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Boycott de la Journée mondiale de la philosophie en Iran : ou quand les philosophes deviennent contorsionnistes

Posté par Georges Tsaï le 17 novembre 2010

Une cacophonie de philosophes désunis

Du 21 au 23 novembre devaient se dérouler, en Iran, sous le parrainage et avec l’aval de l’Unesco, les principales manifestations de la neuvième édition de la Journée mondiale de la philosophie. Or, voilà que l’Unesco a décidé de se retirer des événements prévus en Iran, arguant du fait que les conditions nécessaires au bon déroulement d’une conférence des Nations Unies n’étaient pas réunies. Finalement, la journée sera célébrée le 18 novembre, à Paris et dans plusieurs autres villes dont la Havane, Rabat et Tunis.

Cette décision, évidemment, a été précédée d’une véritable cacophonie de philosophes désunis (vous me direz qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil), les uns – la grande majorité semble-t-il – appelant au boycott du volet iranien de la Journée, les autres, au contraire, encourageant leurs collègues à participer à la conférence dont le thème, assez ironiquement, est Philosophie, diversité culturelle et rapprochement des cultures.

Mon propos aujourd’hui n’est pas de justifier ou de contester la décision de l’Unesco – l’organisation internationale avait peut-être d’excellentes raisons pour retirer son parrainage, bien que je la soupçonne d’avoir surtout cédé à la pression de philosophes éminents, de certains pays-membres et de différents organismes non-gouvernementaux, tous bien-pensants et politiquement corrects – mais plutôt d’examiner la pertinence de certains arguments avancés par ceux qui étaient en faveur du boycott et par ceux qui s’y opposaient.

Faut-il refuser de philosopher dans un pays moralement corrompu ?

Au risque de simplifier outrancièrement, j’ai discerné essentiellement deux types d’arguments utilisés par ceux qui voulaient l’annulation de l’évènement en Iran. Il y avait ceux qui, comme le philosophe irano-canadien Ramin Jahanbegloo (qui a passé plusieurs mois dans les geôles iraniennes) et Bernard-Henri Lévy, considéraient comme une aberration la tenue de la Journée en Iran en raison de la turpitude même du régime au pouvoir dans ce pays (« un régime qui censure, exile, emprisonne, assassine la pensée libre » nous rappelle à juste titre BHL dans Le Point). C’est une position de principe que l’on peut comprendre et admirer, mais avec laquelle, pour des raisons que j’identifie plus loin, je ne suis pas d’accord.

Il y en avait d’autres qui estimaient que le régime du Président Mahmoud Ahmedinejad utiliserait la Journée mondiale de la philosophie comme plateforme de propagande. C’était, d’après un article de D.D. Guttenplan publié dans le International Herald Tribune (25 octobre 2010), la raison invoquée par Otfried Höfer, philosophe allemand de renommée internationale, qui avait d’abord accepté de donner le discours principal à Téhéran, pour finalement se récuser, non sans quelques contorsions intellectuelles qui trahissaient un certain désarroi. Cette raison ne paraît pas être très solide. Tout d’abord, les philosophes ne sont pas gens à se laisser facilement manipuler. Ensuite, comme l’a signalé le professeur de philosophie Brian Klug, qui s’est opposé au boycott, la présence, en Iran, des plus grands philosophes de l’heure aurait pu se traduire par un appui aux penseurs iraniens qui s’opposent au régime en place dans leur pays. Et, d’ajouter le professeur Klug, il aurait fallu laisser au gouvernement iranien l’odieux d’invitations sélectives ou de retraits d’invitations.

Toujours d’après l’article en question, le professeur Höfer aurait dit qu’en général il essayait de prendre part aux discussions interculturelles, mais qu’il n’accepterait pas d’aller en Corée du Nord, et qu’il trouverait difficile d’aller à Cuba. Pour l’Iran, comme pour la Chine et Israël, le professeur aurait des hésitations avant d’accepter de philosopher dans ces pays. Le problème que soulève son approche, comme d’ailleurs celle de BHL, est qu’il faut alors établir une échelle de la turpitude – à partir de quel degré de déni des droits de la personne (tels que définis dans les sociétés démocratiques) faut-il boycotter un pays ? Qu’en est-il des pays qui pratiquent, directement ou indirectement, la torture ? Et que penser des États qui n’ont jamais reconnu avoir commis un génocide ? Ou qui emprisonnent les homosexuels ? La planète, me semble-t-il, se rétrécirait très vite pour les philosophes.

Du côté des opposants au boycott, outre la position du professeur Klug, on peut relever l’argument selon lequel isoler encore plus l’Iran ne ferait qu’augmenter l’impunité avec laquelle le régime actuel traite, ou maltraite, la population du pays.

Les philosophes comme sapeurs

Au-delà de ces arguments et contre-argements, la vocation de tout philosophe n’est-elle pas de dialoguer, de poser des questions, de participer aux débats d’idées, d’écouter, de comprendre, de réfuter ou de confirmer des points de vue, de critiquer et de construire ? Je crois que oui, et je crois que c’est surtout dans les sociétés fermées, rigides, autocratiques et même moralement corrompues, où l’on pratique la torture, l’emprisonnement arbitraire, les assassinats politiques, le déni de justice, la censure et l’intolérance que les philosophes doivent être présents.

Les philosophes ne sont pas seulement des bâtisseurs de ponts entre cultures et systèmes de pensée parfois diamétralement opposés, ce sont aussi et peut-être surtout des sapeurs qui démolissent les assises des pensées confortables pour ensuite établir les nécessaires têtes-de-pont de la sagesse en terrain hostile, avec tous les risques que cela comporte.

Contrairement à Otfried Höffe j’aimerais que les philosophes de tous horizons fassent entendre leur voix en Corée du Nord, à Cuba, en Israël, en Chine et…en Iran.

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La justice, un obstacle à la paix ?

Posté par Georges Tsaï le 13 octobre 2010

Paix et justice : deux concepts incompatibles ?

En janvier prochain, si tout se passe comme prévu par l’Accord global de paix signé en 2005 par le Gouvernement du Soudan et le Mouvement de libération du Soudan, se tiendra un référendum dans le Sud Soudan pour déterminer si ce dernier accédera à l’indépendance.

Les observateurs intéressés (ils ne sont pas nécessairement légion – après tout, le conflit entre le Nord et le Sud du Soudan n’a fait que deux millions de morts entre 1983 et 2005) retiennent leur souffle : est-ce que le Président Omar el-Bechir respectera les termes de l’Accord, ou va-t-il plutôt trouver un prétexte pour annuler ou à tout le moins retarder la tenue du référendum (il ne faut pas oublier que le Sud recèle d’importantes réserves pétrolières) ? Beaucoup craignent qu’une telle éventualité n’entraîne la reprise des hostilités après cinq années de répit.

La question, importante en soi, se double d’un dilemme éthique qui s’est posé avec beaucoup d’acuité ces dernières années : peut-on négocier ou faire la paix avec quelqu’un qui est accusé d’avoir commis des crimes contre l’humanité ou un génocide ? Est-il moralement juste de traiter avec quelqu’un qui a été inculpé par la Cour pénale internationale de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité (la CPI a finalement décidé de ne pas retenir les accusations de génocide) ?

Pour les uns (les réalistes ?), on fait la paix comme on peut et une paix imparfaite du point de vue moral, mais qui donne le résultat escompté (on ne meurt et ne souffre plus à cause du conflit), vaut beaucoup mieux que la recherche d’une justice qui risque d’aviver le conflit.

Pour les autres (les idéalistes ?), faire la paix sans justice (c’est-à-dire en accordant l’impunité aux coupables) c’est non seulement trahir la mémoire des victimes, c’est aussi courir le risque de ne point apaiser une des parties au conflit et d’entrer dans une spirale sans fin de la violence et, ainsi, annihiler les espoirs des réalistes.

Sommes-nous en présence d’un dilemme irréductible ?

Chaque cas serait-il particulier ?

La réalité, comme il arrive si souvent dans les choses humaines, est sans doute plus complexe que la dichotomie suggérée dans le paragraphe précédent. Comme l’a si bien noté Pierre Hazan, dans un excellent petit livre publié récemment (La paix contre la justice ?, André Versaille éditeur – GRIP, 2010), l’histoire offre des exemples qui donnent raison aux deux courants de pensée (que l’on pense à ce qui s’est passé en Afrique du Sud, en Amérique latine et en ex-Yougoslavie). Ces exemples laisseraient à penser qu’il faut se méfier des positions dogmatiques entre les faiseurs de paix (ou médiateurs) et les tenants d’une application stricte du droit international, et que seule une analyse très fine de chaque situation permettrait de dicter une ligne de conduite.

Bien sûr, cette analyse est complexe. Elle doit tenir compte à la fois des conséquences appréhendées et des valeurs qu’incarne le droit international basé sur les droits de la personne. Pour revenir à l’exemple du Soudan, est-ce que Luis Moreno-Ocampo, procureur de la CPI, a eu raison d’inculper, en 2009 (moins de deux ans avant la tenue d’un référendum crucial pour la paix dans la région), Omar el-Bechir de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ? Pour ma part, je serais plutôt tenté de donner à l’Accord global de paix une chance d’aller jusqu’au bout du processus prévu, quitte à réviser mon analyse si d’aventure Omar el-Bechir cherchait à annuler ou à torpiller (je sais, l’image est incongrue pour un conflit qui ne sera jamais maritime) le référendum.

Qu’en pensez-vous ?

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Halte aux faux médicaments

Posté par Dr. Aboubakrine Sarr le 29 septembre 2010

Le médicament occupe indiscutablement une place importante dans la prise en charge de la santé des populations. Sa prescription et son usage rationnel assurent au patient un résultat thérapeutique fondé essentiellement sur sa qualité, son efficacité et sa sécurité. En somme, sur ses bonnes pratiques de fabrication, de distribution et de dispensation, et donc sur sa traçabilité.

De nos jours c’est un truisme que de reconnaître l’importance des médicaments contrefaits communément appelés les faux médicaments. Ils représentent environ 10 % du marché mondial soit près de 45 milliards de dollars U.S pour une production globale pharmaceutique qui, elle, tourne autour de 570 à 575 milliards de dollars U.S. En considérant les projections de 2020 qui prévoient une production mondiale d’une valeur de 1 200 à 1 300 milliards de dollars, les conséquences tragiques socio-sanitaires et économiques risquent d’être importantes si l’on n’y prend garde.

Selon l’OMS, si les médicaments contrefaits représentent dans certains pays développés environ 1 % de leur marché, ce taux s’élève jusqu’à 30 % sur les marchés africains (elle peut même aller jusqu’à 50 % des médicaments disponibles dans certains pays).

Plus grave encore, dans le continent africain, la contrefaçon porte le plus souvent sur des produits très sollicités pour la prise en charge des maladies endémiques (le Paludisme), chroniques (la Tuberculose, le Diabète, HTA…), foudroyante et meurtrière (le Sida). A titre d’exemple, les deux tiers des médicaments antipaludiques vendus sur le continent sont faux, pour une maladie qui tue en moyenne plus d’un million de personnes par an dont 80 % en Afrique subsaharienne.

Il faut reconnaître que les politiques de santé, comme les médicaments ont toujours été une source de compétition politique mondiale, indépendamment de leur dimension médicale ou pharmaceutique. Et ce principe est souvent utilisé par les pays industrialisés pour préserver leur rang dans le concert des grandes nations. Mais de nos jours les organisations (ONG, OIG…) et institutions de défense et de financement de la santé des hommes comme l’OMS, le Fonds Mondial, la fondation Chirac , la Fondation Bill & Melinda Gates se mobilisent pour améliorer l’accès au médicament partout où il manque et dans l’intérêt exclusif de la santé publique.

Ailleurs, l’évolution et le développement de l’industrie pharmaceutique dans les pays émergents comme la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie, la Turquie, l’Afrique du Sud, le Nigeria l’Indonésie, la Thaïlande ont aussi beaucoup contribué au décloisonnement de la production mondiale et à l’accessibilité géographique et financière des médicaments dits essentiels. Pour autant, il serait regrettable d’assister au développement exponentiel des médicaments contrefaits par des réseaux mafieux qui profitent souvent de la fragilité des pays ou des décisions et dispositions réglementaires internationales d’exception (licences obligatoires, déclaration de Doha, importations parallèles…) pour réaliser leur sale besogne.

Une mobilisation mondiale des ressources soutenue par une volonté politique nationale et internationale s’impose pour combattre ce crime des faux médicaments à tous les niveaux (les réseaux, les filières, les trafics, les marchés locaux…).

Cette volonté politique devra d’abord être portée par des engagements forts et harmonisés, puis elle devra se matérialiser par des dispositions juridiques consensuelles conséquentes et enfin êtres complétée par des actions pérennes et soutenues par tous.

Dr Aboubakrine SARR

Président du Syndicat des Pharmaciens Privés du Sénégal

Secrétaire Général de l’Intersyndicale des Pharmaciens d’Afrique (Ispharma)

S.G du Secrétariat Permanent du Forum Pharmaceutique International (FPI)

Axes prioritaires de lutte contre les faux médicaments :

Dans le continent africain et cela à travers les institutions régionales et sous régionales comme l’Union Africaine, l’UEMOA, la CEMAC, l’UDEAC, les axes fondamentaux et prioritaires de la lutte seront de trois ordres :

➢ Au plan législatif et réglementaire :

1/ l’élaboration de lois et règlements harmonisés qui rendent les procédures contentieuses plus rapides (par l’utilisation des différentes procédures d’urgence), évaluent les dommages et intérêts à l’échelle du préjudice subi par le titulaire ou détenteur du brevet d’exploitation et prévoient des amendes et peines d’emprisonnement plus dissuasives et coercitives.

2/ l’élaboration de nouvelles infractions dans le code des douanes réprimant l’importation, l’exportation, la circulation et le transit de contrefaçons et conférant à la douane le pouvoir d’auto-saisine de produits soupçonnés contrefaisants et de saisir directement le ministère public.

3/ l’élaboration et/ou la mise à jour dans le Code de la Santé de dispositions législatives, réglementaires et disciplinaires adaptées au contexte, harmonisées et applicables à tous les pays membres de l’institution régionale ou sous régionale.

➢ Au plan communicationnel, informationnel et éducationnel :

1/ l’élaboration et la production d’outils adaptés à l’information, à la sensibilisation des différentes cibles (les pouvoirs publics, les institutions nationales et/ou communautaires, les leaders d’opinion les populations, les agents de santé publique et mêmes les contrefacteurs)

2/ l’organisation de séminaires et ateliers de formation et/ou de renforcement de capacité des institutions de forces publiques (douane, gendarmerie, police…) aux techniques de détection, de contrôle qualité et de traçabilité des médicaments.

➢ Au plan sanitaire et socioéconomique :

1/ la promotion de la production locale de médicaments essentiels de qualité, accessibles géographiquement et financièrement.

2/ l’harmonisation de l’appui international financier et technique par la mise en place de projets et programmes horizontaux selon les principes de la déclaration de Paris de 2005.

3/ l’adoption dans les différents espaces régionaux et sous-régionaux de principes harmonisés sur les BPF, les BPD et sur la Pharmacovigilance (en cours dans l’espace UEMOA depuis juillet 2010 avec l’élaboration du guide des BPF).

4/ La création de comités nationaux de lutte dans tous les pays des différents espaces régionaux et sous régionaux et comprenant outre les pharmaciens, les différents départements et services des Etats concernés dans la traque et la répression des contrefacteurs et vendeurs des faux médicaments

Le pharmacien africain a un rôle fondamental à jouer dans cette grande entreprise, par sa formation continue et celle de ses agents, par l’information et la sensibilisation des patients/clients sur la complexité de la stabilité des médicaments comme sur le danger de la consommation des médicaments contrefaits notamment ceux achetés dans le circuit illicite et sur Internet et enfin par le conseil pharmaceutique qu’il se doit d’offrir aux malades.

Nous avons ainsi pu bénéficier, comme d’autres, d’appuis techniques et financiers pour un renforcement de nos capacités notamment dans le domaine du contrôle qualité du médicament à la Centrale Humanitaire Médico-Pharmaceutique de Clermont Ferrand. Ce domaine de contrôle constitue de nos jours avec la pharmacovigilance un axe prioritaire dans la qualité des soins pharmaceutiques que nous proposons à nos populations.

C’est le lieu d’encourager et de féliciter des institutions telle la Fondation Chirac et le Conseil de l’Europe, lesquels, avec l’Appel de Cotonou et la Convention MEDICRIME, ont fini de poser courageusement les bases de cette volonté mondiale de lutte contre les responsables du génocide des faux médicaments.

« La peur doit changer de camp. »

Ensemble, l’éthique, l’équité, la solidarité et la justice en bandoulière, la détermination des hommes justes viendra à bout sous peu de la cupidité des vendeurs de la mort.

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Le prochain Forum Mondial de l’Eau à Marseille en mars 2012

Posté par Jean-Louis Oliver le 22 septembre 2010

C’est au Maroc, à Marrakech, à l’occasion de la Journée Internationale de l’Eau, le 21 mars 1997, qu’a vu le jour le premier Forum Mondial de l’Eau : alors que depuis longtemps, il existait, et il existe toujours, des manifestations internationales réunissant périodiquement les professionnels de divers domaines ou métiers du secteur de l’eau, le Forum Mondial de l’Eau rassemble tous les trois ans, la troisième semaine du mois de mars, toutes les catégories d’acteurs publics, privés et associatifs impliqués dans la gestion des ressources et des différents usages de l’eau.

Ces Forums Mondiaux de l’Eau se sont ainsi succédés en Hollande, à La Haye, en mars 2000, au Japon à Kyoto, Osaka et Shiga, en mars 2003, au Mexique, à Mexico, en mars 2006 et en Turquie, à Istanbul, en mars 2009. Tous sont organisés sous l’égide du Conseil Mondial de l’Eau, créé en 1995, dont le siège est à Marseille et qui comprend aujourd’hui plus de 400 organisations issues de 70 pays.

Le Forum Mondial de l’Eau est désormais le plus grand rassemblement planétaire en faveur de l’eau : c’est un lieu de rencontre et d’échange, un système de concertation et de débat pour faire progresser les causes communes.

Le 6ème Forum Mondial de l’Eau sera accueilli par la France et la Ville de Marseille en mars 2012. Plus de 30 000 participants y sont attendus. Son organisation dans la cité phocéenne, grande métropole multiculturelle, est assurément une occasion privilégiée de faire progresser la réalisation effective des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) dans le domaine essentiel de l’approvisionnement en eau et de l’accès à l’assainissement, en pensant notamment aux populations défavorisées.

Les problèmes de l’eau dans les pays d’Afrique et dans ceux du bassin méditerranéen devront être largement pris en compte dans le cadre de ce Forum de Marseille 2012 !

Alors que la préparation de ce forum commence, un certain nombre de grands thèmes devraient figurer dans son programme :

  • le droit à l’eau et à l’assainissement,
  • l’eau et la santé,
  • la prise en compte de la dimension culturelle dans la gestion des ressources et des usages de l’eau,
  • la gestion concertée des eaux transfrontalières, y compris les aquifères partagés,
  • l’eau et les changements climatiques.

Les premiers orientations seront débattues au cours de deux journées de travail les 18 et 19 novembre prochains à Paris.

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De la guerre juste à la torture juste

Posté par Georges Tsaï le 23 août 2010

La fondation Chirac m’a invité à écrire, de temps en temps, sur son blog sur le thème des conflits et de la paix. Bien que je sois d’une génération anté-blog (mais pas nécessairement anti-blog), j’ai trouvé très attrayante l’idée d’avoir un dialogue électronique sur un thème vieux comme l’humanité. Je vais donc vous proposer trois textes au cours des prochains mois. Nous verrons, après cette période d’essai, s’il y a preneur et s’il vaut la peine de poursuivre l’expérience.

Le premier texte que je vous propose porte sur la torture, et plus particulièrement sur les contorsions de la pensée auxquelles se livrent ses partisans pour la justifier. C’est un sujet qui a été abondamment traité, surtout depuis le début de la guerre au terrorisme entreprise par les États-Unis, mais je l’ai choisi parce que je crois percevoir, chez beaucoup de mes contemporains, une certaine indifférence face à la torture, sinon un appui tacite à sa pratique.

Il va de soi que les idées exprimées dans ce blog seront les vôtres et les miennes; elles ne sauraient donc engager la fondation Chirac.

Des six conditions d’une guerre juste

Coincés entre le « œil pour œil, dent pour dent » du Code d’Hammourabi et de l’Ancien Testament et le Sermon sur la Montagne du Nouveau Testament, des générations de penseurs, religieux et séculiers (de Sun Tzu à Michael Walzer, en passant par saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin, Francisco de Victoria, Francisco Suarez et Hugo Grotius), ont cherché, au fil des ans (et des épées), à trouver les conditions qu’il fallait réunir pour justifier une guerre juste et, ainsi, donner bonne conscience qui à leur Souverain, qui à leur État et qui à leur Église.

La théorie moderne de la guerre juste est bien connue avec ses trois tranches (avant, pendant et après le conflit), et sa casuistique, parfois un peu tordue, qui se manifeste à l’occasion de tout nouveau conflit (la guerre d’Irak en est la plus « belle » illustration récente). Elle établit, par exemple, qu’il faut satisfaire à six conditions pour justifier une guerre (déclaration par une autorité compétente, cause juste, intention juste, moyens proportionnés aux fins,espoir raisonnable de succès et dernier recours).

Beaucoup plus timides ont été, par contre, les efforts faits par ces mêmes théoriciens, ou d’autres, pour donner une assise morale à la torture. Selon le psychologue américain Stanley Milgram qui, dans les années 1950-1960, avait mené des recherches controversées, à peu près n’importe quel être humain serait capable de devenir un tortionnaire. Cela explique peut-être pourquoi, en dépit d’un cadre juridique international qui prévoit l’interdiction pure et simple de la torture, beaucoup d’États continuent à la pratiquer, soit directement soit par l’entremise de régimes complaisants prêts à faire la « sale besogne », sans que l’opinion publique ne s’en émeuve outre mesure.

Je sais, il existe des organismes et des individus estimables qui luttent sans cesse contre ce qu’un auteur canadien, Serge Patrice Thibodeau, a appelé « la disgrâce de l’humanité », mais on a parfois l’impression qu’ils prêchent dans le désert. En effet, des pays importants, avec de solides traditions démocratiques et partisans le plus souvent des droits de la personne, continuent à faire la sourde oreille aux appels visant à mettre fin à cette pratique.

La torture, un acte injustifiable

Les justifications données sont essentiellement de deux ordres : il y aurait d’abord des considérations utilitaristes (le fameux scénario du suspect qui détiendrait peut-être des informations qui permettraient de localiser et de désamorcer une bombe qui fait tic-tac et sauver ainsi des dizaines, des centaines, voire des milliers de vies).

Le deuxième argument donné par les partisans de la torture c’est que nous n’aurions plus affaire à une torture douloureusement physique, mais que, grâce à une armée de psychologues et de centres de recherches rattachés à des universités prestigieuses, surtout américaines et canadiennes, l’humanité disposerait, depuis le début de la guerre froide, de moyens ‘’psychologiques’’ raffinés, qui n’auraient rien à voir avec la vulgaire torture pratiquée autrefois par l’Inquisition ou les régimes dictatoriaux de tout acabit.

Ni l’un ni l’autre de ces arguments ne tient face à une analyse, même rapide. En résumé, il n’y a que très peu de cas concrets qui prouvent l’utilité de la torture (elle permet parfois de gagner une bataille – celle d’Alger par exemple – mais elle fait toujours perdre la guerre). D’autre part, l’argument voulant faire une distinction entre torture physique et torture psychologique – argument utilisé systématiquement par les États-Unis – relève de la plus sinistre hypocrisie car on connaît les séquelles laissées par ce que, pudiquement, on appelle en anglais les enhanced interrogation techniques, assorties le plus souvent de pressions physiques modérées.

Autre constatation : pour avoir des chances d’être efficace, la torture devrait être appliquée à grande échelle (le retour sur l’investissement de la torture sélective serait des plus maigres). Nous pouvons donc paraphraser Arnaud Amaury : torturez-les tous, l’État vertueux reconnaîtra les siens. Le Gouvernement de George W. Bush avait fait appel à des universitaires réputés pour justifier certaines formes de torture.

Alan Dershowitz, distingué professeur de l’université Harvard a proposé d’encadrer juridiquement la pratique de la torture en recourant à l’utilisation de mandats que le tortionnaire en puissance devrait obtenir d’un juge (on peut imaginer le titulaire de charge publique allant réveiller un juge au milieu de la nuit : « vite, monsieur le juge, signez-moi ce mandat – j’ai l’impression que je tiens un suspect qui sait peut-être qu’il y a une bombe sur le point d’exploser quelque part dans New-York »).

De son côté, Michael Walzer, toujours prêt à affronter les dilemmes éthiques les plus tortueux, rejette l’idée de légaliser la torture, optant plutôt pour une approche basée sur la conscience personnelle de chacun : torturez – car il peut parfois être nécessaire de le faire –, si votre conscience vous le dicte, mais acceptez toutes les conséquences (procès, emprisonnement, etc.) qui pourraient découler de votre acte.

Pourquoi ce silence pudique des médias et des politiciens sur la torture ?

En guise de conclusion, j’aimerais poser deux questions aux éventuels lecteurs de ce blog : pourquoi ce silence pudique des médias et des politiciens sur la torture ? ; et où vous situez-vous par rapport aux quatre positions de base qu’on peut avoir face à la torture ? :

1. Toute forme de torture est justifiée quand l’intérêt de l’État est en jeu
2. La torture peut être pratiquée dans des circonstances exceptionnelles à l’intérieur d’un cadre juridique précis
3. La torture est justifiée dans des circonstances exceptionnelles sur la base du principe de responsabilité individuelle
4. Prohibition totale de la torture

Lectures suggérées :

  • Michel Terestchenko, Du bon usage de la torture : Ou comment les démocraties justifient l’injustifiable, La Découverte, 2008
  • Alfred W. McCoy, A Question of Torture : CIA Interrogatiion, from the Cold War to the War on Terror, Metropolitan Books, 2006
  • Sanford Levinson (ed.), Torture: A Collection, Oxford University Press, 2004 (cet ouvrage comprend deux textes importants : celui de Michael Walzer, Political Action : The Problem of Dirty Hands et celui d’Alan Dershowitz : Tortured Reasoning)
  • Serge Patrice Thibodeau, La disgrâce de l’humanité : Essai sur la torture, VLB Éditeur, 1999

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La nouvelle PAC devra aussi être un pacte avec les pays du Sud

Posté par Joaquin Munoz le 28 mai 2010

Alors que vont débuter les négociations en vue de la nouvelle politique agricole commune, nous voulons souligner qu’il est aujourd’hui impossible d’envisager la question agricole européenne sans examiner en même temps ses corollaires incontournables que sont la qualité de notre alimentation, le maintien de la biodiversité, le changement climatique et le développement des zones rurales dans les pays du Sud.

Il est d’abord urgent de réaffirmer la nécessité d’une politique agricole au Nord comme au Sud. L’agriculture n’est pas un secteur comme les autres. Elle est la base de notre alimentation et elle a un impact sur notre environnement, notre économie et nos territoires, tout en étant soumise aux aléas du climat. Elle est à la fois indispensable à la vie et constitue un élément d’identité structurant pour nos sociétés. C’est pourquoi elle doit être orientée par la volonté politique et non livrée aux seules lois du marché. C’est ce qu’ont bien compris les dirigeants européens de l’après-guerre lorsqu’ils ont décidé de créer la PAC.

Orienter l’agriculture européenne pour qu’elle ne produise pas de déséquilibres au Sud

Toutefois, les limites de cette politique se sont fait sentir dans les années 1980. Le soutien par les prix et les aides à l’exportation ont eu des effets pervers : impacts négatifs sur l’environnement et exportation des surplus de produits à bas coût aux pays en développement qui ont mis en péril leurs productions locales.

Malgré les réformes successives de la PAC, il est plus que nécessaire d’orienter l’agriculture européenne pour qu’elle ne produise pas de déséquilibres au Sud. En effet, si les politiques agricoles ont permis aux Etats-Unis et à l’Europe de protéger et développer leur agriculture, les pays en développement, poussés à l’ouverture de leurs frontières et à la dérégulation de leurs marchés par les institutions internationales, ont vu leurs agricultures désorganisées, découragées. Leur souveraineté alimentaire s’en est trouvée mise en danger.

C’est pourquoi la nouvelle PAC devra arrêter de monter les agriculteurs les uns contre les autres. S’il faut préserver une PAC en Europe, il faut aussi instaurer un véritable pacte avec le Sud.

Cela nécessite un changement d’approche : il faut passer d’une culture étatique à une véritable culture de coopération au sein des filières.

Passer à une véritable culture de coopération au sein des filières

Dans le monde, huit cent millions de paysans sont des agriculteurs familiaux. Ce mode de production traditionnel joue un rôle structurant fondamental dans les sociétés. Là où c’est le cas, afin d’éviter des exodes massifs, il est crucial de préserver ce modèle. Il importe même de le renforcer et d’en faire un pilier de l’organisation des agricultures en encourageant le regroupement en coopératives, lesquelles pourront à leur tour mettre au point des formes d’organisation sectorielles, d’abord à l’échelle nationale, puis dans les sous-régions. Ces organisations pourront alors prendre part à des processus participatifs pour impulser des régulations des marchés.

Les marchés du commerce équitable sont aujourd’hui l’exemple que ces régulations sont possibles. Dans ce cadre, des prix planchers garantis sont décidés à l’issue de consultations qui incluent les réseaux de producteurs ainsi que les autres acteurs économiques de la filière.

Ainsi structurés, les acteurs économiques peuvent acquérir une réelle connaissance des marchés et de leurs enjeux. C’est en effet l’une des conditions nécessaires de l’équilibre de la concurrence : qui détient l’information détient le pouvoir. Les choix de productions peuvent ainsi être faits en conscience.

Un pacte sur l’agriculture entre l’Europe et les pays du Sud devra aussi inclure une gestion durable des territoires par les communautés qui y vivent et un véritable cahier des charges environnemental permettant de promouvoir les modes de production durable qui préservent les écosystèmes.

Faire émerger des parties prenantes organisées au Sud

A l’implication des producteurs dans les filières devra s’ajouter la sensibilisation de citoyens-consommateurs plus conscients des enjeux et des conditions de production. Les produits agricoles ne doivent plus être considérés comme de simples flux de produits interchangeables. Leurs prix doivent intégrer le coût de la survie et du développement du producteur, celui de la gestion des territoires. Ils doivent aussi tenir compte des coûts cachés comme celui de la pollution, de la perte de biodiversité, qui ne doivent plus être endossés par les contribuables ou par les générations futures.

Ces mesures sont déjà expérimentées avec succès dans ce laboratoire à taille réelle que constitue le label international du commerce équitable Fairtrade / Max Havelaar. Elles pourraient inspirer les futures politiques agricoles au Nord comme au Sud, notamment au niveau de la gestion des filières agricoles transnationales. Il faudrait pour cela dépasser plusieurs écueils. Le premier est celui de l’absence de parties prenantes organisées au Sud dont il faudrait susciter l’émergence tout en résorbant les problèmes de corruption. Cela passe par le renforcement de la vigilance de la société civile dans de nombreux pays du Sud.

Il faudrait aussi changer de paradigme en sortant les denrées agricoles de la logique de libéralisation absolue des négociations de l’OMC. Enfin, il faudrait investir, d’une part pour améliorer les rendements dans la durabilité écologique ; d’autre part pour réinstaurer des instruments de régulation des matières premières agricoles.

Joaquin Muñoz

Directeur / Executive director

Association Max Havelaar France

www.maxhavelaarfrance.org

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Et si nous reparlions de la taxe carbone ?

Posté par Geneviève Ferone le 4 mai 2010

La vulnérabilité de notre société confrontée à des événements extrêmes

Quel point commun peut-il exister entre un volcan islandais et une marée noire dans le golfe du Mexique ? En apparence aucun. Pourtant à y regarder de plus près, il existe des similitudes entre d’un côté un phénomène naturel et de l’autre un accident industriel. Nous pouvons y voir le reflet de la vulnérabilité de notre société confrontée à des événements extrêmes qui soulignent crument notre état de dépendance. Serait-il opportun de reprendre un débat serein sur la taxe carbone qui vise justement à sortir progressivement de cet étau ?

Evoquée au cours de la campagne présidentielle dès 2007, inspirée du modèle suédois et pièce maîtresse du Grenelle de l’environnement, la taxe carbone a été brutalement escamotée de l’agenda parlementaire, laissant un arrière goût d’inachevé. Ces dernières semaines, le débat s’est durci jusqu’à la caricature. Le coup de semonce du Conseil Constitutionnel a ouvert une brèche politique impossible à colmater. Pourquoi ce qui devait être une mesure phare du quinquennat semble être aujourd’hui largement compromise ? Pourquoi avons-nous tous collectivement raté cet exercice de pédagogie sur les ressorts et les enjeux liés à cette nouvelle forme de fiscalité?

Pour rappel, ce qui est aujourd’hui reporté aux calendes européennes, est un projet de taxe dont l’objectif principal était de porter un signal-prix fort à la consommation finale des énergies fossiles sur deux fronts :

  • faire évoluer progressivement nos habitudes de consommation sans affecter le pouvoir d’achat
  • tout en encourageant les investissements dans les emplois et les brevets de la croissance verte.

Progressivement, la barque a été trop chargée et la cacophonie s’est installée. Les objectifs assignés à cette taxe carbone, se sont multipliés ce qui a nui à la lisibilité du projet, devenu trop complexe, nourri d’exemptions et d’exceptions. Les Français ont fini par y voir une taxe de rendement supplémentaire, un simple tour de passe-passe budgétaire destiné à renflouer les caisses de l’Etat, vidées par l’incurie d’une poignée d’acteurs économiques indélicats.

Une victoire à la Pyrrhus, un simple trompe l’œil de court terme

Nous avons donc raté l’occasion de nous engager dans une fiscalité environnementale ambitieuse ; l’idée de moins taxer le travail et davantage les sources de pollution en général, ne rencontre pas d’adhésion. Ainsi, l’abandon de la taxe carbone passe pour une grande victoire en faveur du pouvoir d’achat ; c’est une victoire à la Pyrrhus, un simple trompe l’œil de court terme. Les chiffres sont têtus. Tout se passe comme si nous ne voulions pas croire à la réalité des processus physiques qui sous-tendent les fondamentaux de notre économie. Avec le retour de la croissance, que tout le monde espère légitimement, nous aurons aussi des besoins croissants en énergie, majoritairement d’origine fossile. Rappelons que la France importe 99% de son pétrole et 97% de son gaz. Notre parc nucléaire ne représente que 30% de la consommation d’énergie primaire de notre pays. Nous sommes placés dans une situation de très grande vulnérabilité concernant les prix de l’énergie et nous n’aurons pas d’autre choix que d’en subir la hausse inexorable. Les plus faibles foyers seront les premiers à en souffrir au quotidien et les entreprises vont différer sine die les efforts de restructuration de leur outil de production, gage de pérennité et compétitivité.

L’économie mondiale doit se mouvoir dans une forte incertitude sur les enjeux climatiques et énergétiques. Certes la volatilité des opinions alimente en retour le caractère velléitaire du monde politique. Nous devons cependant agir maintenant et fortement en faveur d’une politique de développement durable ambitieuse et socialement acceptable. Ce qui est en jeu, n’est pas la sauvegarde d’une planète sanctuarisée mais notre capacité à inventer un nouveau modèle social et économique compatible avec un partage équitable, et si possible démocratique, de ressources sous tension.

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Le temps de l’Afrique – le cinquantenaire des indépendances africaines

Posté par Jean-Michel Severino le 7 avril 2010

Je voudrais partager avec vous un projet qui me tient tout particulièrement à cœur en cette année 2010 marquée par le cinquantenaire des indépendances africaines. Il prend la forme d’un essai intitulé Le temps de l’Afrique, que je viens de publier avec Olivier Ray aux éditions Odile Jacob.

Nous ne comprenons pas l’Afrique

Ce livre est né d’une stupéfaction et d’une rencontre.

La stupéfaction, c’est de s’apercevoir que nous ne comprenons pas l’Afrique, et que nous sommes aveugles au formidable jeu de forces qui l’animent.

L’arrivée de la Chine sur le continent est-elle une bonne ou mauvaise nouvelle pour ses habitants ? L’Afrique sub-saharienne est-elle trop ou trop peu peuplée ? Sera-t-elle en mesure de nourrir sa population en forte croissance ? Quels seront les effets du changement climatique au Sud du Sahara ? Doit-on s’attendre à la multiplication de guerres civiles et génocides de grande ampleur, comme celui qui a meurtri le Rwanda en 1994 ? Ou la tendance à l’apaisement engagée au tournant du siècle a-t-elle des chances de se poursuivre ? L’Afrique est-elle mûre pour la démocratie ? Faut-il craindre des vagues de migrants africains ? La croissance économique de ces dernières années est-elle au contraire appelée à durer, faisant de l’Afrique la prochaine puissance émergente ? L’Afrique a-t-elle sa place dans un monde multipolaire ?

D’innombrables ouvrages traitent de l’Afrique. Mais ils parlent d’une autre Afrique – celle de l’histoire. Nos clés de lecture sont aujourd’hui dépassées. Nous ne parvenons pas à déchiffrer les événements qui secouent le sous-continent et le transforment sous nos yeux. Deux Subsahariens sur trois ont moins de vingt-cinq ans. A l’opposé de nos sociétés européennes engourdies, le dynamisme démographique africain impose une cadence effrénée aux mutations du sous-continent. Il y avait seulement onze habitants par kilomètre carré en Côte d’Ivoire en 1960. Il y en a près de soixante dix aujourd’hui, et il y en aura cent dix en 2050. Si la France avait connu la même croissance démographique que la Côte d’Ivoire entre 1960 et 2005, elle compterait aujourd’hui deux cent cinquante millions d’habitants – dont soixante millions d’étrangers !

L’Afrique change donc précipitamment d’échelle et de cap. Compte tenu de la vitesse et de l’ampleur de la métamorphose en cours, nous devrions scruter la route plusieurs kilomètres en avant. Or nous regardons ce bolide africain s’élancer à toute allure… à travers un rétroviseur. Comment s’étonner que nous ne parvenions pas à penser sa trajectoire ? Le décalage est frappant entre le regard que nous portons sur l’Afrique, restée comme figée au siècle dernier, et ses réalités contemporaines.

L’Europe semble abdiquer

Dans le contingent des aveugles, le peloton européen figure au premier rang. Au fil des débats publics, l’espace au Sud du Sahara est présenté comme une terre maudite, marginalisée, à l’écart de la mondialisation. L’Afrique est perçue comme un objet de compassion, qui appelle – au mieux – la charité. Au pire, l’endiguement. Ses habitants sont promis à un avenir funeste dont la solidarité internationale, telle une perfusion d’antalgiques, devrait atténuer les souffrances ou réduire les convulsions. La charité a été largement sous-traitée à des organisations humanitaires et philanthropiques ; l’endiguement confié aux organisations onusiennes et aux Etats africains eux-mêmes. Ce regard, qu’il se veuille charitable ou « lucide », n’est certes pas sans rapport avec les réalités d’une Afrique qui émerge péniblement de plusieurs décennies de crises. Mais il ignore les bouleversements à l’œuvre sur le continent. Sans surprise, ce sont les acteurs les plus « jeunes » de notre société mondiale – Chinois, Indiens, Brésiliens – qui saisissent les opportunités de cette aventure inouïe. Savons-nous que les économies africaines connaissent, depuis le tournant du XXIème siècle, une croissance économique annuelle bien supérieure à celles des Etats-Unis ou de l’Europe ?

L’époque n’est pourtant pas si lointaine où nous avions l’impression de « connaître » l’Afrique, où nos pays y décelaient des « intérêts ». Depuis la fin de la guerre froide cependant, l’Europe s’en est détournée : plombé par une histoire pesante et aveuglante, son grand voisin du Sud est tombé en bas de la pile de ses politiques publiques. En ce début de XXIème siècle, tandis que des acteurs émergents des relations internationales s’intéressent aux évolutions de l’Afrique et à leurs relations avec ce continent, l’Europe semble abdiquer. La société de la rive Nord de la Méditerranée, et en premier lieu ses acteurs économiques, lui tournent le dos. Elle n’a plus de pensée publique réfléchie, cohérente, prospective sur l’Afrique.

Il est maintenant temps de reconnaître l’Afrique.

Ce livre est une tentative de penser une matière complexe et mouvante, qui défie nos grilles de lecture traditionnelles. Cette pensée part du refus de se laisser piéger par les évidences du passé. Elle repose sur l’observation des changements qui se déroulent sous nos yeux. Elle s’arrime, enfin, aux quelques points de repère que nous avons dans l’avenir. Nous savons d’ores et déjà que la population du sous-continent doublera en l’espace de seulement quelques décennies. Nous savons aussi qu’elle sera alors majoritairement urbaine. Or la façon dont les Africains vivront, se déplaceront, se définiront et interagiront avec leur environnement déterminera la trajectoire de leurs sociétés – mais aussi des nôtres.

Il ne s’agit pas ici de prédire si l’Afrique de demain ira « bien » ou ira « mal », ni de déterminer qui il conviendra alors de louer ou de blâmer. Les pages qui suivent ne se situent pas dans les débats stériles entre « afro-optimistes » et « afro-pessimistes », qui ont longtemps monopolisé les discussions sur le sujet. Le moment est venu de penser les conséquences de ces mutations d’intensité sismique sur l’Afrique, sur ses voisins et sur le monde. Ce que nous percevons, en interrogeant le présent et l’avenir, est la réémergence stratégique de l’Afrique – dans les risques comme dans les opportunités qui y sont liés.

L’Afrique du milliard et demi d’habitants s’imposera rapidement dans la mondialisation

L’Afrique est complexe. Jamais, peut-être, ne l’a-t-elle autant été qu’à l’heure de sa métamorphose. Toute analyse prospective d’un sujet en mouvement est condamnée à livrer des diagnostics frustes et des prévisions erronées. Nous assumons ces imprécisions et ces erreurs, convaincus que la complexité ne doit pas paralyser la réflexion. Il importe d’être en phase avec ce moment de l’histoire auquel nous nous situons, sans quoi nous risquons le chaos à nos portes – qu’aucune perfusion humanitaire ne saurait endiguer. L’Afrique du milliard et demi d’habitants s’imposera rapidement dans la mondialisation. Faute de s’engager dans des politiques cohérentes et adaptées, nous risquons de la voir s’inviter brusquement dans nos politiques intérieures. Le grand chambardement africain implique des choix radicaux de politique publique.

Nous avons rencontré Ibrahim dans un taxi à Johannesburg. La route était longue et encombrée pour arriver au centre-ville depuis l’aéroport. Nous avons sympathisé avec ce chauffeur, un Malien d’une trentaine d’années. Interrogé sur les raisons de son immigration en Afrique du Sud, il nous a raconté son périple. Le départ de son village natal, dans le Nord-est du pays. Après plusieurs saisons de mauvaises pluies, les céréales s’étaient faites rares sur le marché. Les spéculateurs quadruplaient les prix à la saison de « soudure ». Son père avait beau être l’un des hommes les plus riches du village, les portions avaient tout de même commencé à diminuer pour Ibrahim et ses six frères et sœurs. Ibrahim avait refusé de partir, comme ses cousins, se battre aux côtés de la rébellion. Par manque de rage contre son gouvernement. « Que voulez-vous qu’il fasse, le gouvernement ? Il n’a pas un franc dans ses tiroirs, il n’est même pas capable de payer l’instituteur du village. » Le récit d’Ibrahim collait : le Mali traversait à cette époque les années noires des ajustements structurels, et prenait la crise du coton de plein fouet.

L’histoire d’une grande migration, unique dans l’histoire de l’humanité

Alors Ibrahim a préféré partir. Commença pour lui une période d’errance à travers des grandes villes d’Afrique de l’Ouest. Il était à Abidjan quand la crise ivoirienne éclata. Il ne faisait pas bon y être étranger. Mais alors que la plupart de ses compagnons de route décidaient de se lancer dans le long périple en direction de Paris ou Londres, lui a préféré faire cap vers le Sud. On lui avait parlé de la nouvelle Afrique de Mandela, en plein décollage après l’Apartheid. Ce ne fut pas facile tout de suite : installé dans un Township, il traversa une nouvelle période de galère et de petits boulots. Voyant que nous regardions le petit chapelet qui pendait au rétroviseur, Ibrahim nous expliqua qu’il s’était converti. Une petite communauté évangéliste du township l’avait beaucoup aidé à son arrivée. Grâce à de l’argent emprunté à des fidèles et à une organisation caritative américaine, il a pu lancer son business. Il avait aujourd’hui cinq taxis à lui, reliés par un système radio dernier cri. Il prévoyait d’acheter un mini-van, pour relier les aéroports aux hôtels. « Comme les Chinois », qui ont aussi investi ce secteur. Encore quelques mois et il devrait pouvoir arrêter de conduire, pour se concentrer sur la gestion de son entreprise. Un petit bureau tout équipé l’attend. Et après ? Ibrahim a de grands projets. Il voudrait se marier et avoir des enfants. Mais d’abord changer de quartier : sa priorité est de sortir du township pour acheter un appartement en centre ville. Rentrer au pays ? Non : « mon pays c’est l’Afrique. Je suis chez moi ici. Et puis, business is good in South Africa. » Interrogé sur les violences anti-immigrés qui ont ensanglanté les townships à l’hiver 2008, il préféra changer de sujet.

Il nous est apparu que l’histoire d’Ibrahim était celle d’une Afrique en marche – tout sauf statique ou en marge du monde. Peut-être, aussi, de l’Afrique qui marche. L’histoire d’une grande migration, unique dans l’histoire de l’humanité. Ce livre s’attache à conter cette mutation africaine, riche d’opportunités et de défis d’un nouvel ordre. Une métamorphose qui marquera la planète dans son ensemble – et ne saurait laisser aucun de ses habitants indifférent.

J’espère que ces quelques réflexions vous donneront l’envie de découvrir ce livre, et de rejoindre les discussions sur l’Afrique au XXIème siècle qui accompagneront le cinquantenaire des indépendances africaines. Nous vous invitons chaleureusement à venir débattre des thèses avancées dans l’ouvrage, ou de partager votre vision de l’Afrique subsaharienne, des défis et des espoirs que suscitent sa métamorphose sur ce blog et dans le forum du site www.letempsdelafrique.com.

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En finir avec le « réchauffement climatique »

Posté par Fondation Chirac le 24 mars 2010

Si changement climatique il y a, quelle sera sa cartographie ? Chacun imagine bien que le réchauffement ou le stress hydrique ne seront pas identiques partout. Cependant la question de la carte du changement climatique n’est pas seulement une question pour scientifiques ou curieux. C’est une question politique : il en va de la capacité à convaincre, à mobiliser des esprits rendus sceptiques.

La tentation de renoncer à prévenir le changement climatique

S’il n’y a pas un fond d’évidence constatable dans les affirmations des scientifiques, alors on jettera le bébé avec l’eau du bain… D’autant que la tentation de renoncer à prévenir le changement climatique est grande : les Etats qui devraient se montrer exemplaires sont appauvris par la crise ; le monde s’est divisé ; chacun se replie sur soi et cherche de bonnes raisons de différer et de douter… Et si, par bonheur, le changement climatique était un mythe ? Chacun se prend à rêver d’une supercherie scientifique qui dispenserait de faire les pénibles sacrifices réclamés par le rapport Stern.

Alors comment convaincre les Européens de se mobiliser pour lutter contre le réchauffement après un hiver parmi les plus froids des dernières décennies ?

Et pourtant, ailleurs, le changement climatique n’a rien d’un mythe. La sécheresse dans le nord de la Chine est sans précédent. Une grande partie du Proche-Orient intérieur a soif. Il faut des trains de camions d’eau pour alimenter l’Est de la Syrie, là où l’agriculture pluviale est née et au presque plus rien ne pousse depuis trois ans.

Si l’on veut continuer à mobiliser, l’idée de changement climatique ne peut plus être seulement associée à l’idée de réchauffement. Elle ne devrait plus circuler aujourd’hui sans sa « carte », une carte d’identité précise, une carte qui puisse permettre à chacun de le reconnaître.

A quoi ressemble la carte du changement climatique

Que devrait-il se passer si la théorie est juste ?

- d’abord la continentalisation accrue aux latitudes moyennes : avec plus de pluie, de neige, d’inondations, de fraîcheurs sur les façades maritimes des moyennes latitudes, le phénomène étant plus net sur les façades occidentales des continents de l’hémisphère nord : les Etats-Unis, la Chine occidentale, le Japon. L’accentuation des précipitations devrait également se faire sur les massifs montagneux avec tous les dangers d’une torrentialité accrue pour l’aval. En même temps, aridité et sécheresse accrue dans le centre des continents : les grandes plaines américaines, notamment à l’Ouest du Mississippi, les plaines de haut plateaux de l’Eurasie du Don aux plaines du Nord-Est chinois…

- Ensuite l’aridité accrue aux tropiques avec peu d’exceptions et des conséquences pour la zone subtropicale : le Nord de l’Inde, la Méditerranée, l’Afrique du Sud, le Mexique et l’Amérique centrale vont connaître un accroissement presque généralisé du stress hydrique.

- Une situation plus compliquée autour de l’équateur avec des plus qui peuvent prendre des allures catastrophiques mais aussi des déficits localisés qui peuvent perturber l’équilibre d’écosystèmes fragiles.

Ces données, bien recensées par exemple par le German Advisory Council on Global Change méritent d’être mieux connues. Elles signifient que l’eau est au cœur des problématiques politiques de demain plus encore que ne l’avait prédit le rapport Camdessus, et que les investissements pour se ré-équiper, partout, vont être considérables. La solidarité pour l’eau, pour la prévention des dommages qu’elle peut causer, pour compenser et gérer les pénuries, pour assurer l’approvisionnement des villes, la solidarité pour l’eau est une politique d’une importance comparable à la prévention des émissions de gaz à effet de serre.

Retrouver des cartes réalisées par

German Advisory Council on Global Change

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La prévention des conflits peut (encore) rapporter gros

Posté par Fondation Chirac le 24 février 2010

La fin de la Guerre froide a vu plusieurs parties du monde bénéficier des dividendes de la paix : l’Europe d’abord avec la fin de la course aux armements conventionnels, l’Afrique australe avec la fin des conflits ouverts en Namibie, en Angola, au Mozambique, l’Amérique centrale enfin avec l’extinction des Contras et des fronts révolutionnaires. Recueillir les dividendes de la paix n’a été possible dans ces régions que parce que les accords divers qui ont mis fin aux conflits ont été assortis de mesures crédibles de prévention du retour au conflit. Mesures militaires avec des accords de désarmement, des mesures de confiances et de sécurité, des déploiements internationaux destinés à rassurer ceux qui désarmaient. Mesures sociales ensuite avec des processus de réconciliation, de reconstruction, de réintégration des belligérants. Mesures économiques avec d’importants paquets de reconstruction, de développement régional, de restructuration économique. Mesures symboliques enfin, avec la participation de toutes les forces morales et détenteurs de la légitimité au processus de concorde : partis, Eglises, syndicats, institutions internationales.

Investir ailleurs que dans l’armement

Des dividendes de la paix, il en reste beaucoup à recueillir dans le monde appauvri qui sort de la crise économique et financière, une crise qui aura causé des dommages de guerre en temps de paix. Partout, il faut arriver à soustraire au surarmement un principe de suffisance raisonnable. Tout près de nous, en Europe d’abord : les niveaux de dépense militaire des Balkans, de la Grèce, de Chypre sont encore anormalement élevés. Avec la Russie ensuite : contre qui, pour quelle cause, prolonge-t-elle son effort d’armement à des niveaux trois ou quatre fois supérieurs au moins à ceux de l’Allemagne ? Le Proche et le Moyen-Orient ont des dépenses militaires d’avant-guerre… Que dire des PMA ?

Que d’argent qui pourrait aider à combler les déficits sociaux, régionaux, publics aggravés par la crise économique ! Que de capacités d’investissement durablement gaspillées !

Inventer de nouveaux instruments de prévention

Pour y arriver, il faut arriver à inventer de nouveaux instruments de prévention : des traités crédibles et solides là où ils font défaut (sur les armements conventionnels en Europe par exemple), des garanties de sécurité permettant de tranquilliser ceux qui sincèrement cherchent à s’engager dans une dynamique de désarmement, comme autour de la Mer Noire. Mais il faut surtout des échanges, des complémentarités, des interactions entre les sociétés civiles, des intérêts en commun. Une telle dynamique n’est pas possible si le protectionnisme économique refait surface. Elle n’est pas possible non plus si les frontières se ferment aux travailleurs migrants. Rien ne peut aboutir sans un minimum de solidarité, d’aide au développement, d’appui désintéressé des tiers.

Une nouvelle génération de leaders d’opinion doit s’engager

Mais un nouvel encadrement institutionnel de la sécurité, du commerce et du développement ne suffira pas. Une nouvelle génération de leaders d’opinion doit s’engager dans les efforts de prévention aux côtés des élites institutionnelles : ceux qui parlent à la jeunesse, ceux qui parlent aux femmes, ceux qui parlent aux pauvres et aux extrêmes. Les sociétés sont plus complexes, moins tenues et dirigées que celles de la fin de la Guerre froide. Les dirigeants politiques s’évertuent à capter l’attention médiatique mais leur légitimité est plus diluée. Notamment lorsqu’il s’agit de produire cette confiance particulière qui est nécessaire à désarmer la crainte d’un nouveau conflit. Il faut des médiateurs aux mains nues, des leaders d’opinion de quartier, des maillages denses d’avocats de la paix et du désarmement, capables de reconnaître dans l’autre un proche, un voisin et peut-être demain un allié.

En complément de ce billet, vous pouvez vous reporter à cet article de Jacques Delpa : Greek Crisis: Ending (at last) the Trojan War

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