingué professeur de l’université Harvard a proposé d’encadrer juridiquement la pratique de la torture en recourant à l’utilisation de mandats que le tortionnaire en puissance devrait obtenir d’un juge (on peut imaginer le titulaire de charge publique allant réveiller un juge au milieu de la nuit : « vite, monsieur le juge, signez-moi ce mandat – j’ai l’impression que je tiens un suspect qui sait peut-être qu’il y a une bombe sur le point d’exploser quelque part dans New-York »).

De son côté, Michael Walzer, toujours prêt à affronter les dilemmes éthiques les plus tortueux, rejette l’idée de légaliser la torture, optant plutôt pour une approche basée sur la conscience personnelle de chacun : torturez – car il peut parfois être nécessaire de le faire –, si votre conscience vous le dicte, mais acceptez toutes les conséquences (procès, emprisonnement, etc.) qui pourraient découler de votre acte.

Pourquoi ce silence pudique des médias et des politiciens sur la torture ?

En guise de conclusion, j’aimerais poser deux questions aux éventuels lecteurs de ce blog : pourquoi ce silence pudique des médias et des politiciens sur la torture ? ; et où vous situez-vous par rapport aux quatre positions de base qu’on peut avoir face à la torture ? :

1. Toute forme de torture est justifiée quand l’intérêt de l’État est en jeu
2. La torture peut être pratiquée dans des circonstances exceptionnelles à l’intérieur d’un cadre juridique précis
3. La torture est justifiée dans des circonstances exceptionnelles sur la base du principe de responsabilité individuelle
4. Prohibition totale de la torture

Lectures suggérées :

  • Michel Terestchenko, Du bon usage de la torture : Ou comment les démocraties justifient l’injustifiable, La Découverte, 2008
  • Alfred W. McCoy, A Question of Torture : CIA Interrogatiion, from the Cold War to the War on Terror, Metropolitan Books, 2006
  • Sanford Levinson (ed.), Torture: A Collection, Oxford University Press, 2004 (cet ouvrage comprend deux textes importants : celui de Michael Walzer, Political Action : The Problem of Dirty Hands et celui d’Alan Dershowitz : Tortured Reasoning)
  • Serge Patrice Thibodeau, La disgrâce de l’humanité : Essai sur la torture, VLB Éditeur, 1999

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