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Le droit à l’eau, et après ?

Posté par Jean-Michel Severino le 11 octobre 2010

Les Nations Unies viennent d’accomplir une grande avancée politique et symbolique en intégrant le droit à l’eau dans les droits fondamentaux de la personne. Ainsi se trouve reconnue enfin une grande revendication universelle, qui avait vu une étape importante franchie dans la consécration d’un des objectifs du millénaire à ce sujet.

Mais chacun est conscient de ce que l’essentiel est devant nous. L’objectif réel que notre planète doit se fixer se trouve désormais dans l’accès universel à une eau de qualité. De sa réalisation dépendent l’amélioration sanitaire globale (les maladies hydriques demeurent la première cause de mortalité dans les pays pauvres), en conséquence la maîtrise de la démographie, la réduction de nombreuses tensions sociales voire de conflits ouverts, comme nous le voyons dans de nombreuses régions du monde affectées par le stress hydrique et la compétition pour l’accès à l’eau entre communautés, mais aussi la croissance économique : investir dans l’eau, c’est investir dans des mécanismes keynésiens de croissance, c’est libérer de la productivité, c’est permettre l’accès à l’école, notamment celui des filles…

Sur le chemin de cet objectif réside un gigantesque déficit d’investissement. Le résoudre exige d’apporter des réponses précises à la question du financement. Sur un sujet comme celui-ci, ainsi que le rapport rédigé sous la direction de Michel Camdessus l’avait montré, ou ainsi qu’un récent rapport de l’OCDE présenté au forum mondial de l’eau d’Istanbul l’avait précisé, nous devons marcher sur trois jambes : des tarifs adéquats qui permettent d’alimenter en ressources les organismes de gestion et d’investissement, des transferts de solidarité entre usagers, des subventions enfin, car il parait difficile que l’eau finance intégralement l’eau. Nous ne l’avons pas fait en Europe occidentale, et cela ne se fera pas dans le reste du monde, pour la seule raison que les externalités, comme disent les économistes, de son accès rendent légitiment et même exigent pour des raisons financières, que l’ensemble de l’économie via les prélèvements obligatoires participe à cet investissement.

Les subventions, une condition sine quanon

Dans le monde globalisé où nous vivons, les subventions doivent se comprendre comme gérées à l’échelle mondiale, et comprenant des transferts Nord-Sud dont l’inspiration n’est pas la charité mais la reconnaissance du fait que nous vivons dans un espace commun où nous nous influençons les uns les autres. Prenons le cas de l’Afrique. Le maintien d’un taux de croissance au-delà de 6% par an, et qui permette de réaliser progressivement l’accès universel à l’eau exige plus de 100 milliards d’euros par an d’investissements – alors que nous n’en sommes encore approximativement qu’à la moitié. Ces investissements sont étroitement liés à l’énergie, car l’eau consomme beaucoup d’énergie et que les barrages ont des usages mixtes. Il est impossible de réaliser de tels volumes d’investissements dans les dix prochaines années, compte tenu des faiblesses du prélèvement fiscal dans les pays les moins avancées d’Afrique, et de leur faible capacité d’endettement, sans des apports financiers extérieurs significatifs, dont une bonne partie en subventions. Ces apports ne se feront pas sans une amélioration importante de la conception et de la mise en œuvre des politiques locales de l’eau, et notamment de politiques tarifaires justes socialement et financièrement réalistes. C’est donc un effort commun qui doit être entrepris.

Permettre à cet effort de s’intensifier au niveau requis pour concrétiser le droit à l’eau devrait être la tâche principale du prochain forum mondial de l’eau qui se tiendra à Marseille en mars 2012. C’est une occasion exceptionnelle de passer aux actes que la France peut promouvoir. Ce devrait être l’occasion de débloquer le goulot d’étranglement financier et de brancher, au sens propre du terme, ce sujet sur celui des financements innovants. La France est motrice dans le groupe de travail qui pilote la progression de cet enjeu fondamental. En tant qu’hôte du forum de Marseille, elle a l’occasion de faire coup double : donner un sens au processus politique de ce sommet, et par là même à toute la rencontre, et un objet concret à une discussion jusqu’ici abstraite.

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Avons-nous besoin de la Nature pour être heureux?

Posté par Geneviève Ferone le 7 juin 2010

En ces temps en peu moroses dominés par les atermoiements politiques et scientifiques sur les sujets environnementaux, d’où pourrait venir un peu de réconfort ?

Loin des calculs et des modélisations fastidieuses de nos climatologues de tous bords, agnostiques, sceptiques, ou apostats, pourrait-on rentrer dans la question écologique par une autre voie, celle des sciences humaines ? Existe-t-il une écologie qui rend heureux, une écologie légère réconciliant l’homme avec son milieu naturel ?

Nous sommes convaincus que la beauté est structurante. Vivre dans un bel environnement, indépendamment du caractère éminemment subjectif du beau, est source de bien être et d’apaisement. Certains environnements naturels ont des fonctions clairement curatives car ils permettent de mettre à distance nos difficultés et nos problèmes, créant une sorte de frontière psychologique au-delà de laquelle s’ouvre un nouvel espace temps.

Les sciences comportementales ont largement mis en évidence les qualités esthétiques des lieux qui exercent une fascination tranquille sur ceux qui les traversent ou les contemplent.

Question : un homme connecté à la nature est-il un homme plus heureux, en meilleur santé et d’une façon générale plus affuté ?

Selon le biologiste américain Edward Wilson père du concept de « biophilie », littéralement du grec ancien, qui se lie d’amitié avec la nature, l’homme éprouve une attirance pour la nature qui est l’expression d’un besoin inné d’établir une relation avec le monde vivant.

Nous savons déjà parfaitement que l’homme entretient un rapport utilitaire à la nature dont il a besoin pour sa survie. Même séparé, du moins en apparence, l’homme éprouve toujours une véritable attirance culturelle, esthétique pour son environnement naturel.

Mais le concept de « biophilie » va plus loin. Il laisse entendre que nous avons gardé dans nos gènes, la mémoire de ses millions d’années où l’homme n’a fait qu’un avec son environnement naturel. Dès lors, même déconnectés en milieu urbain artificialisé, nous gardons cette mémoire, cet affect particulier. Ainsi, des expériences menées en psychologie comportementale selon des protocoles très rigoureux ont montré que le fait d’être en contact avec la nature, au sens large, avait un effet bénéfique sur le bien être. Une chambre d’hôpital ou un bureau, avec vue sur un paysage naturel augmenterait cette sensation d’apaisement et diminuerait le stress.

Bonheur et environnement ne sont pas incompatibles, bien au contraire

Si cette hypothèse est vérifiée, alors l’homme amputé de ce rapport aux choses naturelles serait un être auquel manquerait une source de développement personnel et de bonheur. Paradoxalement, cet être serait en manque d’humanité, ne pouvant se (re)connecter à sa nature profonde ; Jean-Jacques Rousseau apprécierait…

Avant de s’enfoncer plus loin dans le grand essorage de la planète, regardons aussi le débat sous cet angle. Bonheur et environnement ne sont pas incompatibles, bien au contraire. Nulle place ici pour des lamentations stériles sur le paradis perdu par la faute les hommes. Laissons ces chœurs de côté. Il s’agit plutôt de retrouver la voie du bonheur, de la légèreté et de la grâce. Le rapport pacifié avec la nature est une composante de ce cheminement. Il est dans l’intérêt de tous de ne pas altérer irrémédiablement ce lien universel : entre moi et moi-même, il y a la nature.

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Journée mondiale de l’environnement – 5 juin 2010

Posté par Emmanuelle Grundmann le 5 juin 2010

La journée de l’environnement ne devrait pas exister. Pourtant, le 5 juin de chaque année, il demeure essentiel de rappeler à tous – citoyens mais aussi et surtout politiques – à quel point l’état de santé de notre planète est crucial. Pour l’environnement et son corollaire la biodiversité, mais aussi pour nous qui l’habitons, qui utilisons ses ressources et trop souvent la maltraitons. Car de la qualité de cet environnement naturel dépend notre alimentation, notre santé, notre survie. Malheureusement, que cette journée mondiale de l’environnement existe, démontre à quel point le chemin reste encore long à parcourir pour susciter une plus grande prise de conscience envers la nature qui nous entoure.

Préserver l’environnement, c’est cotiser à une assurance vie pour le futur

Ce 5 juin 2010 est marqué par les millions de litres de pétrole qui se déversent au large du golfe du Mexique mais n’oublions pas pour autant d’autres drames qui se déroulent dans la plus grande indifférence médiatique. A Madagascar, au Mozambique et dans bien d’autres pays, des terres sont bradées à des multinationales étrangères privant les populations de leurs ressources agricoles et les plongeant encore un peu plus profondément dans l’insécurité alimentaire. La marchandisation de l’eau s’accélère tandis que plus de 880 millions de personnes n’ont pas accès à l’eau potable. Les forêts tropicales et boréales se rétrécissent comme peau de chagrin par une exploitation trop souvent débridée pour satisfaire une recherche du profit à court terme. Exploitation qui prive de nombreuses populations de leurs ressources, de leur lieu de vie, de leur culture. La liste des atteintes à l’environnement est longue, trop longue et s’accompagne irrémédiablement de catastrophes sociales et économiques pour les peuples qui n’ont d’autres ressources que cet environnement et en dépendent quotidiennement.

Préserver l’environnement, c’est cotiser à une assurance vie pour le futur. Le nôtre mais aussi celui de tous ces petits peuples qui voient leurs langues et leur cultures se dissoudre dans la mondialisation. C’est pourquoi l’accès à l’eau et à une santé de qualité, la lutte contre la déforestation et la désertification ou encore la défense de la diversité culturelle qui comptent parmi les projets développés et soutenus par la fondation Chirac devraient être une priorité de tous afin que dans l’avenir, il n’y ait plus besoin d’une journée de l’environnement.

Emmanuelle Grundmann

Primatologue et journaliste scientifique

Découvrez le site internet d’Emmanuelle Grundmann et Cyril Ruoso

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La nouvelle PAC devra aussi être un pacte avec les pays du Sud

Posté par Joaquin Munoz le 28 mai 2010

Alors que vont débuter les négociations en vue de la nouvelle politique agricole commune, nous voulons souligner qu’il est aujourd’hui impossible d’envisager la question agricole européenne sans examiner en même temps ses corollaires incontournables que sont la qualité de notre alimentation, le maintien de la biodiversité, le changement climatique et le développement des zones rurales dans les pays du Sud.

Il est d’abord urgent de réaffirmer la nécessité d’une politique agricole au Nord comme au Sud. L’agriculture n’est pas un secteur comme les autres. Elle est la base de notre alimentation et elle a un impact sur notre environnement, notre économie et nos territoires, tout en étant soumise aux aléas du climat. Elle est à la fois indispensable à la vie et constitue un élément d’identité structurant pour nos sociétés. C’est pourquoi elle doit être orientée par la volonté politique et non livrée aux seules lois du marché. C’est ce qu’ont bien compris les dirigeants européens de l’après-guerre lorsqu’ils ont décidé de créer la PAC.

Orienter l’agriculture européenne pour qu’elle ne produise pas de déséquilibres au Sud

Toutefois, les limites de cette politique se sont fait sentir dans les années 1980. Le soutien par les prix et les aides à l’exportation ont eu des effets pervers : impacts négatifs sur l’environnement et exportation des surplus de produits à bas coût aux pays en développement qui ont mis en péril leurs productions locales.

Malgré les réformes successives de la PAC, il est plus que nécessaire d’orienter l’agriculture européenne pour qu’elle ne produise pas de déséquilibres au Sud. En effet, si les politiques agricoles ont permis aux Etats-Unis et à l’Europe de protéger et développer leur agriculture, les pays en développement, poussés à l’ouverture de leurs frontières et à la dérégulation de leurs marchés par les institutions internationales, ont vu leurs agricultures désorganisées, découragées. Leur souveraineté alimentaire s’en est trouvée mise en danger.

C’est pourquoi la nouvelle PAC devra arrêter de monter les agriculteurs les uns contre les autres. S’il faut préserver une PAC en Europe, il faut aussi instaurer un véritable pacte avec le Sud.

Cela nécessite un changement d’approche : il faut passer d’une culture étatique à une véritable culture de coopération au sein des filières.

Passer à une véritable culture de coopération au sein des filières

Dans le monde, huit cent millions de paysans sont des agriculteurs familiaux. Ce mode de production traditionnel joue un rôle structurant fondamental dans les sociétés. Là où c’est le cas, afin d’éviter des exodes massifs, il est crucial de préserver ce modèle. Il importe même de le renforcer et d’en faire un pilier de l’organisation des agricultures en encourageant le regroupement en coopératives, lesquelles pourront à leur tour mettre au point des formes d’organisation sectorielles, d’abord à l’échelle nationale, puis dans les sous-régions. Ces organisations pourront alors prendre part à des processus participatifs pour impulser des régulations des marchés.

Les marchés du commerce équitable sont aujourd’hui l’exemple que ces régulations sont possibles. Dans ce cadre, des prix planchers garantis sont décidés à l’issue de consultations qui incluent les réseaux de producteurs ainsi que les autres acteurs économiques de la filière.

Ainsi structurés, les acteurs économiques peuvent acquérir une réelle connaissance des marchés et de leurs enjeux. C’est en effet l’une des conditions nécessaires de l’équilibre de la concurrence : qui détient l’information détient le pouvoir. Les choix de productions peuvent ainsi être faits en conscience.

Un pacte sur l’agriculture entre l’Europe et les pays du Sud devra aussi inclure une gestion durable des territoires par les communautés qui y vivent et un véritable cahier des charges environnemental permettant de promouvoir les modes de production durable qui préservent les écosystèmes.

Faire émerger des parties prenantes organisées au Sud

A l’implication des producteurs dans les filières devra s’ajouter la sensibilisation de citoyens-consommateurs plus conscients des enjeux et des conditions de production. Les produits agricoles ne doivent plus être considérés comme de simples flux de produits interchangeables. Leurs prix doivent intégrer le coût de la survie et du développement du producteur, celui de la gestion des territoires. Ils doivent aussi tenir compte des coûts cachés comme celui de la pollution, de la perte de biodiversité, qui ne doivent plus être endossés par les contribuables ou par les générations futures.

Ces mesures sont déjà expérimentées avec succès dans ce laboratoire à taille réelle que constitue le label international du commerce équitable Fairtrade / Max Havelaar. Elles pourraient inspirer les futures politiques agricoles au Nord comme au Sud, notamment au niveau de la gestion des filières agricoles transnationales. Il faudrait pour cela dépasser plusieurs écueils. Le premier est celui de l’absence de parties prenantes organisées au Sud dont il faudrait susciter l’émergence tout en résorbant les problèmes de corruption. Cela passe par le renforcement de la vigilance de la société civile dans de nombreux pays du Sud.

Il faudrait aussi changer de paradigme en sortant les denrées agricoles de la logique de libéralisation absolue des négociations de l’OMC. Enfin, il faudrait investir, d’une part pour améliorer les rendements dans la durabilité écologique ; d’autre part pour réinstaurer des instruments de régulation des matières premières agricoles.

Joaquin Muñoz

Directeur / Executive director

Association Max Havelaar France

www.maxhavelaarfrance.org

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Terre promise

Posté par Daniel Nahon le 20 mai 2010

Daniel Nahon est Professeur à l’université Paul Cézanne, Professeur honoraire de l’Institut Universitaire de France, Ancien directeur général de la recherche au ministère, Ancien président du Cirad

Depuis que l’homme a pris possession des terres émergées, la malnutrition est à l’état endémique. Parfois la crise devient aigüe et des famines catastrophiques déciment périodiquement des pans entiers de l’humanité. Encore récemment des détresses alimentaires sont venues nous rappeler que des peuples souffrent, que des hommes meurent. Tous les spécialistes s’en mêlent aussitôt et les médias en font échos. Tout est dit… ou presque !

Le problème est simple à poser. Et si difficile à résoudre sans la détermination des hommes des pays nantis ! Il faudrait sortir chaque année environ 22 millions de personnes de la malnutrition et l’on n’en sort que 6 millions alors que chaque semaine s’ajoutent 2 millions de bouches à nourrir supplémentaires. Si bien que les affamés qui en 2001 étaient près de 850 millions atteignent 1 020 millions en 2009. Une augmentation de 25% en moins d’une décennie. Presque un humain sur sept souffre de la faim et 29 000 personnes en meurent chaque jour, dont une majorité d’enfants. Ces chiffres sont étourdissants et pourtant réels. Tout un autre monde qui s’éteint sans bruit au cœur du monde !

Le sol et l’eau : deux ressources naturelles essentielles et indissociables

Mais qu’avons-nous en face pour nourrir les êtres humains et notamment les plus démunis ? Le sol et l’eau ! Deux ressources naturelles essentielles et indissociables qui si on n’y prend garde limiteront la production alimentaire en 2025.

Sur les 14,84 milliards d’hectares de terres émergées, en tenant compte des surfaces recouvertes de glace, de sables vifs, de roches à nu, de lacs ou mers intérieures, les sols en eux mêmes ne couvrent que environ 11,5 milliards d’hectares (un hectare correspond à 10 000 m2, soit un carré de 100 mètres de côté) dont seulement 2,5 milliards sont arables. Pas plus, pas moins ! Les sols dans leur plus grande part ne sont donc pas cultivables car situés dans des zones trop en pente, dans des régions trop froides, voire glacées (permafrost), dans des aires trop arides, trop humides, ou tout simplement parce que les terres sont trop pauvres ou trop peu épaisses. 2 500 millions d’hectares, c’est peu : environ 50 fois le territoire français. Et déjà près de 1 600 millions d’hectares sont cultivés, parmi lesquels 70 millions sont dévolus aux biocarburants, 300 millions d’hectares sont irrigués dont 50 millions devenus inexploitables par salinisation excessive. Bien plus, ce sont chaque année pas moins de 8 millions d’hectares de terres arables qui sont soustraites par maltraitance, par destruction, par ignorance : 6 millions d’hectares sont ainsi abandonnés par perte de fertilité suite à la déforestation, à l’érosion, à la salinisation… et 2 millions sont perdus par urbanisation. À en croire même les chercheurs de l’INRA qui se basent sur une moyenne calculée sur les 25 dernières années du XXe siècle, ce sont 12 à 16 millions d’hectares de sols à cultiver qui disparaitraient chaque année. La désertification quant à elle progresse aux dépends de terres arables ou non fertiles au rythme de près de 14 millions d’hectares par an, presque autant que les forêts disparaissent !

La terre féconde s’épuise sous nos yeux !

À l’évidence le sol n’est pas une ressource renouvelable à l’échelle humaine : sa vitesse de formation se mesure en dizaines de millénaires et pour les plus épais situés dans les zones humides tropicales en centaines de milliers d’années, ce qui en fait les plus fragiles alors que les « réserves » en terres arables se situent dans ces régions. La terre féconde s’épuise sous nos yeux ! Elle fait le plein de nos déchets, de nos oublis, mais cela ne suffit pas. On veut produire plus, alors on la sature de vitamines chimiques de toutes sortes : engrais, pesticides. La terre n’en peut plus, elle se dépeuple de ses micro-organismes qui y vivent par milliards dans chaque centimètre cube, jouant un rôle d’assistante sociale entre les plantes, régulant les toxines et les métaux lourds, démontant toute la matière organique morte de la litière pour en restituer des molécules assimilables par les racines de plantes. Sans les bactéries et les microchampignons, la Terre serait jonchée de cadavres !

Enfin tout ce petit monde contrôle environ 50 % des émissions de gaz à effet de serre : gaz carbonique, méthane, oxyde nitreux, vapeur d’eau. Une terre sans cette biodiversité ne serait plus productive. Et l’homme situé au cœur de ce tissu vivant ne pourrait plus nourrir ses semblables. Il faut endiguer cette effusion de terres arables et les garder en vie. Elles sont pourtant si précieusement comptées pour nourrir le monde. Le sol émet et capte les gaz à effet de serre. C’est le plus grand moteur du monde. C’est lui qu’il nous faut réguler en premier.

Chaque jour un peu plus d’eau salée et un peu moins d’eau douce

De nombreux travaux récents viennent nous alerter sur la consommation mondiale excessive d’eau douce. Notre planète possède 35 millions de km3 d’eau douce dont environ 70 % sont stockés sous forme de glace donc inaccessibles pour notre consommation de tous les jours. Les 30 % restant remplissent lacs et marais, saturent l’atmosphère de vapeur d’eau et se condensent en précipitations, coulent dans les rivières, les fleuves et les nappes souterraines. Chaque année, l’homme y puise pour ses besoins 7 450 milliards de m3 (7 450 Gm3/an) dont 86 % exploités à des fins de production agricole. L’eau douce entre dans le cycle global de l’eau et apparaît comme une ressource naturelle renouvelable. Mais voilà, la consommation d’eau douce par personne a été multipliée par deux en un siècle et en l’utilisant à outrance notamment pour l’agriculture, l’eau change de statut : il y a chaque jour un peu plus d’eau salée et un peu moins d’eau douce. Et celle-ci commence à manquer dans certaines parties du monde, là où l’eau de pluie tombe insuffisamment car les hommes tirent dans les réserves que sont les fleuves et les nappes profondes pour irriguer et s’alimenter. 20 % des terres cultivées sont irriguées et produisent à elles seules les deux tiers de la nourriture mondiale. Dans la prochaine décennie, il faudrait près de 1 000 milliards de m3 d’eau d’irrigation supplémentaire et cinq fois plus pour subvenir aux besoins alimentaires de la population qui se profile en 2050. Et le réchauffement climatique vient exacerber cette pénurie annoncée d’eau douce.

Il existe pourtant des solutions.

Pour les aborder, il nous faut regarder sous nos pieds. L’avenir de l’humanité est toujours là et non dans la simple analyse économique des systèmes de production. Le sol et l’eau qui y pénètrent sont comptés. Il faut les protéger et apprendre aux hommes qui s’en occupent, à les préserver. Car bientôt ces hommes, cultivateurs, éleveurs, ne seront plus qu’une poignée de quelques centaines de millions et devront veiller à ce que dix milliards de personnes dont 80 % de citadins ne meurent pas de faim. Donner un prix au sol arable et à l’eau douce, apprendre à les économiser, inventer des plantes qui économisent la goutte d’eau, la molécule de pesticide, protéger la vie microbienne que la terre recèle.

Alors que le sol et l’eau ont constitué le soubassement fécond qui a permis à l’humanité d’éviter la paucité puis de se développer en civilisations ingénieuses et innovantes, ils sont aujourd’hui maltraités et mis en péril. C’est là que se situe l’ambigüité du comportement humain. L’homme ne peut pas laisser mourir en silence ces deux ressources sans en subir directement les conséquences. Le temps est lui aussi compté en décennies avant d’atteindre un seuil au delà duquel tout deviendrait irréversible et même la science y perdrait pied. Une prise de conscience collective est urgente certes, mais il faut que nos grands dirigeants montrent la voie de passage.

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Et si nous reparlions de la taxe carbone ?

Posté par Geneviève Ferone le 4 mai 2010

La vulnérabilité de notre société confrontée à des événements extrêmes

Quel point commun peut-il exister entre un volcan islandais et une marée noire dans le golfe du Mexique ? En apparence aucun. Pourtant à y regarder de plus près, il existe des similitudes entre d’un côté un phénomène naturel et de l’autre un accident industriel. Nous pouvons y voir le reflet de la vulnérabilité de notre société confrontée à des événements extrêmes qui soulignent crument notre état de dépendance. Serait-il opportun de reprendre un débat serein sur la taxe carbone qui vise justement à sortir progressivement de cet étau ?

Evoquée au cours de la campagne présidentielle dès 2007, inspirée du modèle suédois et pièce maîtresse du Grenelle de l’environnement, la taxe carbone a été brutalement escamotée de l’agenda parlementaire, laissant un arrière goût d’inachevé. Ces dernières semaines, le débat s’est durci jusqu’à la caricature. Le coup de semonce du Conseil Constitutionnel a ouvert une brèche politique impossible à colmater. Pourquoi ce qui devait être une mesure phare du quinquennat semble être aujourd’hui largement compromise ? Pourquoi avons-nous tous collectivement raté cet exercice de pédagogie sur les ressorts et les enjeux liés à cette nouvelle forme de fiscalité?

Pour rappel, ce qui est aujourd’hui reporté aux calendes européennes, est un projet de taxe dont l’objectif principal était de porter un signal-prix fort à la consommation finale des énergies fossiles sur deux fronts :

  • faire évoluer progressivement nos habitudes de consommation sans affecter le pouvoir d’achat
  • tout en encourageant les investissements dans les emplois et les brevets de la croissance verte.

Progressivement, la barque a été trop chargée et la cacophonie s’est installée. Les objectifs assignés à cette taxe carbone, se sont multipliés ce qui a nui à la lisibilité du projet, devenu trop complexe, nourri d’exemptions et d’exceptions. Les Français ont fini par y voir une taxe de rendement supplémentaire, un simple tour de passe-passe budgétaire destiné à renflouer les caisses de l’Etat, vidées par l’incurie d’une poignée d’acteurs économiques indélicats.

Une victoire à la Pyrrhus, un simple trompe l’œil de court terme

Nous avons donc raté l’occasion de nous engager dans une fiscalité environnementale ambitieuse ; l’idée de moins taxer le travail et davantage les sources de pollution en général, ne rencontre pas d’adhésion. Ainsi, l’abandon de la taxe carbone passe pour une grande victoire en faveur du pouvoir d’achat ; c’est une victoire à la Pyrrhus, un simple trompe l’œil de court terme. Les chiffres sont têtus. Tout se passe comme si nous ne voulions pas croire à la réalité des processus physiques qui sous-tendent les fondamentaux de notre économie. Avec le retour de la croissance, que tout le monde espère légitimement, nous aurons aussi des besoins croissants en énergie, majoritairement d’origine fossile. Rappelons que la France importe 99% de son pétrole et 97% de son gaz. Notre parc nucléaire ne représente que 30% de la consommation d’énergie primaire de notre pays. Nous sommes placés dans une situation de très grande vulnérabilité concernant les prix de l’énergie et nous n’aurons pas d’autre choix que d’en subir la hausse inexorable. Les plus faibles foyers seront les premiers à en souffrir au quotidien et les entreprises vont différer sine die les efforts de restructuration de leur outil de production, gage de pérennité et compétitivité.

L’économie mondiale doit se mouvoir dans une forte incertitude sur les enjeux climatiques et énergétiques. Certes la volatilité des opinions alimente en retour le caractère velléitaire du monde politique. Nous devons cependant agir maintenant et fortement en faveur d’une politique de développement durable ambitieuse et socialement acceptable. Ce qui est en jeu, n’est pas la sauvegarde d’une planète sanctuarisée mais notre capacité à inventer un nouveau modèle social et économique compatible avec un partage équitable, et si possible démocratique, de ressources sous tension.

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Peut-il exister une vision post prométhéenne du développement ?

Posté par Geneviève Ferone le 2 avril 2010

L’épuisement des ressources et le bouleversement des écosystèmes sont en cours, l’humanité vivra sur une planète fondamentalement différente dans le siècle présent. Cette perspective demeure cependant théorique, trop lointaine et beaucoup trop abstraite pour percuter le cours des priorités quotidiennes. Quels enseignements, au sens général et littéral, pourrait-on en tirer sur la formation de nos élites, celles qui seront face à des arbitrages très sensibles entre principe de précaution et principe d’innovation ?

L’économie « durable » s’apparente à un vol de longue durée

Par rapport à une économie extensive fondée sur une exploitation sans limites des ressources disponibles, l’économie « durable » s’apparente à un vol de longue durée qui exige de limiter à un minimum les quantités embarquées et de prolonger au maximum la durée d’autonomie. Pour cela, il convient de rationaliser de nouveaux systèmes interconnectés, d’optimiser la gestion des flux, d’adapter notre métabolisme et d’inventer de nouvelles formules, pour alléger, avec intelligence et efficacité, notre empreinte environnementale.

Soyons humbles et curieux

L’ingénieur du XXIème siècle contribuera pleinement à cet enjeu de civilisation. En effet, il s’agit moins de penser en termes de domination technique de l’homme sur l’environnement que d’adaptation au fonctionnement des grands équilibres de nos écosystèmes qui rendent la vie sur la terre tout simplement possible pour 6,5 milliards d’individus. Soyons humbles et curieux. Nous sommes encore très largement ignorants du fonctionnement de ces systèmes naturels ; or nous ne pourrons pas alléger notre empreinte environnementale si nous ne comprenons pas et nous ne mesurons pas ce que nous détruisons.

Sortir des logiques trop étroites d’hyperspécialisations

Face à ces défis, le métier d’ingénieur devra s’élargir et la palette de ses compétences s’étoffer. Nous avons besoin de sortir des logiques trop étroites d’hyperspécialisations et de s’ouvrir sur d’autres sciences, sciences sociales et sciences de l’environnement, qui apporteront une contribution majeure à la compréhension de systèmes complexes ainsi qu’à la création des écotechnologies. A l’inverse, si nous restons enfermés dans un cloisonnement scientifique trop étanche et si nous ne sommes pas capables de donner collectivement un sens aux avancées technologiques aujourd’hui accessibles, nous courrons le risque d’un décrochage croissant entre science et gouvernance.

Dans le rejet parfois violent contre les travaux scientifiques sur le changement climatique se cache parfois une évidente difficulté à penser le monde autrement que dans le cadre d’une pensée prométhéenne de l’homme. Cette pensée se construit dans la foi dans l’individu fondée sur une liberté et un pouvoir qui lui est propre. Elle rejette toute forme de conformisme et de contraintes que la société pourrait faire peser sur lui et place au dessus de tout la rationalité des choix et des actes, dépourvue d’affects et de considérations morales. Cette posture est le meilleur antidote contre la médiocrité, le totalitarisme d’ordre intellectuel ou politique.

Le héros prométhéen domine la nature grâce à son génie scientifique ou ses qualités d’ingénieur. Il défie les éléments et invite par son courage et son engagement au dépassement de soi. Il est radicalement vent debout contre toute forme de pensée politiquement correcte et refuse toute compromission avec des esprits prétendument plus crédules et malléables. L’écologie présentée par certains comme un nouveau culte totalitaire invitant une communion immédiate et planétaire heurte à l’évidence le cadre référentiel sur lequel s’est construit notre civilisation actuelle.

Cependant, les défis auxquels nous devons répondre nous invitent autant à l’audace, à l’humilité et à la solidarité. Tant que nous n’aurons pas accepté et intégré ces nouvelles dimensions d’échanges et d’interconnexions entre différentes disciplines et communautés d’acteurs,  notre foi dans le progrès technologique risque de rester une belle pensée magique prométhéenne.

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En finir avec le « réchauffement climatique »

Posté par Fondation Chirac le 24 mars 2010

Si changement climatique il y a, quelle sera sa cartographie ? Chacun imagine bien que le réchauffement ou le stress hydrique ne seront pas identiques partout. Cependant la question de la carte du changement climatique n’est pas seulement une question pour scientifiques ou curieux. C’est une question politique : il en va de la capacité à convaincre, à mobiliser des esprits rendus sceptiques.

La tentation de renoncer à prévenir le changement climatique

S’il n’y a pas un fond d’évidence constatable dans les affirmations des scientifiques, alors on jettera le bébé avec l’eau du bain… D’autant que la tentation de renoncer à prévenir le changement climatique est grande : les Etats qui devraient se montrer exemplaires sont appauvris par la crise ; le monde s’est divisé ; chacun se replie sur soi et cherche de bonnes raisons de différer et de douter… Et si, par bonheur, le changement climatique était un mythe ? Chacun se prend à rêver d’une supercherie scientifique qui dispenserait de faire les pénibles sacrifices réclamés par le rapport Stern.

Alors comment convaincre les Européens de se mobiliser pour lutter contre le réchauffement après un hiver parmi les plus froids des dernières décennies ?

Et pourtant, ailleurs, le changement climatique n’a rien d’un mythe. La sécheresse dans le nord de la Chine est sans précédent. Une grande partie du Proche-Orient intérieur a soif. Il faut des trains de camions d’eau pour alimenter l’Est de la Syrie, là où l’agriculture pluviale est née et au presque plus rien ne pousse depuis trois ans.

Si l’on veut continuer à mobiliser, l’idée de changement climatique ne peut plus être seulement associée à l’idée de réchauffement. Elle ne devrait plus circuler aujourd’hui sans sa « carte », une carte d’identité précise, une carte qui puisse permettre à chacun de le reconnaître.

A quoi ressemble la carte du changement climatique

Que devrait-il se passer si la théorie est juste ?

- d’abord la continentalisation accrue aux latitudes moyennes : avec plus de pluie, de neige, d’inondations, de fraîcheurs sur les façades maritimes des moyennes latitudes, le phénomène étant plus net sur les façades occidentales des continents de l’hémisphère nord : les Etats-Unis, la Chine occidentale, le Japon. L’accentuation des précipitations devrait également se faire sur les massifs montagneux avec tous les dangers d’une torrentialité accrue pour l’aval. En même temps, aridité et sécheresse accrue dans le centre des continents : les grandes plaines américaines, notamment à l’Ouest du Mississippi, les plaines de haut plateaux de l’Eurasie du Don aux plaines du Nord-Est chinois…

- Ensuite l’aridité accrue aux tropiques avec peu d’exceptions et des conséquences pour la zone subtropicale : le Nord de l’Inde, la Méditerranée, l’Afrique du Sud, le Mexique et l’Amérique centrale vont connaître un accroissement presque généralisé du stress hydrique.

- Une situation plus compliquée autour de l’équateur avec des plus qui peuvent prendre des allures catastrophiques mais aussi des déficits localisés qui peuvent perturber l’équilibre d’écosystèmes fragiles.

Ces données, bien recensées par exemple par le German Advisory Council on Global Change méritent d’être mieux connues. Elles signifient que l’eau est au cœur des problématiques politiques de demain plus encore que ne l’avait prédit le rapport Camdessus, et que les investissements pour se ré-équiper, partout, vont être considérables. La solidarité pour l’eau, pour la prévention des dommages qu’elle peut causer, pour compenser et gérer les pénuries, pour assurer l’approvisionnement des villes, la solidarité pour l’eau est une politique d’une importance comparable à la prévention des émissions de gaz à effet de serre.

Retrouver des cartes réalisées par

German Advisory Council on Global Change

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Journée internationale des forêts

Posté par Stéphane Guéneau le 21 mars 2010

Poursuivre la gestion responsable des forêts

Le sommet sur les changements climatiques qui s’est déroulé il y a quelques semaines à Copenhague a mis une fois de plus en évidence le rôle des forêts dans les équilibres écologiques de notre planète. La déforestation est désormais reconnue comme une des principales sources d’émission de gaz à effet de serre. En cette année de la biodiversité, rappelons également que les forêts, notamment les forêts tropicales, sont les principaux réservoirs de biodiversité du Globe.

Pourtant, malgré les impacts écologiques évidents de la déforestation et de la dégradation des forêts, les gouvernements peinent à trouver des solutions permettant de résoudre ce problème. Les négociations de Copenhague montrent à quel point la coordination internationale est difficile sur ces grands sujets environnementaux.

Aussi, des dispositifs pragmatiques permettant d’agir, parallèlement à la négociation internationale ont été proposés et mis en œuvre depuis quelques années par des organismes non étatiques. La certification FSC (Forest Stewardship Council) est l’un de ces dispositifs soutenu par de grandes ONG. Il s’agit de garantir aux consommateurs que les produits bois ou papiers qu’ils consomment proviennent de forêts gérées de manière responsable. La présence du label FSC sur les produits est la preuve de cette sur garantie.

Près de 120 millions d’hectares de forêt sont certifiées FSC

Depuis la création du FSC, les surfaces de forêts certifiées ont progressé à un rythme élevé. A l’heure actuelle, près de 120 millions d’hectares de forêt sont certifiées FSC. Par rapport aux 13 millions d’hectares annuels de perte de forêts naturelles signalés dans les organisations internationales, ces surfaces peuvent paraître dérisoires. Mais dans ces millions d’hectares de forêts certifiées, les pratiques de gestion respectent les lois en vigueur et les droits des populations locales, portent une attention particulière à la protection de biodiversité, améliorent les conditions de sécurité et de travail, etc. Autant d’éléments qui sont documentés (1) et qui permettent de montrer les incidences positives de la certification FSC.

Stéphane Guéneau

Président de FSC-France

(1) Voir par exemple : Karmann, M., and Smith A., 2009, FSC reflected in scientific and professional literature. Literature study on the outcomes and impacts of FSC certification. FSC Policy Series No. 2009 – P001, FSC International Center


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Les scientifiques, les politiques et le tigre de Sumatra sont sur un bateau

Posté par Geneviève Ferone le 17 mars 2010

La remise en cause, parfois violente, des travaux du GIEC sur le changement climatique éclaire crument les lignes de faille de notre société confrontée à un enjeu de gouvernance sans précédent et une crise économique qui grippe les économies occidentales. Les débats sont entrés dans une très grande confusion et le champ des questions s’est déplacé, sans avoir du reste reculé.

Le sommet sur le climat a montré clairement les limites de nos institutions

Ainsi, avant Copenhague, la question centrale était de savoir comment contenir le réchauffement climatique en deçà de 2 degrés. Désormais, la question posée porte davantage sur la confiance que nous pouvons accorder à nos scientifiques, notamment lorsqu’ils s’engagent en faveur d’une responsabilité des activités humaines dans l’emballement de la machine climatique. Le sommet sur le climat a montré clairement les limites de nos institutions. Jamais ces 192 personnalités politiques ne se seraient réunies s’il n’y avait pas eu derrière elles les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), c’est-à-dire les savants, mais tous seuls les savants ne peuvent pas dire la politique. Deux groupes de personnes sont donc en jeu : un groupe d’experts qui savent mais qui ne sont pas élus, et un groupe d’élus qui ne savent pas.

Cette contestation ne doit absolument pas jeter l’opprobre sur la communauté scientifique dont nous avons un besoin de réhabilitation urgent. Simple phénomène d’isostasie, juste et sain retour à l’équilibre, ou malais plus profond ? Les profils de nos élites, celles qui décident aujourd’hui, ne sont pas assez pétris de culture scientifique et les visiteurs du soir sont parfois parfaitement incultes sur ces sujets. Pour avancer, il faudrait inventer une reconfiguration de ces deux profils. Celui du politique comme celui du scientifique, dont l’implication dans la vie de la cité est aujourd’hui impérative.

Nous courrons donc un grand danger, celui de jeter le bébé avec l’eau du bain trop pressés d’en finir avec un problème inextricable auquel nous souhaitons échapper.

Si nous résumons, nous observons bel et bien des anomalies climatiques et une érosion de la biodiversité mais l’homme n’y serait pour rien. Quel soulagement, nous allons enfin pouvoir reprendre le cours de nos activités normales débarrassés de ces relents de culpabilité entretenus par les tenants d’une écologie cléricale de plus en plus virulente. En effet, comment se battre à armes égales contre le soleil, les plaques tectoniques, les nuages et les océans, nous pauvres et frêles créatures. Tous nos efforts de frugalité et de nos petits gestes verts n’y changeront donc rien. Donnons du temps au temps. Laissons les scientifiques avancer dans l’exploration de notre planète, pas à pas. Nous pouvons adopter cette posture bien connue qui est que finalement, aucun problème ne résiste longtemps à une absence de solution. Il faudrait néanmoins éviter de l’ériger en modèle politique.

Les limites de la prospérité sont bien plus dépendantes du capital naturel disponible

Au nom de l’éthique du chercheur (heureusement certains en ont) et de la très grande complexité des domaines à peine explorés, la science ne fournira jamais une réponse sans marges d’incertitudes à destination de nos décideurs. Pendant ce temps, de plus en plus de personnes et d’industries, toujours plus performantes, accentuent leur pression sur les écosystèmes. Cependant, les limites de la prospérité sont bien plus dépendantes du capital naturel disponible que des prouesses technologiques actuelles ou à venir. Tandis que la technologie continue de repousser l’épuisement des ressources en produisant des matériaux qui semblent toujours de moins en moins chers, ceux-ci ne sont moins chers qu’en apparence, car la disparition des forêts, l’accumulation de déchets toxiques se déversant dans les rivières, l’appauvrissement des sols et l’érosion des cultures, ne sont pas comptés dans les coûts de production.

Le stock de capital naturel s’effondre

Ce ne sont pas les ressources de pétrole ou de cuivre qui commencent à limiter notre développement mais la « Biogée » comme l’appelle Michel Serres, c’est-à-dire la terre et la vie. Ce ne sont pas les limites de puissance des pompes mais l’épuisement des aquifères qui menace l’accès à l’eau. Nous pouvons multiplier les exemples.

L’humanité a hérité d’une réserve de capital naturel de 4 millions d’années. Au rythme actuel d’usage et de dégradation, il n’en restera que très peu à la fin du siècle prochain. Ce n’est pas une question de dogme ou de morale, mais d’un sujet de la plus extrême importance pour notre société et les êtres humains. Malgré les innombrables articles, livres et colloques traitant de l’état de l’environnement, le stock de capital naturel s’effondre et les services vitaux qu’il rend deviennent cruciaux pour notre survie.

Pour autant, notre instinct de survie n’est pas enclenché à l’échelle de l’humanité. Le tigre de Sumatra devra quitter son île. Entre la protection de son habitat naturel et les revenus de l’huile de palme, il n’y a pas de place pour le débat.

Le chômage fait beaucoup plus peur que la dégradation de l’environnement. Il frappe cruellement au cœur de chaque famille, de chaque pays. Nous partageons pourtant tous les mêmes combats sans nous en rendre compte, celui de la prospérité de notre espèce dans ses liens de dépendance avec la Terre.

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