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Entretien avec Geneviève Ferone

Posté par Geneviève Ferone le 15 avril 2011

Assiste-on à un changement de paradigme concernant le développement économique et social ?

Oui. Particulièrement depuis 2008 et ces derniers mois, avec la crise économique ravageuse. Car les questions de précarité, de désocialisation, de vulnérabilité et de perte du pouvoir d’achat ont pris énormément d’importance. Y compris dans les pays développés, réputés plus robustes. De fait, la nécessité de redonner du pouvoir d’achat, d’accélérer les transferts de technologies en vue de créer de la croissance et des emplois, notamment dans les pays émergents, occupe le devant de la scène.

Est-il pris en compte par les experts et les gouvernements ?

Oui, ces derniers ont changé de registre, en mettant davantage en avant les programmes sociaux. La question qui se pose alors avec acuité porte sur la création de richesse : on en crée, certes, mais comment et pour qui la redistribuer ? Comment éviter l’exclusion ? Comment créer des « amortisseurs » pour protéger les plus démunis ? Dans les pays émergents, se pose la question des denrées alimentaires, de l’énergie, du loyer. Les questions relatives au  logement, à l’alimentation, à l’énergie, à la mobilité, sont devenues prégnantes. Du côté du consommateur ces préoccupations tournent d’ailleurs en boucle : il suffit d’examiner la teneur des blogs et la couleur des programmes politiques.

La fondation Chirac sensibilise les prescripteurs de bois du secteur de la construction. Ce projet est-il en phase avec l’apprentissage de la « sobriété » dont vous parlez dans votre livre, le « Krach écologique » ? A quels autres exemples quotidiens pensez-vous ?

Si on considère qu’on est entré dans une phase de transition, qui s’articule sur les enjeux d’une  pensée différente par rapport à la consommation des ressources, et qui vise à instaurer des cercles vertueux autour du recyclage, de l’optimisation, de la réduction et de la réutilisation, on peut se demander comment faire dans des secteurs tels que la construction, par exemple. Ce sujet concerne en fait l’industrie du recyclage au sens large : on jette beaucoup trop, en regard de ce qui pourrait être réutilisé, réinjecté dans des procès de fabrication, dans une économie circulaire. « Mon déchet peut devenir la ressource de quelqu’un d’autre », à condition qu’il existe une filière de  valorisation, de recyclage, …Cela suppose alors une chaine de logistique, éventuellement de « retransformation » de la ressource pour la faire correspondre à un cahier des charges précis, pour qu’elle soit réutilisée dans des conditions de qualité et de sécurité équivalentes.

On pourrait prendre exemple sur la Nature ?

Toute cette chaîne est à inventer, effectivement sur le modèle de la Nature, qui nous offre au quotidien cette intelligence. Elle ne produit en effet que des déchets bio-nourriciers. Et l’homme est finalement la seule espèce qui ne produit pas que des déchets bio-nourriciers. Cependant, des expertises, complètement nouvelles, nommées « biomimétisme », nous permettent d’imiter la Nature. Et nous pouvons, de plus, allonger la durée de vie des produits, en trouver de beaucoup plus « vertueux », c’est-à-dire contenant moins d’intrants chimiques, ayant permis de stocker le carbone, comme le bois, et permettant de multiples usages. A condition, toutefois, de mesurer l’empreinte environnementale et l’économie réalisée.

Mais ne sommes-nous pas actuellement dans une forme de double injonction : d’un côté préserver, de l’autre consommer, toujours davantage ?

A notre époque se télescopent deux messages apparemment contradictoires. Même si on ne se place pas sur le plan moral, on voit que d’un côté on vend de plus en plus de produits éphémères, jetables, dont on renouvelle les générations, avec finalement peu de valeur ajoutée, et de l’autre côté, quand on préconise d’augmenter la durée de vie de certains produits, on se place à contre-courant de certaines industries qui, à travers des stratégies marketing, sont dans cette logique d’accélération des temps d’usage. Et en même temps, de nombreux messages vont dans le sens de l’économie circulaire et celle de la fonctionnalité : c’est-à-dire acheter un produit ou un bien dans le but de le faire durer ou partager l’usage d’un bien ou d’un service. C’est une forme de « dématérialisation » : on n’est plus « propriétaire de », on confie à quelqu’un la charge d’entretenir le parc des objets. Cependant, à ce moment, on déplace la chaine des valeurs de l’économie. C’est, de fait, l’apprentissage d’une forme de « légèreté », ce qui suppose un niveau de « maturité » des différents acteurs qui vont partager le bien ou le service en question. Mais il suffit d’un grain de sable pour gripper le système…C’est un modèle encore très fragile, car encore très expérimental.

Que pensez-vous de l’instauration de la Semaine Nationale du Développement Durable, (du 1er au 7 avril). La responsabilité de chacun d’entre nous y est particulièrement mise en avant, et vous semblez donner davantage d’importance à une nouvelle gouvernance mondiale…Quelle forme aurait, selon vous, cette nouvelle gouvernance ?

D’abord, la gouvernance mondiale existante n’est pas encore homogène. Et quand on évoque la « nouvelle gouvernance », on constate qu’existent des « briques »…Mais qu’il s’agit d’un processus extrêmement lent. Depuis Rio, en 1992, et à l’approche de Rio+20, il y a eu les travaux GIEC et le protocole de Kyoto, bien sûr, mais tout cela est très fragile et avance tout doucement.

Je crois qu’il faut imaginer autre chose : des initiatives locales.

Dès lors, la Semaine du Développement Durable est positive : elle sensibilise les acteurs et pendant une semaine, elle pose une thématique unique. Elle permet de concentrer les attentions. Chacun peut ainsi voir le développement durable, pour ainsi dire, « à sa porte », sinon il reste lointain et abstrait. Cela donne du sens localement. Mais je crois qu’il est crucial d’imaginer une gouvernance au niveau des régions, des territoires, des villes : ceci permettrait aux citoyens de s’engager politiquement et de constater les résultats à l’échelle de leur territoire.

Pensez-vous que les changements impliqués par la prise en compte des notions de protection de l’environnement, de préservation de la biodiversité, nous mettent en face de nouvelles priorités?

Oui, la question essentielle devient : pouvons-nous nous permettre le luxe de nous développer encore au détriment de l’environnement ?

Deux flèches temporelles nous gouvernent, partant dans deux directions opposées.

Celle de l’entropie : on prélève plus de richesses qu’on en renouvelle ou en restaure…donc on se dirige vers l’épuisement des ressources naturelles et vers la destruction de l’environnement. Car nous sommes de plus en plus nombreux et énergivores, que nous produisons beaucoup de déchets non recyclables.

Mais l’autre flèche consacre le fait qu’on n’a jamais été aussi sachant, autant détenteurs de connaissances…Et ces connaissances peuvent nous permettre de restaurer les équilibres que nous sommes en train de détruire.

…Encore une dualité ?

Oui, une course contre la montre. Cette connaissance nous permettra t-elle un jour de gagner en maturité et de limiter, voire stopper, cette « prédation » qui entraine un épuisement des richesses ? Mais je veux être optimiste. J’espère en un « sursaut ». Le temps étant de l’argent, il faudra des investissements substantiels pour que ces connaissances se focalisent sur les sujets pertinents, et soient partagées à bon escient. Et ce n’est pas l’argent qui manque, il faut le mettre au bon endroit.

Dans les pays du Nord, les plus avancés, il semblerait qu’un grand nombre de personnes commencent à privilégier « l’immatériel » (que certains prétendent mesurer, voir le BIB, l’indice de « Bonheur Intérieur Brut ») ?

Oui, il faudrait peut-être modifier nos instruments de mesure. Le PIB, par exemple, apparaît assez incomplet, car il ne permet pas de prendre en compte la destruction du capital naturel, la dette écologique. On peut donc connaître une grande croissance associée à une grande pollution, …Il serait alors judicieux de sortir de cette idée de croissance stricto sensu, au profit de la notion de « prospérité » qui signifie alors également développement, niveau de vie préservé, mais aussi bien-être, richesses « immatérielles », société de la connaissance. Donc, c’est plus large : je préfère le mot « prospérité » à celui de « croissance économique », car il l’englobe et le dépasse. La question se pose donc d’une nouvelle métrique pour cette « prospérité ». De nombreux économistes y réfléchissent. Le sujet est installé.

Ceci dit, le PIB est un alphabet universel, relativement simple. Sera t-on capable de trouver un instrument aussi adéquat pour mesurer la « prospérité » ?

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Heureux les résistants aux antimicrobiens !

Posté par Professeur Marc Gentilini le 7 avril 2011

7 avril 2011, c’est la traditionnelle Journée Mondiale de la Santé pour marquer la création de l’OMS en 1948. Elle est consacrée, cette année, à la lutte contre la résistance aux antimicrobiens. Le thème ? « Agir aujourd’hui pour pouvoir encore soigner demain ». C’est un rappel à l’ordre légitime mais à qui donc s’adresse ce cri d’alarme ? A toute la population du globe ou seulement à celle qui a accès aux antimicrobiens ? car, pour être gaspillés, les antibiotiques, en particulier, ne sont guère, pour autant, partagés !

L’usage abusif de ceux-ci dans les pays riches, après avoir sauvé tant de vies humaines, est devenu dangereux entraînant inefficacité d’une part et émergence de souches microbiennes résistantes d’autre part.

Oui, à qui donc s’adresse ce message ? Seulement au quart le plus nanti de la population, même si on peut toujours arguer que des souches de bacille de Koch résistantes aux antituberculeux prolifèrent déjà dans les pays pauvres et dans les zones de grande précarité des pays riches.

Mais on oublie parfois de rappeler que les médicaments antibiotiques, antibactériens ou antiviraux, sont souvent proposés dans des conditions déplorables, dans les rues ou à même le sol, sur les marchés, sans aucun contrôle ni au niveau de leur fabrication (médicaments falsifiés) ni au niveau de leur date de péremption…

L’an prochain, délivrer un message annuel résolument international ?

Indispensable pour une santé mondiale efficace et cohérente, l’OMS « phare sanitaire du monde », aurait dû délivrer un message annuel résolument international mais ce phare fonctionne curieusement, avec des éclipses. La déferlante épidémique grippale, qui devait être un tsunami sanitaire, et qui a mobilisé autour du virus H1N1, en 2009/2010, toutes les forces vives de l’Organisation, a fait in fine beaucoup de bruit pour rien (mais pour cher), sans objectifs réels puisque l’apocalypse annoncée ne s’est heureusement pas produite. A cet exemple s’en ajoute un autre aujourd’hui : la résistance aux antimicrobiens qui, lui aussi, s’adresse aux pays industrialisés, dont les populations moins exposées aux maladies transmissibles n’en sont pas moins les mieux protégées. Moins de maladies et plus de médicaments, excès de consommation et gaspillage, la dérive est bien connue, n’est pas que médicale et se retrouve dans bien d’autres circonstances.

Notre vœu pour l’année prochaine est que le thème retenu lors de la journée mondiale de la santé 2012 soit universel et s’adresse autant aux malades des pays économiquement équilibrés qu’à ceux, beaucoup plus nombreux, des pays pauvres.

Ce n’est pas faire du misérabilisme que de rappeler qu’ils concentrent le milliard d’affamés, le milliard d’assoiffés, le milliard et demi d’hommes, de femmes et d’enfants n’ayant pas accès à l’assainissement, les huit cent millions d’illettrés et les deux milliards de personnes n’ayant pas accès à la chirurgie vitale…

Polémique déplacée, sans doute ; débat manichéen, peut-être ; mais…

Heureux les résistants aux médicaments,

car eux au moins ils y ont eu accès

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