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Les deux Corées : une famille désunie au bord du gouffre

Posté par Georges Tsaï le 30 novembre 2010

Un régime isolé du reste du monde

La Corée (Nord et Sud confondus) offre, avec l’Islande, un des rares exemples de pays essentiellement homogène du point de vue ethnique et linguistique. Et pourtant, les aléas de l’histoire ont fait que les deux parties de la Corée semblent être irrémédiablement divisées, en tout cas du point de vue idéologique, depuis maintenant près de 60 ans. Le régime de Pyongyang s’est isolé du reste du monde, exception faite de la Chine, qui continue à l’appuyer quoique, semble-t-il, de plus en plus tièdement.

Qui va ciller en premier – la Corée du Nord ou la Corée du Sud ? Pour expliquer le comportement le plus récent de la République populaire démocratique de Corée, les analystes vacillent entre une explication purement politique (Kim Jong-il voudrait assurer l’arrivée au pouvoir de son fils Kim Jong-un) et une explication psychologique (la Corée du Nord, tel un adolescent incompris, chercherait désespérément à attirer l’attention des adultes qui l’entourent sur ses frustrations et angoisses). Sans écarter totalement la première de ces hypothèses, la seconde paraît être la plus plausible. Elle a en outre le mérite d’offrir peut-être une clé pour sortir de la dangereuse impasse dans laquelle les deux Corées ont abouti.

Un changement d’humeur en Corée du Sud ?

Nombreux sont les Coréens du Sud qui ont cherché à sortir de cette situation par le dialogue et le rapprochement, et il serait faux de prétendre que les efforts dans ce sens n’ont pas donné de résultats positifs. La fameuse sunshine policy mise de l’avant par feu le Président Kim Dae-jung (Prix Nobel de la Paix 2000) et son ministre de l’Unification, et actuel Président de l’Université Kyungnam, Park Jae Kyu (Prix spécial du jury pour la prévention des conflits de la fondation Chirac 2009), et poursuivie activement par feu le Président Roh Moo-hyun, prédécesseur de l’actuel Président Lee Myung-bak, a permis, entre 2000 et 2009, que la péninsule coréenne jouisse d’un calme relatif qui pouvait faire espérer une plus grande coopération entre le Nord et le Sud et, pourquoi pas, à terme, une forme d’unification suffisamment souple pour rassurer tout le monde.

Il est, je crois, juste de dire que cette politique de rapprochement a eu, jusqu’à très récemment, l’appui d’une grande partie de la population sud-coréenne. À l’occasion d’un séjour de trois semaines que j’ai fait en Corée du Sud le printemps dernier, après l’incident du Cheonan, j’ai pu constater combien les Coréens du Sud restaient attachés, malgré la crise provoquée par le torpillage du bâtiment de guerre, à la poursuite du dialogue Nord-Sud. Ils ont conservé une attitude exemplaire, faite de patience et de conciliation envers leurs voisins du Nord. On peut donc comprendre les signes d’irritation que Séoul donne depuis quelques jours. Cependant, laisser ce capital de bonne volonté s’évaporer à la suite du bombardement de l’île de Yeonpyeong, pour laisser la place à des sentiments de vengeance – aussi légitimes soient-ils – pourrait avoir des conséquences tragiques.

Ne pas imposer de préalables

Il ne sera pas facile de sortir de l’impasse, car les deux positions sont apparemment irréconciliables. Il y a celle de Séoul (il serait peut-être plus juste de dire celle de Washington) qui consiste à dire dénucléarisation d’abord et aide et normalisation ensuite, et il y a celle de Pyongyang, qui veut la normalisation d’abord et ensuite la dénucléarisation. Ce jeu de “le premier qui cligne des yeux a perdu” ou de “mon préalable mais pas le tien” semblerait bien puéril si les risques étaient moins grands.

Alors, serait-il possible d’envisager qu’un homme ou une femme politique de grande envergure, actif ou à la retraite, et venant d’un pays qui ne participe pas aux négociations à six actuellement mises en veilleuse, puisse convaincre les deux parties d’accepter que dénucléarisation et normalisation se fassent simultanément ? Est-il réaliste de penser que la politique du gros bâton avec manœuvres aéronavales et tout le toutim va donner les résultats escomptés par les États-Unis et la Corée du Sud (car pour que cette politique soit efficace, il faudrait être prêt à utiliser le bâton à la prochaine incartade du mouton noir de la famille sous peine de perdre toute crédibilité) ? Est-il trop difficile de rassurer cet adolescent turbulent et provocateur qu’est la Corée du Nord en lui faisant sentir qu’il fait partie de la famille plutôt que de l’axe du mal ?

Le quotidien The Korea Times, publié à Séoul, note, avec une sagesse toute orientale, que les Coréens ne devraient pas laisser les différences idéologiques de ces 60 dernières années annihiler 5 000 ans d’identité nationale commune à tous les Coréens. On ne saurait mieux dire.

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Boycott de la Journée mondiale de la philosophie en Iran : ou quand les philosophes deviennent contorsionnistes

Posté par Georges Tsaï le 17 novembre 2010

Une cacophonie de philosophes désunis

Du 21 au 23 novembre devaient se dérouler, en Iran, sous le parrainage et avec l’aval de l’Unesco, les principales manifestations de la neuvième édition de la Journée mondiale de la philosophie. Or, voilà que l’Unesco a décidé de se retirer des événements prévus en Iran, arguant du fait que les conditions nécessaires au bon déroulement d’une conférence des Nations Unies n’étaient pas réunies. Finalement, la journée sera célébrée le 18 novembre, à Paris et dans plusieurs autres villes dont la Havane, Rabat et Tunis.

Cette décision, évidemment, a été précédée d’une véritable cacophonie de philosophes désunis (vous me direz qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil), les uns – la grande majorité semble-t-il – appelant au boycott du volet iranien de la Journée, les autres, au contraire, encourageant leurs collègues à participer à la conférence dont le thème, assez ironiquement, est Philosophie, diversité culturelle et rapprochement des cultures.

Mon propos aujourd’hui n’est pas de justifier ou de contester la décision de l’Unesco – l’organisation internationale avait peut-être d’excellentes raisons pour retirer son parrainage, bien que je la soupçonne d’avoir surtout cédé à la pression de philosophes éminents, de certains pays-membres et de différents organismes non-gouvernementaux, tous bien-pensants et politiquement corrects – mais plutôt d’examiner la pertinence de certains arguments avancés par ceux qui étaient en faveur du boycott et par ceux qui s’y opposaient.

Faut-il refuser de philosopher dans un pays moralement corrompu ?

Au risque de simplifier outrancièrement, j’ai discerné essentiellement deux types d’arguments utilisés par ceux qui voulaient l’annulation de l’évènement en Iran. Il y avait ceux qui, comme le philosophe irano-canadien Ramin Jahanbegloo (qui a passé plusieurs mois dans les geôles iraniennes) et Bernard-Henri Lévy, considéraient comme une aberration la tenue de la Journée en Iran en raison de la turpitude même du régime au pouvoir dans ce pays (« un régime qui censure, exile, emprisonne, assassine la pensée libre » nous rappelle à juste titre BHL dans Le Point). C’est une position de principe que l’on peut comprendre et admirer, mais avec laquelle, pour des raisons que j’identifie plus loin, je ne suis pas d’accord.

Il y en avait d’autres qui estimaient que le régime du Président Mahmoud Ahmedinejad utiliserait la Journée mondiale de la philosophie comme plateforme de propagande. C’était, d’après un article de D.D. Guttenplan publié dans le International Herald Tribune (25 octobre 2010), la raison invoquée par Otfried Höfer, philosophe allemand de renommée internationale, qui avait d’abord accepté de donner le discours principal à Téhéran, pour finalement se récuser, non sans quelques contorsions intellectuelles qui trahissaient un certain désarroi. Cette raison ne paraît pas être très solide. Tout d’abord, les philosophes ne sont pas gens à se laisser facilement manipuler. Ensuite, comme l’a signalé le professeur de philosophie Brian Klug, qui s’est opposé au boycott, la présence, en Iran, des plus grands philosophes de l’heure aurait pu se traduire par un appui aux penseurs iraniens qui s’opposent au régime en place dans leur pays. Et, d’ajouter le professeur Klug, il aurait fallu laisser au gouvernement iranien l’odieux d’invitations sélectives ou de retraits d’invitations.

Toujours d’après l’article en question, le professeur Höfer aurait dit qu’en général il essayait de prendre part aux discussions interculturelles, mais qu’il n’accepterait pas d’aller en Corée du Nord, et qu’il trouverait difficile d’aller à Cuba. Pour l’Iran, comme pour la Chine et Israël, le professeur aurait des hésitations avant d’accepter de philosopher dans ces pays. Le problème que soulève son approche, comme d’ailleurs celle de BHL, est qu’il faut alors établir une échelle de la turpitude – à partir de quel degré de déni des droits de la personne (tels que définis dans les sociétés démocratiques) faut-il boycotter un pays ? Qu’en est-il des pays qui pratiquent, directement ou indirectement, la torture ? Et que penser des États qui n’ont jamais reconnu avoir commis un génocide ? Ou qui emprisonnent les homosexuels ? La planète, me semble-t-il, se rétrécirait très vite pour les philosophes.

Du côté des opposants au boycott, outre la position du professeur Klug, on peut relever l’argument selon lequel isoler encore plus l’Iran ne ferait qu’augmenter l’impunité avec laquelle le régime actuel traite, ou maltraite, la population du pays.

Les philosophes comme sapeurs

Au-delà de ces arguments et contre-argements, la vocation de tout philosophe n’est-elle pas de dialoguer, de poser des questions, de participer aux débats d’idées, d’écouter, de comprendre, de réfuter ou de confirmer des points de vue, de critiquer et de construire ? Je crois que oui, et je crois que c’est surtout dans les sociétés fermées, rigides, autocratiques et même moralement corrompues, où l’on pratique la torture, l’emprisonnement arbitraire, les assassinats politiques, le déni de justice, la censure et l’intolérance que les philosophes doivent être présents.

Les philosophes ne sont pas seulement des bâtisseurs de ponts entre cultures et systèmes de pensée parfois diamétralement opposés, ce sont aussi et peut-être surtout des sapeurs qui démolissent les assises des pensées confortables pour ensuite établir les nécessaires têtes-de-pont de la sagesse en terrain hostile, avec tous les risques que cela comporte.

Contrairement à Otfried Höffe j’aimerais que les philosophes de tous horizons fassent entendre leur voix en Corée du Nord, à Cuba, en Israël, en Chine et…en Iran.

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