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Boycott de la Journée mondiale de la philosophie en Iran : ou quand les philosophes deviennent contorsionnistes

Posté par Georges Tsaï le 17 novembre 2010

Une cacophonie de philosophes désunis

Du 21 au 23 novembre devaient se dérouler, en Iran, sous le parrainage et avec l’aval de l’Unesco, les principales manifestations de la neuvième édition de la Journée mondiale de la philosophie. Or, voilà que l’Unesco a décidé de se retirer des événements prévus en Iran, arguant du fait que les conditions nécessaires au bon déroulement d’une conférence des Nations Unies n’étaient pas réunies. Finalement, la journée sera célébrée le 18 novembre, à Paris et dans plusieurs autres villes dont la Havane, Rabat et Tunis.

Cette décision, évidemment, a été précédée d’une véritable cacophonie de philosophes désunis (vous me direz qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil), les uns – la grande majorité semble-t-il – appelant au boycott du volet iranien de la Journée, les autres, au contraire, encourageant leurs collègues à participer à la conférence dont le thème, assez ironiquement, est Philosophie, diversité culturelle et rapprochement des cultures.

Mon propos aujourd’hui n’est pas de justifier ou de contester la décision de l’Unesco – l’organisation internationale avait peut-être d’excellentes raisons pour retirer son parrainage, bien que je la soupçonne d’avoir surtout cédé à la pression de philosophes éminents, de certains pays-membres et de différents organismes non-gouvernementaux, tous bien-pensants et politiquement corrects – mais plutôt d’examiner la pertinence de certains arguments avancés par ceux qui étaient en faveur du boycott et par ceux qui s’y opposaient.

Faut-il refuser de philosopher dans un pays moralement corrompu ?

Au risque de simplifier outrancièrement, j’ai discerné essentiellement deux types d’arguments utilisés par ceux qui voulaient l’annulation de l’évènement en Iran. Il y avait ceux qui, comme le philosophe irano-canadien Ramin Jahanbegloo (qui a passé plusieurs mois dans les geôles iraniennes) et Bernard-Henri Lévy, considéraient comme une aberration la tenue de la Journée en Iran en raison de la turpitude même du régime au pouvoir dans ce pays (« un régime qui censure, exile, emprisonne, assassine la pensée libre » nous rappelle à juste titre BHL dans Le Point). C’est une position de principe que l’on peut comprendre et admirer, mais avec laquelle, pour des raisons que j’identifie plus loin, je ne suis pas d’accord.

Il y en avait d’autres qui estimaient que le régime du Président Mahmoud Ahmedinejad utiliserait la Journée mondiale de la philosophie comme plateforme de propagande. C’était, d’après un article de D.D. Guttenplan publié dans le International Herald Tribune (25 octobre 2010), la raison invoquée par Otfried Höfer, philosophe allemand de renommée internationale, qui avait d’abord accepté de donner le discours principal à Téhéran, pour finalement se récuser, non sans quelques contorsions intellectuelles qui trahissaient un certain désarroi. Cette raison ne paraît pas être très solide. Tout d’abord, les philosophes ne sont pas gens à se laisser facilement manipuler. Ensuite, comme l’a signalé le professeur de philosophie Brian Klug, qui s’est opposé au boycott, la présence, en Iran, des plus grands philosophes de l’heure aurait pu se traduire par un appui aux penseurs iraniens qui s’opposent au régime en place dans leur pays. Et, d’ajouter le professeur Klug, il aurait fallu laisser au gouvernement iranien l’odieux d’invitations sélectives ou de retraits d’invitations.

Toujours d’après l’article en question, le professeur Höfer aurait dit qu’en général il essayait de prendre part aux discussions interculturelles, mais qu’il n’accepterait pas d’aller en Corée du Nord, et qu’il trouverait difficile d’aller à Cuba. Pour l’Iran, comme pour la Chine et Israël, le professeur aurait des hésitations avant d’accepter de philosopher dans ces pays. Le problème que soulève son approche, comme d’ailleurs celle de BHL, est qu’il faut alors établir une échelle de la turpitude – à partir de quel degré de déni des droits de la personne (tels que définis dans les sociétés démocratiques) faut-il boycotter un pays ? Qu’en est-il des pays qui pratiquent, directement ou indirectement, la torture ? Et que penser des États qui n’ont jamais reconnu avoir commis un génocide ? Ou qui emprisonnent les homosexuels ? La planète, me semble-t-il, se rétrécirait très vite pour les philosophes.

Du côté des opposants au boycott, outre la position du professeur Klug, on peut relever l’argument selon lequel isoler encore plus l’Iran ne ferait qu’augmenter l’impunité avec laquelle le régime actuel traite, ou maltraite, la population du pays.

Les philosophes comme sapeurs

Au-delà de ces arguments et contre-argements, la vocation de tout philosophe n’est-elle pas de dialoguer, de poser des questions, de participer aux débats d’idées, d’écouter, de comprendre, de réfuter ou de confirmer des points de vue, de critiquer et de construire ? Je crois que oui, et je crois que c’est surtout dans les sociétés fermées, rigides, autocratiques et même moralement corrompues, où l’on pratique la torture, l’emprisonnement arbitraire, les assassinats politiques, le déni de justice, la censure et l’intolérance que les philosophes doivent être présents.

Les philosophes ne sont pas seulement des bâtisseurs de ponts entre cultures et systèmes de pensée parfois diamétralement opposés, ce sont aussi et peut-être surtout des sapeurs qui démolissent les assises des pensées confortables pour ensuite établir les nécessaires têtes-de-pont de la sagesse en terrain hostile, avec tous les risques que cela comporte.

Contrairement à Otfried Höffe j’aimerais que les philosophes de tous horizons fassent entendre leur voix en Corée du Nord, à Cuba, en Israël, en Chine et…en Iran.

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