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De la guerre juste à la torture juste

Posté par Georges Tsaï le 23 août 2010

La fondation Chirac m’a invité à écrire, de temps en temps, sur son blog sur le thème des conflits et de la paix. Bien que je sois d’une génération anté-blog (mais pas nécessairement anti-blog), j’ai trouvé très attrayante l’idée d’avoir un dialogue électronique sur un thème vieux comme l’humanité. Je vais donc vous proposer trois textes au cours des prochains mois. Nous verrons, après cette période d’essai, s’il y a preneur et s’il vaut la peine de poursuivre l’expérience.

Le premier texte que je vous propose porte sur la torture, et plus particulièrement sur les contorsions de la pensée auxquelles se livrent ses partisans pour la justifier. C’est un sujet qui a été abondamment traité, surtout depuis le début de la guerre au terrorisme entreprise par les États-Unis, mais je l’ai choisi parce que je crois percevoir, chez beaucoup de mes contemporains, une certaine indifférence face à la torture, sinon un appui tacite à sa pratique.

Il va de soi que les idées exprimées dans ce blog seront les vôtres et les miennes; elles ne sauraient donc engager la fondation Chirac.

Des six conditions d’une guerre juste

Coincés entre le « œil pour œil, dent pour dent » du Code d’Hammourabi et de l’Ancien Testament et le Sermon sur la Montagne du Nouveau Testament, des générations de penseurs, religieux et séculiers (de Sun Tzu à Michael Walzer, en passant par saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin, Francisco de Victoria, Francisco Suarez et Hugo Grotius), ont cherché, au fil des ans (et des épées), à trouver les conditions qu’il fallait réunir pour justifier une guerre juste et, ainsi, donner bonne conscience qui à leur Souverain, qui à leur État et qui à leur Église.

La théorie moderne de la guerre juste est bien connue avec ses trois tranches (avant, pendant et après le conflit), et sa casuistique, parfois un peu tordue, qui se manifeste à l’occasion de tout nouveau conflit (la guerre d’Irak en est la plus « belle » illustration récente). Elle établit, par exemple, qu’il faut satisfaire à six conditions pour justifier une guerre (déclaration par une autorité compétente, cause juste, intention juste, moyens proportionnés aux fins,espoir raisonnable de succès et dernier recours).

Beaucoup plus timides ont été, par contre, les efforts faits par ces mêmes théoriciens, ou d’autres, pour donner une assise morale à la torture. Selon le psychologue américain Stanley Milgram qui, dans les années 1950-1960, avait mené des recherches controversées, à peu près n’importe quel être humain serait capable de devenir un tortionnaire. Cela explique peut-être pourquoi, en dépit d’un cadre juridique international qui prévoit l’interdiction pure et simple de la torture, beaucoup d’États continuent à la pratiquer, soit directement soit par l’entremise de régimes complaisants prêts à faire la « sale besogne », sans que l’opinion publique ne s’en émeuve outre mesure.

Je sais, il existe des organismes et des individus estimables qui luttent sans cesse contre ce qu’un auteur canadien, Serge Patrice Thibodeau, a appelé « la disgrâce de l’humanité », mais on a parfois l’impression qu’ils prêchent dans le désert. En effet, des pays importants, avec de solides traditions démocratiques et partisans le plus souvent des droits de la personne, continuent à faire la sourde oreille aux appels visant à mettre fin à cette pratique.

La torture, un acte injustifiable

Les justifications données sont essentiellement de deux ordres : il y aurait d’abord des considérations utilitaristes (le fameux scénario du suspect qui détiendrait peut-être des informations qui permettraient de localiser et de désamorcer une bombe qui fait tic-tac et sauver ainsi des dizaines, des centaines, voire des milliers de vies).

Le deuxième argument donné par les partisans de la torture c’est que nous n’aurions plus affaire à une torture douloureusement physique, mais que, grâce à une armée de psychologues et de centres de recherches rattachés à des universités prestigieuses, surtout américaines et canadiennes, l’humanité disposerait, depuis le début de la guerre froide, de moyens ‘’psychologiques’’ raffinés, qui n’auraient rien à voir avec la vulgaire torture pratiquée autrefois par l’Inquisition ou les régimes dictatoriaux de tout acabit.

Ni l’un ni l’autre de ces arguments ne tient face à une analyse, même rapide. En résumé, il n’y a que très peu de cas concrets qui prouvent l’utilité de la torture (elle permet parfois de gagner une bataille – celle d’Alger par exemple – mais elle fait toujours perdre la guerre). D’autre part, l’argument voulant faire une distinction entre torture physique et torture psychologique – argument utilisé systématiquement par les États-Unis – relève de la plus sinistre hypocrisie car on connaît les séquelles laissées par ce que, pudiquement, on appelle en anglais les enhanced interrogation techniques, assorties le plus souvent de pressions physiques modérées.

Autre constatation : pour avoir des chances d’être efficace, la torture devrait être appliquée à grande échelle (le retour sur l’investissement de la torture sélective serait des plus maigres). Nous pouvons donc paraphraser Arnaud Amaury : torturez-les tous, l’État vertueux reconnaîtra les siens. Le Gouvernement de George W. Bush avait fait appel à des universitaires réputés pour justifier certaines formes de torture.

Alan Dershowitz, distingué professeur de l’université Harvard a proposé d’encadrer juridiquement la pratique de la torture en recourant à l’utilisation de mandats que le tortionnaire en puissance devrait obtenir d’un juge (on peut imaginer le titulaire de charge publique allant réveiller un juge au milieu de la nuit : « vite, monsieur le juge, signez-moi ce mandat – j’ai l’impression que je tiens un suspect qui sait peut-être qu’il y a une bombe sur le point d’exploser quelque part dans New-York »).

De son côté, Michael Walzer, toujours prêt à affronter les dilemmes éthiques les plus tortueux, rejette l’idée de légaliser la torture, optant plutôt pour une approche basée sur la conscience personnelle de chacun : torturez – car il peut parfois être nécessaire de le faire –, si votre conscience vous le dicte, mais acceptez toutes les conséquences (procès, emprisonnement, etc.) qui pourraient découler de votre acte.

Pourquoi ce silence pudique des médias et des politiciens sur la torture ?

En guise de conclusion, j’aimerais poser deux questions aux éventuels lecteurs de ce blog : pourquoi ce silence pudique des médias et des politiciens sur la torture ? ; et où vous situez-vous par rapport aux quatre positions de base qu’on peut avoir face à la torture ? :

1. Toute forme de torture est justifiée quand l’intérêt de l’État est en jeu
2. La torture peut être pratiquée dans des circonstances exceptionnelles à l’intérieur d’un cadre juridique précis
3. La torture est justifiée dans des circonstances exceptionnelles sur la base du principe de responsabilité individuelle
4. Prohibition totale de la torture

Lectures suggérées :

  • Michel Terestchenko, Du bon usage de la torture : Ou comment les démocraties justifient l’injustifiable, La Découverte, 2008
  • Alfred W. McCoy, A Question of Torture : CIA Interrogatiion, from the Cold War to the War on Terror, Metropolitan Books, 2006
  • Sanford Levinson (ed.), Torture: A Collection, Oxford University Press, 2004 (cet ouvrage comprend deux textes importants : celui de Michael Walzer, Political Action : The Problem of Dirty Hands et celui d’Alan Dershowitz : Tortured Reasoning)
  • Serge Patrice Thibodeau, La disgrâce de l’humanité : Essai sur la torture, VLB Éditeur, 1999

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La nouvelle PAC devra aussi être un pacte avec les pays du Sud

Posté par Joaquin Munoz le 28 mai 2010

Alors que vont débuter les négociations en vue de la nouvelle politique agricole commune, nous voulons souligner qu’il est aujourd’hui impossible d’envisager la question agricole européenne sans examiner en même temps ses corollaires incontournables que sont la qualité de notre alimentation, le maintien de la biodiversité, le changement climatique et le développement des zones rurales dans les pays du Sud.

Il est d’abord urgent de réaffirmer la nécessité d’une politique agricole au Nord comme au Sud. L’agriculture n’est pas un secteur comme les autres. Elle est la base de notre alimentation et elle a un impact sur notre environnement, notre économie et nos territoires, tout en étant soumise aux aléas du climat. Elle est à la fois indispensable à la vie et constitue un élément d’identité structurant pour nos sociétés. C’est pourquoi elle doit être orientée par la volonté politique et non livrée aux seules lois du marché. C’est ce qu’ont bien compris les dirigeants européens de l’après-guerre lorsqu’ils ont décidé de créer la PAC.

Orienter l’agriculture européenne pour qu’elle ne produise pas de déséquilibres au Sud

Toutefois, les limites de cette politique se sont fait sentir dans les années 1980. Le soutien par les prix et les aides à l’exportation ont eu des effets pervers : impacts négatifs sur l’environnement et exportation des surplus de produits à bas coût aux pays en développement qui ont mis en péril leurs productions locales.

Malgré les réformes successives de la PAC, il est plus que nécessaire d’orienter l’agriculture européenne pour qu’elle ne produise pas de déséquilibres au Sud. En effet, si les politiques agricoles ont permis aux Etats-Unis et à l’Europe de protéger et développer leur agriculture, les pays en développement, poussés à l’ouverture de leurs frontières et à la dérégulation de leurs marchés par les institutions internationales, ont vu leurs agricultures désorganisées, découragées. Leur souveraineté alimentaire s’en est trouvée mise en danger.

C’est pourquoi la nouvelle PAC devra arrêter de monter les agriculteurs les uns contre les autres. S’il faut préserver une PAC en Europe, il faut aussi instaurer un véritable pacte avec le Sud.

Cela nécessite un changement d’approche : il faut passer d’une culture étatique à une véritable culture de coopération au sein des filières.

Passer à une véritable culture de coopération au sein des filières

Dans le monde, huit cent millions de paysans sont des agriculteurs familiaux. Ce mode de production traditionnel joue un rôle structurant fondamental dans les sociétés. Là où c’est le cas, afin d’éviter des exodes massifs, il est crucial de préserver ce modèle. Il importe même de le renforcer et d’en faire un pilier de l’organisation des agricultures en encourageant le regroupement en coopératives, lesquelles pourront à leur tour mettre au point des formes d’organisation sectorielles, d’abord à l’échelle nationale, puis dans les sous-régions. Ces organisations pourront alors prendre part à des processus participatifs pour impulser des régulations des marchés.

Les marchés du commerce équitable sont aujourd’hui l’exemple que ces régulations sont possibles. Dans ce cadre, des prix planchers garantis sont décidés à l’issue de consultations qui incluent les réseaux de producteurs ainsi que les autres acteurs économiques de la filière.

Ainsi structurés, les acteurs économiques peuvent acquérir une réelle connaissance des marchés et de leurs enjeux. C’est en effet l’une des conditions nécessaires de l’équilibre de la concurrence : qui détient l’information détient le pouvoir. Les choix de productions peuvent ainsi être faits en conscience.

Un pacte sur l’agriculture entre l’Europe et les pays du Sud devra aussi inclure une gestion durable des territoires par les communautés qui y vivent et un véritable cahier des charges environnemental permettant de promouvoir les modes de production durable qui préservent les écosystèmes.

Faire émerger des parties prenantes organisées au Sud

A l’implication des producteurs dans les filières devra s’ajouter la sensibilisation de citoyens-consommateurs plus conscients des enjeux et des conditions de production. Les produits agricoles ne doivent plus être considérés comme de simples flux de produits interchangeables. Leurs prix doivent intégrer le coût de la survie et du développement du producteur, celui de la gestion des territoires. Ils doivent aussi tenir compte des coûts cachés comme celui de la pollution, de la perte de biodiversité, qui ne doivent plus être endossés par les contribuables ou par les générations futures.

Ces mesures sont déjà expérimentées avec succès dans ce laboratoire à taille réelle que constitue le label international du commerce équitable Fairtrade / Max Havelaar. Elles pourraient inspirer les futures politiques agricoles au Nord comme au Sud, notamment au niveau de la gestion des filières agricoles transnationales. Il faudrait pour cela dépasser plusieurs écueils. Le premier est celui de l’absence de parties prenantes organisées au Sud dont il faudrait susciter l’émergence tout en résorbant les problèmes de corruption. Cela passe par le renforcement de la vigilance de la société civile dans de nombreux pays du Sud.

Il faudrait aussi changer de paradigme en sortant les denrées agricoles de la logique de libéralisation absolue des négociations de l’OMC. Enfin, il faudrait investir, d’une part pour améliorer les rendements dans la durabilité écologique ; d’autre part pour réinstaurer des instruments de régulation des matières premières agricoles.

Joaquin Muñoz

Directeur / Executive director

Association Max Havelaar France

www.maxhavelaarfrance.org

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Et si nous reparlions de la taxe carbone ?

Posté par Geneviève Ferone le 4 mai 2010

La vulnérabilité de notre société confrontée à des événements extrêmes

Quel point commun peut-il exister entre un volcan islandais et une marée noire dans le golfe du Mexique ? En apparence aucun. Pourtant à y regarder de plus près, il existe des similitudes entre d’un côté un phénomène naturel et de l’autre un accident industriel. Nous pouvons y voir le reflet de la vulnérabilité de notre société confrontée à des événements extrêmes qui soulignent crument notre état de dépendance. Serait-il opportun de reprendre un débat serein sur la taxe carbone qui vise justement à sortir progressivement de cet étau ?

Evoquée au cours de la campagne présidentielle dès 2007, inspirée du modèle suédois et pièce maîtresse du Grenelle de l’environnement, la taxe carbone a été brutalement escamotée de l’agenda parlementaire, laissant un arrière goût d’inachevé. Ces dernières semaines, le débat s’est durci jusqu’à la caricature. Le coup de semonce du Conseil Constitutionnel a ouvert une brèche politique impossible à colmater. Pourquoi ce qui devait être une mesure phare du quinquennat semble être aujourd’hui largement compromise ? Pourquoi avons-nous tous collectivement raté cet exercice de pédagogie sur les ressorts et les enjeux liés à cette nouvelle forme de fiscalité?

Pour rappel, ce qui est aujourd’hui reporté aux calendes européennes, est un projet de taxe dont l’objectif principal était de porter un signal-prix fort à la consommation finale des énergies fossiles sur deux fronts :

  • faire évoluer progressivement nos habitudes de consommation sans affecter le pouvoir d’achat
  • tout en encourageant les investissements dans les emplois et les brevets de la croissance verte.

Progressivement, la barque a été trop chargée et la cacophonie s’est installée. Les objectifs assignés à cette taxe carbone, se sont multipliés ce qui a nui à la lisibilité du projet, devenu trop complexe, nourri d’exemptions et d’exceptions. Les Français ont fini par y voir une taxe de rendement supplémentaire, un simple tour de passe-passe budgétaire destiné à renflouer les caisses de l’Etat, vidées par l’incurie d’une poignée d’acteurs économiques indélicats.

Une victoire à la Pyrrhus, un simple trompe l’œil de court terme

Nous avons donc raté l’occasion de nous engager dans une fiscalité environnementale ambitieuse ; l’idée de moins taxer le travail et davantage les sources de pollution en général, ne rencontre pas d’adhésion. Ainsi, l’abandon de la taxe carbone passe pour une grande victoire en faveur du pouvoir d’achat ; c’est une victoire à la Pyrrhus, un simple trompe l’œil de court terme. Les chiffres sont têtus. Tout se passe comme si nous ne voulions pas croire à la réalité des processus physiques qui sous-tendent les fondamentaux de notre économie. Avec le retour de la croissance, que tout le monde espère légitimement, nous aurons aussi des besoins croissants en énergie, majoritairement d’origine fossile. Rappelons que la France importe 99% de son pétrole et 97% de son gaz. Notre parc nucléaire ne représente que 30% de la consommation d’énergie primaire de notre pays. Nous sommes placés dans une situation de très grande vulnérabilité concernant les prix de l’énergie et nous n’aurons pas d’autre choix que d’en subir la hausse inexorable. Les plus faibles foyers seront les premiers à en souffrir au quotidien et les entreprises vont différer sine die les efforts de restructuration de leur outil de production, gage de pérennité et compétitivité.

L’économie mondiale doit se mouvoir dans une forte incertitude sur les enjeux climatiques et énergétiques. Certes la volatilité des opinions alimente en retour le caractère velléitaire du monde politique. Nous devons cependant agir maintenant et fortement en faveur d’une politique de développement durable ambitieuse et socialement acceptable. Ce qui est en jeu, n’est pas la sauvegarde d’une planète sanctuarisée mais notre capacité à inventer un nouveau modèle social et économique compatible avec un partage équitable, et si possible démocratique, de ressources sous tension.

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Le temps de l’Afrique – le cinquantenaire des indépendances africaines

Posté par Jean-Michel Severino le 7 avril 2010

Je voudrais partager avec vous un projet qui me tient tout particulièrement à cœur en cette année 2010 marquée par le cinquantenaire des indépendances africaines. Il prend la forme d’un essai intitulé Le temps de l’Afrique, que je viens de publier avec Olivier Ray aux éditions Odile Jacob.

Nous ne comprenons pas l’Afrique

Ce livre est né d’une stupéfaction et d’une rencontre.

La stupéfaction, c’est de s’apercevoir que nous ne comprenons pas l’Afrique, et que nous sommes aveugles au formidable jeu de forces qui l’animent.

L’arrivée de la Chine sur le continent est-elle une bonne ou mauvaise nouvelle pour ses habitants ? L’Afrique sub-saharienne est-elle trop ou trop peu peuplée ? Sera-t-elle en mesure de nourrir sa population en forte croissance ? Quels seront les effets du changement climatique au Sud du Sahara ? Doit-on s’attendre à la multiplication de guerres civiles et génocides de grande ampleur, comme celui qui a meurtri le Rwanda en 1994 ? Ou la tendance à l’apaisement engagée au tournant du siècle a-t-elle des chances de se poursuivre ? L’Afrique est-elle mûre pour la démocratie ? Faut-il craindre des vagues de migrants africains ? La croissance économique de ces dernières années est-elle au contraire appelée à durer, faisant de l’Afrique la prochaine puissance émergente ? L’Afrique a-t-elle sa place dans un monde multipolaire ?

D’innombrables ouvrages traitent de l’Afrique. Mais ils parlent d’une autre Afrique – celle de l’histoire. Nos clés de lecture sont aujourd’hui dépassées. Nous ne parvenons pas à déchiffrer les événements qui secouent le sous-continent et le transforment sous nos yeux. Deux Subsahariens sur trois ont moins de vingt-cinq ans. A l’opposé de nos sociétés européennes engourdies, le dynamisme démographique africain impose une cadence effrénée aux mutations du sous-continent. Il y avait seulement onze habitants par kilomètre carré en Côte d’Ivoire en 1960. Il y en a près de soixante dix aujourd’hui, et il y en aura cent dix en 2050. Si la France avait connu la même croissance démographique que la Côte d’Ivoire entre 1960 et 2005, elle compterait aujourd’hui deux cent cinquante millions d’habitants – dont soixante millions d’étrangers !

L’Afrique change donc précipitamment d’échelle et de cap. Compte tenu de la vitesse et de l’ampleur de la métamorphose en cours, nous devrions scruter la route plusieurs kilomètres en avant. Or nous regardons ce bolide africain s’élancer à toute allure… à travers un rétroviseur. Comment s’étonner que nous ne parvenions pas à penser sa trajectoire ? Le décalage est frappant entre le regard que nous portons sur l’Afrique, restée comme figée au siècle dernier, et ses réalités contemporaines.

L’Europe semble abdiquer

Dans le contingent des aveugles, le peloton européen figure au premier rang. Au fil des débats publics, l’espace au Sud du Sahara est présenté comme une terre maudite, marginalisée, à l’écart de la mondialisation. L’Afrique est perçue comme un objet de compassion, qui appelle – au mieux – la charité. Au pire, l’endiguement. Ses habitants sont promis à un avenir funeste dont la solidarité internationale, telle une perfusion d’antalgiques, devrait atténuer les souffrances ou réduire les convulsions. La charité a été largement sous-traitée à des organisations humanitaires et philanthropiques ; l’endiguement confié aux organisations onusiennes et aux Etats africains eux-mêmes. Ce regard, qu’il se veuille charitable ou « lucide », n’est certes pas sans rapport avec les réalités d’une Afrique qui émerge péniblement de plusieurs décennies de crises. Mais il ignore les bouleversements à l’œuvre sur le continent. Sans surprise, ce sont les acteurs les plus « jeunes » de notre société mondiale – Chinois, Indiens, Brésiliens – qui saisissent les opportunités de cette aventure inouïe. Savons-nous que les économies africaines connaissent, depuis le tournant du XXIème siècle, une croissance économique annuelle bien supérieure à celles des Etats-Unis ou de l’Europe ?

L’époque n’est pourtant pas si lointaine où nous avions l’impression de « connaître » l’Afrique, où nos pays y décelaient des « intérêts ». Depuis la fin de la guerre froide cependant, l’Europe s’en est détournée : plombé par une histoire pesante et aveuglante, son grand voisin du Sud est tombé en bas de la pile de ses politiques publiques. En ce début de XXIème siècle, tandis que des acteurs émergents des relations internationales s’intéressent aux évolutions de l’Afrique et à leurs relations avec ce continent, l’Europe semble abdiquer. La société de la rive Nord de la Méditerranée, et en premier lieu ses acteurs économiques, lui tournent le dos. Elle n’a plus de pensée publique réfléchie, cohérente, prospective sur l’Afrique.

Il est maintenant temps de reconnaître l’Afrique.

Ce livre est une tentative de penser une matière complexe et mouvante, qui défie nos grilles de lecture traditionnelles. Cette pensée part du refus de se laisser piéger par les évidences du passé. Elle repose sur l’observation des changements qui se déroulent sous nos yeux. Elle s’arrime, enfin, aux quelques points de repère que nous avons dans l’avenir. Nous savons d’ores et déjà que la population du sous-continent doublera en l’espace de seulement quelques décennies. Nous savons aussi qu’elle sera alors majoritairement urbaine. Or la façon dont les Africains vivront, se déplaceront, se définiront et interagiront avec leur environnement déterminera la trajectoire de leurs sociétés – mais aussi des nôtres.

Il ne s’agit pas ici de prédire si l’Afrique de demain ira « bien » ou ira « mal », ni de déterminer qui il conviendra alors de louer ou de blâmer. Les pages qui suivent ne se situent pas dans les débats stériles entre « afro-optimistes » et « afro-pessimistes », qui ont longtemps monopolisé les discussions sur le sujet. Le moment est venu de penser les conséquences de ces mutations d’intensité sismique sur l’Afrique, sur ses voisins et sur le monde. Ce que nous percevons, en interrogeant le présent et l’avenir, est la réémergence stratégique de l’Afrique – dans les risques comme dans les opportunités qui y sont liés.

L’Afrique du milliard et demi d’habitants s’imposera rapidement dans la mondialisation

L’Afrique est complexe. Jamais, peut-être, ne l’a-t-elle autant été qu’à l’heure de sa métamorphose. Toute analyse prospective d’un sujet en mouvement est condamnée à livrer des diagnostics frustes et des prévisions erronées. Nous assumons ces imprécisions et ces erreurs, convaincus que la complexité ne doit pas paralyser la réflexion. Il importe d’être en phase avec ce moment de l’histoire auquel nous nous situons, sans quoi nous risquons le chaos à nos portes – qu’aucune perfusion humanitaire ne saurait endiguer. L’Afrique du milliard et demi d’habitants s’imposera rapidement dans la mondialisation. Faute de s’engager dans des politiques cohérentes et adaptées, nous risquons de la voir s’inviter brusquement dans nos politiques intérieures. Le grand chambardement africain implique des choix radicaux de politique publique.

Nous avons rencontré Ibrahim dans un taxi à Johannesburg. La route était longue et encombrée pour arriver au centre-ville depuis l’aéroport. Nous avons sympathisé avec ce chauffeur, un Malien d’une trentaine d’années. Interrogé sur les raisons de son immigration en Afrique du Sud, il nous a raconté son périple. Le départ de son village natal, dans le Nord-est du pays. Après plusieurs saisons de mauvaises pluies, les céréales s’étaient faites rares sur le marché. Les spéculateurs quadruplaient les prix à la saison de « soudure ». Son père avait beau être l’un des hommes les plus riches du village, les portions avaient tout de même commencé à diminuer pour Ibrahim et ses six frères et sœurs. Ibrahim avait refusé de partir, comme ses cousins, se battre aux côtés de la rébellion. Par manque de rage contre son gouvernement. « Que voulez-vous qu’il fasse, le gouvernement ? Il n’a pas un franc dans ses tiroirs, il n’est même pas capable de payer l’instituteur du village. » Le récit d’Ibrahim collait : le Mali traversait à cette époque les années noires des ajustements structurels, et prenait la crise du coton de plein fouet.

L’histoire d’une grande migration, unique dans l’histoire de l’humanité

Alors Ibrahim a préféré partir. Commença pour lui une période d’errance à travers des grandes villes d’Afrique de l’Ouest. Il était à Abidjan quand la crise ivoirienne éclata. Il ne faisait pas bon y être étranger. Mais alors que la plupart de ses compagnons de route décidaient de se lancer dans le long périple en direction de Paris ou Londres, lui a préféré faire cap vers le Sud. On lui avait parlé de la nouvelle Afrique de Mandela, en plein décollage après l’Apartheid. Ce ne fut pas facile tout de suite : installé dans un Township, il traversa une nouvelle période de galère et de petits boulots. Voyant que nous regardions le petit chapelet qui pendait au rétroviseur, Ibrahim nous expliqua qu’il s’était converti. Une petite communauté évangéliste du township l’avait beaucoup aidé à son arrivée. Grâce à de l’argent emprunté à des fidèles et à une organisation caritative américaine, il a pu lancer son business. Il avait aujourd’hui cinq taxis à lui, reliés par un système radio dernier cri. Il prévoyait d’acheter un mini-van, pour relier les aéroports aux hôtels. « Comme les Chinois », qui ont aussi investi ce secteur. Encore quelques mois et il devrait pouvoir arrêter de conduire, pour se concentrer sur la gestion de son entreprise. Un petit bureau tout équipé l’attend. Et après ? Ibrahim a de grands projets. Il voudrait se marier et avoir des enfants. Mais d’abord changer de quartier : sa priorité est de sortir du township pour acheter un appartement en centre ville. Rentrer au pays ? Non : « mon pays c’est l’Afrique. Je suis chez moi ici. Et puis, business is good in South Africa. » Interrogé sur les violences anti-immigrés qui ont ensanglanté les townships à l’hiver 2008, il préféra changer de sujet.

Il nous est apparu que l’histoire d’Ibrahim était celle d’une Afrique en marche – tout sauf statique ou en marge du monde. Peut-être, aussi, de l’Afrique qui marche. L’histoire d’une grande migration, unique dans l’histoire de l’humanité. Ce livre s’attache à conter cette mutation africaine, riche d’opportunités et de défis d’un nouvel ordre. Une métamorphose qui marquera la planète dans son ensemble – et ne saurait laisser aucun de ses habitants indifférent.

J’espère que ces quelques réflexions vous donneront l’envie de découvrir ce livre, et de rejoindre les discussions sur l’Afrique au XXIème siècle qui accompagneront le cinquantenaire des indépendances africaines. Nous vous invitons chaleureusement à venir débattre des thèses avancées dans l’ouvrage, ou de partager votre vision de l’Afrique subsaharienne, des défis et des espoirs que suscitent sa métamorphose sur ce blog et dans le forum du site www.letempsdelafrique.com.

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En finir avec le « réchauffement climatique »

Posté par Franck Debié le 24 mars 2010

Si changement climatique il y a, quelle sera sa cartographie ? Chacun imagine bien que le réchauffement ou le stress hydrique ne seront pas identiques partout. Cependant la question de la carte du changement climatique n’est pas seulement une question pour scientifiques ou curieux. C’est une question politique : il en va de la capacité à convaincre, à mobiliser des esprits rendus sceptiques.

La tentation de renoncer à prévenir le changement climatique

S’il n’y a pas un fond d’évidence constatable dans les affirmations des scientifiques, alors on jettera le bébé avec l’eau du bain… D’autant que la tentation de renoncer à prévenir le changement climatique est grande : les Etats qui devraient se montrer exemplaires sont appauvris par la crise ; le monde s’est divisé ; chacun se replie sur soi et cherche de bonnes raisons de différer et de douter… Et si, par bonheur, le changement climatique était un mythe ? Chacun se prend à rêver d’une supercherie scientifique qui dispenserait de faire les pénibles sacrifices réclamés par le rapport Stern.

Alors comment convaincre les Européens de se mobiliser pour lutter contre le réchauffement après un hiver parmi les plus froids des dernières décennies ?

Et pourtant, ailleurs, le changement climatique n’a rien d’un mythe. La sécheresse dans le nord de la Chine est sans précédent. Une grande partie du Proche-Orient intérieur a soif. Il faut des trains de camions d’eau pour alimenter l’Est de la Syrie, là où l’agriculture pluviale est née et au presque plus rien ne pousse depuis trois ans.

Si l’on veut continuer à mobiliser, l’idée de changement climatique ne peut plus être seulement associée à l’idée de réchauffement. Elle ne devrait plus circuler aujourd’hui sans sa « carte », une carte d’identité précise, une carte qui puisse permettre à chacun de le reconnaître.

A quoi ressemble la carte du changement climatique

Que devrait-il se passer si la théorie est juste ?

- d’abord la continentalisation accrue aux latitudes moyennes : avec plus de pluie, de neige, d’inondations, de fraîcheurs sur les façades maritimes des moyennes latitudes, le phénomène étant plus net sur les façades occidentales des continents de l’hémisphère nord : les Etats-Unis, la Chine occidentale, le Japon. L’accentuation des précipitations devrait également se faire sur les massifs montagneux avec tous les dangers d’une torrentialité accrue pour l’aval. En même temps, aridité et sécheresse accrue dans le centre des continents : les grandes plaines américaines, notamment à l’Ouest du Mississippi, les plaines de haut plateaux de l’Eurasie du Don aux plaines du Nord-Est chinois…

- Ensuite l’aridité accrue aux tropiques avec peu d’exceptions et des conséquences pour la zone subtropicale : le Nord de l’Inde, la Méditerranée, l’Afrique du Sud, le Mexique et l’Amérique centrale vont connaître un accroissement presque généralisé du stress hydrique.

- Une situation plus compliquée autour de l’équateur avec des plus qui peuvent prendre des allures catastrophiques mais aussi des déficits localisés qui peuvent perturber l’équilibre d’écosystèmes fragiles.

Ces données, bien recensées par exemple par le German Advisory Council on Global Change méritent d’être mieux connues. Elles signifient que l’eau est au cœur des problématiques politiques de demain plus encore que ne l’avait prédit le rapport Camdessus, et que les investissements pour se ré-équiper, partout, vont être considérables. La solidarité pour l’eau, pour la prévention des dommages qu’elle peut causer, pour compenser et gérer les pénuries, pour assurer l’approvisionnement des villes, la solidarité pour l’eau est une politique d’une importance comparable à la prévention des émissions de gaz à effet de serre.

Retrouver des cartes réalisées par

German Advisory Council on Global Change

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La prévention des conflits peut (encore) rapporter gros

Posté par Franck Debié le 24 février 2010

La fin de la Guerre froide a vu plusieurs parties du monde bénéficier des dividendes de la paix : l’Europe d’abord avec la fin de la course aux armements conventionnels, l’Afrique australe avec la fin des conflits ouverts en Namibie, en Angola, au Mozambique, l’Amérique centrale enfin avec l’extinction des Contras et des fronts révolutionnaires. Recueillir les dividendes de la paix n’a été possible dans ces régions que parce que les accords divers qui ont mis fin aux conflits ont été assortis de mesures crédibles de prévention du retour au conflit. Mesures militaires avec des accords de désarmement, des mesures de confiances et de sécurité, des déploiements internationaux destinés à rassurer ceux qui désarmaient. Mesures sociales ensuite avec des processus de réconciliation, de reconstruction, de réintégration des belligérants. Mesures économiques avec d’importants paquets de reconstruction, de développement régional, de restructuration économique. Mesures symboliques enfin, avec la participation de toutes les forces morales et détenteurs de la légitimité au processus de concorde : partis, Eglises, syndicats, institutions internationales.

Investir ailleurs que dans l’armement

Des dividendes de la paix, il en reste beaucoup à recueillir dans le monde appauvri qui sort de la crise économique et financière, une crise qui aura causé des dommages de guerre en temps de paix. Partout, il faut arriver à soustraire au surarmement un principe de suffisance raisonnable. Tout près de nous, en Europe d’abord : les niveaux de dépense militaire des Balkans, de la Grèce, de Chypre sont encore anormalement élevés. Avec la Russie ensuite : contre qui, pour quelle cause, prolonge-t-elle son effort d’armement à des niveaux trois ou quatre fois supérieurs au moins à ceux de l’Allemagne ? Le Proche et le Moyen-Orient ont des dépenses militaires d’avant-guerre… Que dire des PMA ?

Que d’argent qui pourrait aider à combler les déficits sociaux, régionaux, publics aggravés par la crise économique ! Que de capacités d’investissement durablement gaspillées !

Inventer de nouveaux instruments de prévention

Pour y arriver, il faut arriver à inventer de nouveaux instruments de prévention : des traités crédibles et solides là où ils font défaut (sur les armements conventionnels en Europe par exemple), des garanties de sécurité permettant de tranquilliser ceux qui sincèrement cherchent à s’engager dans une dynamique de désarmement, comme autour de la Mer Noire. Mais il faut surtout des échanges, des complémentarités, des interactions entre les sociétés civiles, des intérêts en commun. Une telle dynamique n’est pas possible si le protectionnisme économique refait surface. Elle n’est pas possible non plus si les frontières se ferment aux travailleurs migrants. Rien ne peut aboutir sans un minimum de solidarité, d’aide au développement, d’appui désintéressé des tiers.

Une nouvelle génération de leaders d’opinion doit s’engager

Mais un nouvel encadrement institutionnel de la sécurité, du commerce et du développement ne suffira pas. Une nouvelle génération de leaders d’opinion doit s’engager dans les efforts de prévention aux côtés des élites institutionnelles : ceux qui parlent à la jeunesse, ceux qui parlent aux femmes, ceux qui parlent aux pauvres et aux extrêmes. Les sociétés sont plus complexes, moins tenues et dirigées que celles de la fin de la Guerre froide. Les dirigeants politiques s’évertuent à capter l’attention médiatique mais leur légitimité est plus diluée. Notamment lorsqu’il s’agit de produire cette confiance particulière qui est nécessaire à désarmer la crainte d’un nouveau conflit. Il faut des médiateurs aux mains nues, des leaders d’opinion de quartier, des maillages denses d’avocats de la paix et du désarmement, capables de reconnaître dans l’autre un proche, un voisin et peut-être demain un allié.

En complément de ce billet, vous pouvez vous reporter à cet article de Jacques Delpa : Greek Crisis: Ending (at last) the Trojan War

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Quel rôle de l’aide au développement face à la violence ?

Posté par Jean-Michel Severino le 10 février 2010

Les organisations de développement telles que l’AFD travaillent dans des sociétés en mutation rapide. La croissance économique et démographique, l’urbanisation rapide ou les changements identitaires qui y sont liés chamboulent des sociétés et leur mode d’organisation. Des phénomènes de violence peuvent émerger en l’absence d’institutions formelles ou informelles de gestion des conflits générés par ces mutations accélérées. Quel peut être le rôle d’organismes de développement face au défi de ces Etats et sociétés dits « fragiles » ?  J’aimerais retracer ici le long processus d’apprentissage d’organismes de développement dans leur quête de réponses à ces situations de violence.

Les années 1990 : des Etats « faillis » à « reconstruire »

La chute du mur de Berlin a été suivie d’une vague de conflits particulièrement meurtrière : les guerres civiles qui ont ensanglanté les années 1990 ont interpellé une « communauté internationale » de plus en plus consciente des limites de ses instruments – à la fois conceptuels et opérationnels – pour y faire face. Une décennie après le début des programmes d’ajustements structurels, dont l’un des corolaires a été la réduction de l’Etat à la portion congrue, les conflits du Golfe de Guinée, de la Corne de l’Afrique ou de l’Afrique centrale ont montré que la faiblesse des Etats porte en elle le risque de l’effritement des structures gouvernantes – avec pour conséquence la perte de contrôle de leurs territoires, et les impacts que l’on connaît en termes de piraterie, de drogue, de terrorisme, etc.

La question des « Etats faillis », traduction de l’anglais « failed states », émergea ainsi en l’espace de quelques années comme un enjeu majeur de sécurité collective. Dans l’urgence, les organisations internationales de développement s’attelèrent, non sans maladresses, à construire ou à reconstruire des capacités étatiques par des opérations de « state-building » (qui peut se traduire en français par la “construction de l’Etat”). Ces dernières étaient essentiellement entreprises sur le mode curatif, la gestion des défaillances laissant en réalité peu de temps pour se préoccuper de l’action préventive dans des Etats risquant de suivre la même trajectoire.

Le tournant des années 2000 : l’analyse de fragilités porteuses de violence

La consécration du terme des « Etats fragiles », qui s’est progressivement imposé dans les stratégies et les organigrammes des organisations de développement au tournant du siècle, a marqué une rupture dans l’analyse des Etats fragiles et dans les stratégies mises en œuvre pour y intervenir[1]. Certes, cette catégorie est d’abord née en réponse à un besoin institutionnel : celui de poursuivre l’aide à des pays dont il serait illusoire d’exiger le respect à la lettre des standards de gouvernance habituellement imposés aux pays aidés.

Mais ce changement de terminologie a permis de dépasser la stricte problématique de la « faillite » de l’Etat pour se pencher sur ses signes avant-coureurs : politiques, bien sûr, mais également économiques et sociaux. En effet le progrès des connaissances sur les multiples déséquilibres auxquels sont soumises les sociétés dans leurs processus de développement ont permis d’identifier des facteurs de vulnérabilités socio-économiques qui se retrouvent fréquemment dans l’équation de la violence. Autant « d’indicateurs d’alerte » auxquels les acteurs du développement doivent être particulièrement attentifs. Pensons à la jeunesse urbaine au chômage, qui prit les armes durant les violences en Côte d’Ivoire ou au Kenya. Pensons aussi à la difficile gestion de ressources rares – comme les pressions considérables sur le foncier, qui a contribué au déchainement de la violence au Rwanda en 1994, ou celle sur l’accès à l’eau et aux pâturages, qui envenime les tensions entre communautés dans l’Est du Tchad ou au Darfour. Pensons enfin aux inégalités économiques et sociales dont la persistance dans le temps génère des frustrations porteuses de violences.

Le traitement des fragilités – premier pas vers la prévention des conflits ?

Le retour d’expérience de plusieurs décennies d’actions au chevet d’Etats et de sociétés fragiles a permis d’identifier une exigence fondamentale pour toute opération de développement : celle de « ne pas nuire », c’est-à-dire de ne pas contribuer par mégarde à l’exacerbation de tensions. C’est à la fois un cap fondamental et un défi permanent. Mais pouvons-nous, aujourd’hui, aller plus loin ? L’AFD a décidé de se doter d’une stratégie d’action spécifique aux Etats fragiles qui, outre l’exigence de ne pas nuire, se donne pour ambition d’identifier des opérations de développement qui permettent de traiter certaines des fragilités qui constituent le terreau de la violence.

Cette stratégie est exigeante, puisqu’elle demande un investissement permanent dans la connaissance fine des sociétés dans lesquelles nous agissons, ainsi que de leurs mutations. Nous poursuivons cet effort avec notre réseau de partenaires. Un travail est ainsi mené avec des organisations non-gouvernementales sur la préservation ou la reconstruction du lien social mis à mal par certains bouleversements sociaux et économiques. Un programme de recherche est également en cours de lancement avec des acteurs de la recherche pour mieux comprendre la façon dont des projets de développement permettent de modifier l’économie politique de la violence en travaillant à réduire certaines des vulnérabilités dont elle se nourrit.

Malgré des progrès au cours des deux dernières décennies, ce champ de l’analyse et de l’action est encore dans son enfance – à l’heure où de nouvelles « fragilités » émergent, tels les impacts des changements climatiques. C’est pourquoi l’investissement dans la connaissance des forces qui animent les sociétés en développement comme des effets de nos propres programmes est crucial si l’on souhaite contribuer — avec les outils qui sont les nôtres et toute l’humilité que ce sujet commande — à la paix et à la stabilité de sociétés en développement. Le prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits est en ce sens une initiative importante pour encourager les pas en avant dans ce processus d’apprentissage collectif.


[1] Pour une analyse de ce terme et de son appropriation par les organisations de développement, voir Chataigner, Magro et al., Etats et Sociétés Fragiles : Entre conflits, reconstruction et développement, Karthala 2007.

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Christianistes et islamistes en Afrique : logique du face-à-face

Posté par Franck Debié le 27 janvier 2010

Rencontrer l’Imam Ashafa et le Pasteur Wuye est une chance personnelle : ce sont des combattants, des hommes de foi, capables de mettre autant d’énergie et de force de conviction à désarmer les miliciens chrétiens ou musulmans d’aujourd’hui qu’ils en avaient mis naguère à les entraîner et à les exciter au combat.

Le religieux bouscule la typologie classique des conflits

Les rencontrer a aussi été pour moi l’occasion d’un déniaisement. Les conflits au Nigéria, en Afrique, de manière générale, il me semblait en connaître les causes :
- les frontières mal tracées et les logiques d’ingérence et de déstabilisation entre Etats voisins,
- la concurrence armée pour les ressources naturelle,
- l’ethnicité armée des minoritaires résistants à l’Etat ethnique dominant,
- les guerres entre prétoriens pour la conquête du pouvoir,
- l’enkystement de vieux conflits issus de la Guerre froide.

Entre ces cinq types de conflits, des interactions, des effets de renforcement et de récupération. Et partout des logiques toujours possibles de criminalisation des conflits. Paysage brutal, complexe, mais familier.

Or cette complexité géopolitique a masqué, à en écouter le Pasteur et l’Imam, une autre réalité, plus discrète parce que longtemps enfouie dans la société civile, plus difficile à cerner parce que largement clandestine, moins traitée parce que longtemps considérée comme secondaire par les Etats : celle du conflit de faible intensité, à base religieuse, entre des groupes miliciens chrétiens et musulmans, se percevant comme mutuellement menacés. Ce conflit de faible intensité s’étend potentiellement à toute l’interface sahélienne entre christianisme et islam. Il a des prolongements sur toute la façade orientale du continent où migrations et influences successives ont abouti à faire coexister les deux religions.

Les logiques du conflit de faible intensité, à base religieuse

La logique de mobilisation dont nous parlent l’Imam et le Pasteur suit une séquence précise :
- sentiment que les « provocations » de l’autre restent impunies par un Etat faible, partial et décidé à regarder ailleurs,
- désir minoritaire d’auto-défense,
-organisation parallèle d’une communauté secrète armée en marge de la communauté officielle des croyants,
- organisation tactique du territoire par la milice (lieux d’entraînement, arsenaux, réseau de surveillance, lignes de front à défendre, positions à tenir),
- tension croissante dans la société à l’idée que les autres se sont armés : tout incident peut conduire à l’affrontement,
- désir de sécuriser un bout du territoire en expulsant, détruisant, désarmant l’appareil militaire de l’autre. Entre les différentes options – surveillance, posture défensive, démonstration de force, attaque frontale – divergences, divisions, scissions éventuelles de la milice.

Un schéma complexe qui traverse le continent

A écouter le Pasteur et l’Imam aujourd’hui devenus des propagandistes du désarmement et de la prévention des conflits entre miliciens « christianistes » et islamistes, plusieurs choses frappent :
- l’hétérogénéité entre la dynamique religieuse et la dynamique de mobilisation milicienne : le Pasteur comme l’Imam décrivent des communautés de croyants intenses, en recherche d’une nouvelle authenticité dans la foi, en recherche d’une appropriation plus personnelle de l’héritage de la tradition : d’où la tentation de la radicalité religieuse, mais aussi les changements d’affiliation issues de la recherche d’une foi réformée : changement de maîtres spirituels, de confréries, d’églises. Le paysage religieux bouge, mais ce mouvement ne produit pas en lui-même la mobilisation politique.
- la superposition trompeuse de deux niveaux : la masse des croyants et des dirigeants religieux appellent à la paix civile et à la concorde, mais se montrent incapables de contrôler la logique milicienne d’auto-défense qui s’instaure sous la paix apparente, logique qu’ils ignorent ou tolèrent ;
- la grande proximité que le Pasteur et l’Iman reconnaissent dans le paysage milicien de l’affrontement chrétien/musulman dans différents territoires africains ;
- la critique commune à tous de l’Etat, présenté comme corrompu, faible, passif, manipulateur…

La société civile, solution face aux défaillances de l’Etat

Il en ressort, me semble-t-il, deux conclusions possibles :
- la première est que le potentiel de destruction de ce face à face milicien entre chrétiens et musulman reste entier et constitue une menace endogène pour la paix très sérieuse ;
- la seconde est que le discrédit de l’Etat est tel que seules des initiatives issues de la société civile elle-même peuvent apparaître crédibles pour réduire la tension ; des ingérences internationales n’auraient pas plus d’efficacité ; c’est pourquoi utiliser le désir proprement religieux de plus d’authenticité dans la foi pour appeler au pardon et à la concorde entre miliciens est peut-être, malgré ses apparences d’utopie et malgré tous les dangers de débordement qu’elle comporte, une des voies les plus réalistes.

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Vers l’endettement éthique ?

Posté par Jean-Michel Severino le 14 janvier 2010

Je rencontrais il y a quelques temps les responsables de plusieurs ONG rassemblées dans une plate-forme « Dette et Développement ». La qualité de nos échanges me donna l’idée de poursuivre nos réflexions sur le thème de la dette.

Cette question revient régulièrement sur le devant de la scène : importantes vagues d’annulation de la dette au niveau bilatéral (Initiative PPTE) et multilatéral (IADM) ; émergence de nouveaux bailleurs souverains, notamment la Chine ; regain d’activité des fonds vautours (ces investisseurs qui rachètent sur le marché secondaire la dette de pays pauvres pour en récupérer toute la valeur nominale). En outre les débats sur les devoirs des créanciers à l’égard des consommateurs nationaux, mis en lumière par la ‘crise des subprimes’, ne sont pas sans rappeler ceux sur la responsabilité des pays du Nord dans la crise de la dette du tiers monde dans les années 1980.

Trois fondements pour une nouvelle politique de financement en prêts

Mais le ’sujet’ de la dette des pays en développement se pose en des termes bien différents aujourd’hui. Les circonstances actuelles appellent à refonder une politique de financement en prêts, tirant les leçons de l’histoire et basée sur de nouveaux outils. A mon sens, la véritable question est donc celle de la définition des droits et devoirs de chacun des acteurs engagés, dans un contexte de réendettement tout à la fois souhaitable et nécessairement responsable. Trois grands fondements permettent d’édifier cette politique sur des bases solides.

Les prêts : créer une offre responsable

Le premier de ces fondements a trait aux annulations de dette. Celles-ci ont favorisé un contexte de solvabilité restaurée dans la plupart des pays concernés. Le stock de la dette africaine a été ramené au tiers de sa valeur initiale, dégageant des moyens au service de politiques sociales. Le succès de ces annulations – nécessaires – ne doit cependant pas nous conduire à ‘jeter aux orties’ l’instrument du prêt, qui constitue un des éléments de la palette d’outils financiers qui doit être mise au service des pays en développement.

Prenons l’exemple africain. Le continent croît (à plus de 6% en moyenne entre 2003 et 2008) et entreprend. Et cette Afrique émergente a un besoin crucial et pressant d’investir. Or seul l’accès à des financements de long terme permettra de soutenir les investissements publics porteurs d’externalités positives – dans les infrastructures, le capital humain ou encore la santé – et donc de croissance sur une longue période. Il paraît clair que les projets d’infrastructure dont les économies africaines ont besoin (ports, aéroports, barrages, réseaux etc.) ne pourront pas être financés uniquement en subvention ; les volumes d’aide au développement ne le permettent pas. Je suis donc convaincu que notre rôle en tant qu’acteurs du développement est d’offrir des possibilités nouvelles de financement aux pays africains tout en s’attachant à résoudre les problèmes de vulnérabilité. Au vu des opportunités qui s’offrent à eux, les Etats africains n’attendront pas pour aller chercher ailleurs les ressources qui sont nécessaires à l’accompagnement de cette croissance retrouvée. De nouveaux bailleurs offrent des possibilités de financements considérables, à des conditions qui restent opaques. C’est pourquoi il est urgent de proposer aux pays africains une offre responsable leur permettant de mesurer les avantages comparatifs de chaque partenariat.

Les leçons de la crise des années 1970-1980

Le second fondement repose sur la mémoire des échecs du passé, meilleur des remèdes pour nous prémunir de leur résurgence. La communauté internationale a fait montre dans les années 70-80 d’un manque de clairvoyance certain. Elle a laissé les pays en développement s’engouffrer dans la ‘crise des ciseaux’ – cette combinaison de la chute des matières premières (qui s’avéra durable) et de l’augmentation des taux d’intérêt ayant favorisé une spirale d’endettement intenable. Les solutions qu’elle apporta au problème de la dette dévoreuse de budgets – à travers les Programmes d’Ajustement Structurel- ont constitué une forme de thérapie de choc qui, si elle a permis le retour de l’équilibre budgétaire, a largement grevé les investissements dans les équipements et dans le capital social du continent.

Toutefois ce qui était vrai hier n’est pas nécessairement applicable aujourd’hui. Les sources de la croissance africaine – au premier rang desquels son poids démographique – sont beaucoup plus stables et durables que dans les années 1970. Quant aux prix des matières premières, il y a fort à parier que les cours resteront élevés dans les années à venir. La question aujourd’hui réside donc moins dans le rejet du prêt en tant qu’instrument que dans la manière de favoriser un réendettement soutenable et responsable.

Pour une nouvelle gouvernance de la dette

Le troisième fondement se construit à partir des évolutions actuelles. Deux principales leçons ont été tirées de la crise de la dette, qui trouvent aujourd’hui des réponses concrètes: le besoin de coordination internationale d’une part, et la nécessité d’un meilleur diagnostic des problèmes de solvabilité d’autre part. La première suppose une plus grande coopération entre l’ensemble des acteurs concernés dans un cadre clairement défini. La mise en place d’un outil de suivi international, le Cadre de Viabilité de la Dette (CVD), s’inscrit dans cette logique. En septembre 2008 se tenait la conférence d’Accra sur l’efficacité de l’aide, qui a traité, entre autres questions, du problème de la discipline collective. Un sujet primordial à l’heure de proposer à l’Afrique une nouvelle offre de prêt. Car transparence, responsabilité mutuelle, et discipline collective sont les trois conditions de notre réussite en la matière. La seconde leçon suppose de trouver les instruments d’une nouvelle gouvernance de la dette. Or de tels outils existent. Mon agence a mis en place un ‘prêt contracyclique’: assorti d’un mécanisme assurantiel en cas de choc exogène, il permet d’atténuer la vulnérabilité des débiteurs ; sorte de traduction financière du principe de force majeure. Pour que ces instruments novateurs portent pleinement leurs fruits, il est nécessaire de les appliquer à plus large échelle.

Vers une responsabilité partagée entre débiteur et créancier

Ces évolutions convergent donc vers la notion de responsabilité partagée entre débiteur et créancier. Dans le but d’inscrire ‘dans le marbre’ les droits et devoirs de chacun, ne pourrait-t-on recenser un corpus de pratiques ou coutumes internationales, basées sur l’expérience passée et présente, bonne ou mauvaise? En démontrant qu’ils sont capables à la fois d’apprendre de leurs erreurs passées, et de développer des instruments qui permettront d’éviter la résurgence des crises à l’avenir, les bailleurs pourraient ainsi bâtir les fondations d’un droit international de la dette. Celui-ci reposerait sur nos trois piliers : l’analyse de l’échec des années 1970-80, la pratique des annulations de dette, et les conditions actuelles de réendettement, selon des mécanismes fiables et avec des instruments responsables.

Il ne s’agirait pas de la première tentative pour amener la dette souveraine dans le domaine du droit. Anne Krueger, alors numéro deux du FMI, proposait en 2001 un mécanisme de restructuration des dettes souveraines, sur le modèle du droit de faillite américain. Une initiative intéressante mais non suivie d’effets.

Engager un débat sur ce thème contribuerait à combler un certain vide international.

Je serais heureux d’avoir votre sentiment sur cette question qui me semble aujourd’hui être à un nouveau tournant de son évolution.

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Rendez-vous avec l’Afrique à Copenhague

Posté par Jean-Michel Severino le 16 décembre 2009

Nous voici enfin à Copenhague. Avec ces négociations, nos pays s’engagent dans l’un des exercices d’action collective les plus complexes et les plus déterminants qu’ils ont eu à gérer dans l’histoire des relations internationales. Il s’agit ni plus ni moins de la préservation d’un environnement propice à la survie et au développement d’une humanité de 9 milliards d’habitants. Nul besoin de revenir sur l’enjeu de l’accord, maintenant bien connu. Considérons plutôt les conditions du succès de négociations que de nombreux commentateurs estiment aujourd’hui mal engagées.

Certaines d’entre elles sautent aux yeux : la poursuite du leadership et de l’exemplarité dont l’Europe a fait preuve ces dernières années sur le dossier climatique, l’approfondissement des avancées américaines initiées en octobre à la conférence de Bangkok et la volonté des grands pays émergents à s’engager dans des politiques ambitieuses de réduction des émissions de gaz à effets de serre figurent sur le chemin critique d’un accord efficace.

La place de l’Afrique dans l’agenda climatique est, en revanche, largement négligée. Les émissions subsahariennes, estimées à 3 à 4% seulement des émissions mondiales d’origine humaine, intéressent peu. Pourtant l’Afrique occupe une place centrale dans la crise environnementale globale, à trois titres.

L’Afrique serait la première victime d’un dérèglement climatique

Premièrement, l’Afrique serait la première victime d’un dérèglement climatique – avec des effets sur la planète dans son ensemble. Les experts s’accordent sur le fait que le continent subira certains des changements les plus importants alors même que les capacités de réponse des sociétés africaines sont parmi les plus faibles du monde. De nombreux pays africains sont déjà confrontés à la diminution de la pluviométrie, à la dégradation des sols, à l’épuisement de précieuses ressources naturelles, or deux subsahariens sur trois tirent leurs revenus de l’environnement. Les impacts de cette vulnérabilité sur le reste du monde pourraient être considérables sur les plans économiques, sociaux, migratoires et sécuritaires vu que l’on parle d’un continent qui hébergera au moins deux milliards d’habitants en 2050.

Deuxièmement, l’Afrique est l’un des acteurs importants de la crise environnementale globale. Le continent a vu son couvert forestier fondre de 10% entre 1990 et 2005 – soit plus de la moitié du recul enregistré dans le monde. Par ailleurs, alors que les pays les plus pauvres d’Afrique sont aujourd’hui ceux dont le contenu de l’énergie en carbone est le plus élevé, l’Afrique remportera le palmarès de la plus forte croissance des besoins énergétiques ces cinquante prochaines années. Le sort de la planète se verra influencé selon que ces besoins énergétiques sont comblés par des énergies fossiles ou renouvelables. C’est donc aussi en Afrique que se jouera la bataille contre le changement climatique.

Un patrimoine naturel riche, clé possible contre le changement climatique

Enfin, de par son patrimoine naturel considérable, le continent africain détient quelques-unes des clés les plus puissantes pour lever la vaste trappe écologique en formation à l’échelle de la planète. Riches de 220 millions d’hectares, les forêts du bassin du Congo constituent le deuxième bloc forestier tropical au monde. A l’heure où les émissions globales s’emballent, cette gigantesque machine à séquestrer le carbone constitue, tout comme les sols agricoles, l’un des maillons essentiels de la régulation climatique. Il est primordial que l’accord de décembre reconnaisse la contribution africaine aux équilibres mondiaux, et permette de la valoriser. Car, ces efforts de préservation des ressources naturelles et de maîtrise du vaste potentiel d’énergies renouvelables du sous-continent représentent un coût. Si l’humanité considère la capacité de stockage du carbone des biotopes africains comme un bien public mondial, alors il est juste que chacun contribue à sa protection. La course contre la montre est donc engagée pour trouver les mécanismes qui permettront cette préservation et le basculement vers des modèles énergétiques durables.

Trois pistes prometteuses devront se concrétiser rapidement

La première est d’accroître le recours aux outils existants, à l’instar des Mécanismes de Développement Propre (MDP) – qui permettent à des acteurs du Nord de valoriser la mise en place de projets réducteurs d’émissions dans les pays du Sud. L’Afrique est jusqu’à présent passé à côté de la manne des MDP : moins de 2% des projets labellisés à date concernent l’Afrique, contre 73% pour l’Asie. Le continent doit constituer la nouvelle frontière du marché carbone.

Le second chantier à concrétiser est la mesure et la rétribution de la « déforestation évitée » et du stockage de carbone par les sols africains. A l’heure où l’humanité prend conscience de la valeur de la biodiversité et de l’importance des sols et des forêts dans la régulation climatique, l’Afrique a beaucoup à gagner de se faire gardien d’un patrimoine essentiel à la survie de l’humanité. Cela représente un enjeu de plusieurs milliards d’euros, qui pourrait constituer l’un des relais essentiels de croissance économique pour l’Afrique dans une ère post-pétrole.

Enfin le plan « justice climat » promu par la France et d’autres à Copenhague, qui vise à aider l’Afrique à élargir l’accès de ses habitants à une énergie propre, est crucial à l’heure où les trois quarts des habitants d’Afrique subsaharienne n’ont pas accès à l’électricité. Il y a là un enjeu de justice, mais aussi de régulation climatique. Allier les forces du public et du privé pour équiper les 2 milliards d’Africains en énergie durable sera l’un des grands défis des prochaines décennies.

Les pays africains ont par le passé eu du mal à faire entendre leur voix dans les grandes négociations internationales. La décision de faire bloc à Copenhague représente un pas en avant important. Toutefois l’Afrique et ses partenaires devront à leur tour s’allier pour faire valoir que l’exploitation durable du potentiel environnemental africain dans l’intérêt de tous figure, lui aussi, sur le chemin critique d’un climat viable.

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