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Entretien avec Geneviève Ferone

Posté par Geneviève Ferone le 15 avril 2011

Assiste-on à un changement de paradigme concernant le développement économique et social ?

Oui. Particulièrement depuis 2008 et ces derniers mois, avec la crise économique ravageuse. Car les questions de précarité, de désocialisation, de vulnérabilité et de perte du pouvoir d’achat ont pris énormément d’importance. Y compris dans les pays développés, réputés plus robustes. De fait, la nécessité de redonner du pouvoir d’achat, d’accélérer les transferts de technologies en vue de créer de la croissance et des emplois, notamment dans les pays émergents, occupe le devant de la scène.

Est-il pris en compte par les experts et les gouvernements ?

Oui, ces derniers ont changé de registre, en mettant davantage en avant les programmes sociaux. La question qui se pose alors avec acuité porte sur la création de richesse : on en crée, certes, mais comment et pour qui la redistribuer ? Comment éviter l’exclusion ? Comment créer des « amortisseurs » pour protéger les plus démunis ? Dans les pays émergents, se pose la question des denrées alimentaires, de l’énergie, du loyer. Les questions relatives au  logement, à l’alimentation, à l’énergie, à la mobilité, sont devenues prégnantes. Du côté du consommateur ces préoccupations tournent d’ailleurs en boucle : il suffit d’examiner la teneur des blogs et la couleur des programmes politiques.

La fondation Chirac sensibilise les prescripteurs de bois du secteur de la construction. Ce projet est-il en phase avec l’apprentissage de la « sobriété » dont vous parlez dans votre livre, le « Krach écologique » ? A quels autres exemples quotidiens pensez-vous ?

Si on considère qu’on est entré dans une phase de transition, qui s’articule sur les enjeux d’une  pensée différente par rapport à la consommation des ressources, et qui vise à instaurer des cercles vertueux autour du recyclage, de l’optimisation, de la réduction et de la réutilisation, on peut se demander comment faire dans des secteurs tels que la construction, par exemple. Ce sujet concerne en fait l’industrie du recyclage au sens large : on jette beaucoup trop, en regard de ce qui pourrait être réutilisé, réinjecté dans des procès de fabrication, dans une économie circulaire. « Mon déchet peut devenir la ressource de quelqu’un d’autre », à condition qu’il existe une filière de  valorisation, de recyclage, …Cela suppose alors une chaine de logistique, éventuellement de « retransformation » de la ressource pour la faire correspondre à un cahier des charges précis, pour qu’elle soit réutilisée dans des conditions de qualité et de sécurité équivalentes.

On pourrait prendre exemple sur la Nature ?

Toute cette chaîne est à inventer, effectivement sur le modèle de la Nature, qui nous offre au quotidien cette intelligence. Elle ne produit en effet que des déchets bio-nourriciers. Et l’homme est finalement la seule espèce qui ne produit pas que des déchets bio-nourriciers. Cependant, des expertises, complètement nouvelles, nommées « biomimétisme », nous permettent d’imiter la Nature. Et nous pouvons, de plus, allonger la durée de vie des produits, en trouver de beaucoup plus « vertueux », c’est-à-dire contenant moins d’intrants chimiques, ayant permis de stocker le carbone, comme le bois, et permettant de multiples usages. A condition, toutefois, de mesurer l’empreinte environnementale et l’économie réalisée.

Mais ne sommes-nous pas actuellement dans une forme de double injonction : d’un côté préserver, de l’autre consommer, toujours davantage ?

A notre époque se télescopent deux messages apparemment contradictoires. Même si on ne se place pas sur le plan moral, on voit que d’un côté on vend de plus en plus de produits éphémères, jetables, dont on renouvelle les générations, avec finalement peu de valeur ajoutée, et de l’autre côté, quand on préconise d’augmenter la durée de vie de certains produits, on se place à contre-courant de certaines industries qui, à travers des stratégies marketing, sont dans cette logique d’accélération des temps d’usage. Et en même temps, de nombreux messages vont dans le sens de l’économie circulaire et celle de la fonctionnalité : c’est-à-dire acheter un produit ou un bien dans le but de le faire durer ou partager l’usage d’un bien ou d’un service. C’est une forme de « dématérialisation » : on n’est plus « propriétaire de », on confie à quelqu’un la charge d’entretenir le parc des objets. Cependant, à ce moment, on déplace la chaine des valeurs de l’économie. C’est, de fait, l’apprentissage d’une forme de « légèreté », ce qui suppose un niveau de « maturité » des différents acteurs qui vont partager le bien ou le service en question. Mais il suffit d’un grain de sable pour gripper le système…C’est un modèle encore très fragile, car encore très expérimental.

Que pensez-vous de l’instauration de la Semaine Nationale du Développement Durable, (du 1er au 7 avril). La responsabilité de chacun d’entre nous y est particulièrement mise en avant, et vous semblez donner davantage d’importance à une nouvelle gouvernance mondiale…Quelle forme aurait, selon vous, cette nouvelle gouvernance ?

D’abord, la gouvernance mondiale existante n’est pas encore homogène. Et quand on évoque la « nouvelle gouvernance », on constate qu’existent des « briques »…Mais qu’il s’agit d’un processus extrêmement lent. Depuis Rio, en 1992, et à l’approche de Rio+20, il y a eu les travaux GIEC et le protocole de Kyoto, bien sûr, mais tout cela est très fragile et avance tout doucement.

Je crois qu’il faut imaginer autre chose : des initiatives locales.

Dès lors, la Semaine du Développement Durable est positive : elle sensibilise les acteurs et pendant une semaine, elle pose une thématique unique. Elle permet de concentrer les attentions. Chacun peut ainsi voir le développement durable, pour ainsi dire, « à sa porte », sinon il reste lointain et abstrait. Cela donne du sens localement. Mais je crois qu’il est crucial d’imaginer une gouvernance au niveau des régions, des territoires, des villes : ceci permettrait aux citoyens de s’engager politiquement et de constater les résultats à l’échelle de leur territoire.

Pensez-vous que les changements impliqués par la prise en compte des notions de protection de l’environnement, de préservation de la biodiversité, nous mettent en face de nouvelles priorités?

Oui, la question essentielle devient : pouvons-nous nous permettre le luxe de nous développer encore au détriment de l’environnement ?

Deux flèches temporelles nous gouvernent, partant dans deux directions opposées.

Celle de l’entropie : on prélève plus de richesses qu’on en renouvelle ou en restaure…donc on se dirige vers l’épuisement des ressources naturelles et vers la destruction de l’environnement. Car nous sommes de plus en plus nombreux et énergivores, que nous produisons beaucoup de déchets non recyclables.

Mais l’autre flèche consacre le fait qu’on n’a jamais été aussi sachant, autant détenteurs de connaissances…Et ces connaissances peuvent nous permettre de restaurer les équilibres que nous sommes en train de détruire.

…Encore une dualité ?

Oui, une course contre la montre. Cette connaissance nous permettra t-elle un jour de gagner en maturité et de limiter, voire stopper, cette « prédation » qui entraine un épuisement des richesses ? Mais je veux être optimiste. J’espère en un « sursaut ». Le temps étant de l’argent, il faudra des investissements substantiels pour que ces connaissances se focalisent sur les sujets pertinents, et soient partagées à bon escient. Et ce n’est pas l’argent qui manque, il faut le mettre au bon endroit.

Dans les pays du Nord, les plus avancés, il semblerait qu’un grand nombre de personnes commencent à privilégier « l’immatériel » (que certains prétendent mesurer, voir le BIB, l’indice de « Bonheur Intérieur Brut ») ?

Oui, il faudrait peut-être modifier nos instruments de mesure. Le PIB, par exemple, apparaît assez incomplet, car il ne permet pas de prendre en compte la destruction du capital naturel, la dette écologique. On peut donc connaître une grande croissance associée à une grande pollution, …Il serait alors judicieux de sortir de cette idée de croissance stricto sensu, au profit de la notion de « prospérité » qui signifie alors également développement, niveau de vie préservé, mais aussi bien-être, richesses « immatérielles », société de la connaissance. Donc, c’est plus large : je préfère le mot « prospérité » à celui de « croissance économique », car il l’englobe et le dépasse. La question se pose donc d’une nouvelle métrique pour cette « prospérité ». De nombreux économistes y réfléchissent. Le sujet est installé.

Ceci dit, le PIB est un alphabet universel, relativement simple. Sera t-on capable de trouver un instrument aussi adéquat pour mesurer la « prospérité » ?

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Quel sera le nouveau Feu de Prométhée ?

Posté par Geneviève Ferone le 16 mars 2011

Une tragédie déjà maintes fois jouée

Depuis la nuit des temps, les mythes fondateurs les plus anciens ont parfaitement capturé l’essence de notre âme tourmentée et décrit la fragilité de notre existence. L’éternel « facteur » humain a traversé tous les âges, tissant inlassablement les mêmes drames, passant par les mêmes déchirures. Tout est appelé à se répéter à chaque instant de la vie, dans chaque civilisation, mettant en scène les éléments immuables d’une tragédie déjà maintes fois jouée. Pourtant derrière les terribles événements de ce début d’année 2011, révolutions et catastrophes naturelles, se dessinent pour la première fois avec une très nette acuité, l’extrême vulnérabilité de nos sociétés dans ce qu’elles ont en commun de plus précieux : l’énergie.

Une double irréversibilité marque le cheminement de l’humanité

Le système énergétique sur lequel tourne le monde engendre des conséquences irréversibles. La loi de l’entropie nous rappelle qu’il existe une flèche de temps qui oriente l’avenir dans une seule direction, celle de l’exploitation et de la dégradation du stock de ressources épuisables. Nous laisserons donc aux générations futures un patrimoine naturel très largement entamé et moins adapté à leurs besoins. Cependant, la loi de l’entropie n’est pas la seule flèche de temps qui gouverne notre évolution. L’augmentation de nos connaissances est tout aussi déterminante, bien que moins tangible. Le progrès du savoir humain est aussi un processus irréversible. Une double irréversibilité marque le cheminement de l’humanité : la ponction des stocks de ressources non renouvelables et l’accumulation des techniques et des savoirs.

Une course de vitesse

A partir de ces deux processus dynamiques, on peut décider d’une intensification des prélèvements à condition de disposer d’un niveau de connaissances suffisant pour assurer la pérennité du système ; en l’occurrence, la pérennité du système énergétique de la planète. Nous sommes pris dans une course de vitesse, il nous faut simultanément réduire la vitesse de dégradation des ressources et investir massivement dans la recherche, et en priorité sur tout ce qui pourra réduire l’intensité énergétique de notre niveau de vie et développer des solutions alternatives.

Tout semble être réuni pour affronter au mieux cette échéance. Pour autant, nous avons pu nous rendre compte à maintes occasions que nous n’utilisons pas toujours à bon escient l’information dont nous disposons pour organiser la transition dans les meilleurs délais. C’est exactement la situation à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés. L’enjeu réside dans la capacité de nos institutions à faire face à un problème plus grand qu’elles et face auquel, faute d’alternative à la fois technologique et politique, nous restons tétanisés et impuissants. Personne ne peut imaginer un monde sans énergie. Nous ne pouvons pas (encore) nous passer des énergies fossiles, nous redoutons l’énergie nucléaire plus que les menaces du changement climatique et les énergies renouvelables sont dérisoires à la maille de l’enjeu. Le Feu ancien s’épuise lentement ; dans son déclin il menace d’embraser la terre et de diviser les hommes. De quoi sera donc fait le nouveau Feu de Prométhée ? A aucun autre moment dans notre histoire, cette question ne s’est posée avec autant d’urgence, au point que les réponses qui seront apportées vont d’ores et déjà structurer la trame de la première moitié de notre siècle.

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De l’importance de préserver les forêts

Posté par Emmanuelle Grundmann le 3 mars 2011

Après l’année internationale de la biodiversité proclamée par l’ONU en 2010, c’est au tour des forêts de tenir le haut de la scène internationale. Certes, les années et les journées internationales se succèdent sans que parfois nous ne voyions le moindre résultat concret. Ces évènements, s’ils ont le mérite de mettre en lumière la forêt, l’eau potable, les droits des peuples autochtones entre autres, ils ont néanmoins un inconvénient majeur : celui de ne durer qu’un temps limité. Au risque d’oublier de continuer l’action et la sensibilisation, une fois l’événement passé.

L’eau de New York sauvée par la forêt

Les résultats, nous l’avons vu à Nagoya, n’ont pas été à la hauteur des enjeux de l’année de la biodiversité qui s’est achevée. Heureusement, 2011 peut être considérée comme une séance de rattrapage pour tous ceux qui ont refusé de voir dans la biodiversité, l’enjeu majeur de la planète pour notre futur.

Refuser la mise en place d’actions en faveur de la préservation de la biodiversité au nom du développement économique résulte d’une vision à très court terme doublée d’un non sens le plus total. Certes ces mesures peuvent paraître contraignantes de prime abord, cependant, elles seront les garantes d’une bonne santé économique et sociale sur le moyen et le long terme. Car la biodiversité nous rend des services, et pas des moindres. Celui d’approvisionnement en eau potable par exemple ou bien encore cette pollinisation, essentielle pour une grande partie de l’agriculture mondiale, sans oublier le nombre toujours croissant de substances médicinales découvertes parmi les animaux, les plantes et les micro-organismes. Une partie de ses services sont rendus possibles par les forêts et les espèces qu’elles abritent.

L’exemple de la ville de New York est à cet égard remarquable. Depuis toujours la ville était réputée pour son eau potable, gratuite. Une eau qui prenait sa source aux confins des forêts du nord de l’état, dans les montagnes Catskill. Cependant, cette région vit au milieu du 20ème siècle une importante extension des terres arables au détriment des écosystèmes sauvages, et tout particulièrement des forêts. Cette agriculture prenait alors le tournant de l’agro-industrie, terriblement gourmande en pesticides et engrais chimiques. Et, à la fin des années 1990, la pollution des sols et des nappes phréatiques fut si importante que l’eau était devenue impropre à la consommation. Cependant, la municipalité décida non pas d’opter pour une usine de traitement des eaux coûtant entre 6 et 8 milliards de dollars mais de restaurer l’écosystème dégradé des montagnes boisées des Catskill. Et ce, pour un coût de moins d’un milliard de dollars. Aujourd’hui, les 9 millions de personnes de la grosse pomme et de ses alentours peuvent à nouveau boire une eau potable de haute qualité.

En plus de ces services, n’oublions pas que ces forêts dans leur grande diversité (tempérées, boréales, tropicales et méditerranéennes) abritent encore 300 millions d’hommes et de femmes. Baka, Penans, Awà, Dongria Kondh ou encore Komi et Sami, la forêt représente leur garde-manger, leur pharmacie, leur maison, leur vie, leur âme. Et près de 2 milliards de personnes dépendent directement ou indirectement des ressources des forêts pour vivre. La surexploitation de ces écosystèmes et la déforestation sévère qui sévit dans certaines régions du globe met en péril la survie de toutes ces populations. Un constat que j’ai pu faire à de multiples reprises au fil de mes voyages et reportages.

La forêt, notre assurance vie pour l’avenir

Dernièrement, en Colombie, Juan et sa famille, des Kogis, m’ont longuement parlé du lien qu’ils entretiennent avec leur forêt. Une forêt dont ils connaissent les moindres recoins et les espèces qu’elle abrite. Cette forêt leur fournit tout ce dont ils ont besoin, ou presque. Ils ne pourraient vivre sans elle et ne manquent pas de la remercier pour tout ce qu’elle leur apporte.

Dans nos pays où la consommation s’est érigée comme valeur suprême, sans que nous le sachions, les forêts (et particulièrement celles de la ceinture tropicale) continuent à nous fournir de multiples produits et services dont nous ne pouvons nous passer. Cependant, loin de la remercier, nous la surexploitons, pire, nous la rasons.

Il faut espérer que cette année 2011 permette au grand public et à tous les acteurs, politiques, sociaux et économiques de mieux connaître ces écosystèmes et de mesurer à quel point ils constituent notre assurance vie pour l’avenir. Et, si nous voulons que cette année des forêts soit concrétisée par de véritables décisions politiques et économiques, ambitieuses, courageuses, nécessaires et à la mesure des enjeux que ces écosystèmes représentent, nous devons tous nous mobiliser. Cette année des forêts n’est pas celles de quelques personnalités, ONGS et Fondations dédiées à leur préservation. Cette année des forêts est la nôtre. De l’avenir des forêts dépendra également le nôtre.

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Les forêts tropicales dans le marché du carbone : chance historique pour le climat ou nouvelle source de «hot air» ?

Posté par Alain Karsenty le 10 février 2011

En 1997, à la veille de la conférence de Kyoto, on pouvait se demander si les négociateurs allaient privilégier l’instrument de la taxe carbone ou celui des marchés des permis d’émission pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre. La solution du marché fut retenue, accompagnée de mécanismes de « flexibilité » comme le mécanisme de développement propre (MDP). Ces mécanismes étaient censés permettre d’atteindre les objectifs quantitatifs de réduction des émissions adoptés, mais à un coût moindre. Ces choix s’appuyaient sur les théories économiques qui indiquent que l’on peut, pour réaliser un objectif environnemental, choisir une régulation par les prix (la taxe) ou par les quantités (les quotas). L’existence possible d’un seuil dangereux de concentration qui ferait basculer le système climatique dans une dynamique incontrôlable plaidait plutôt pour une approche par les permis d’émission de type « cap-and-trade ». Malheureusement, le plafonnement des émissions n’a jamais été réalisé, faute d’une participation des pays émergents et du fait de diverses « échappatoires » comme le MDP.

Près de 10 ans après l’entrée en vigueur des mécanismes de flexibilité, il devient de plus en plus manifeste que ceux-ci ont surtout servi à différer des investissements de réduction des émissions et les adaptations nécessaires dans les modes de consommation et de transport dans les pays industrialisés, et qu’ils n’ont eu qu’une influence très marginale sur les objectifs ultimes de la convention climat. Le MDP a permis à une foule d’experts de faire de bonnes affaires mais n’a pas empêché l’ouverture, au côté des champs d’éoliennes, en Chine et ailleurs de centaines de centrales au charbon, contrairement aux espoirs de la fin des années 1990. L’économie politique d’un mécanisme dont la fiabilité dépend d’expertises rigoureuses appuyées sur la précision et transparence des informations mises à disposition par les entreprises a été totalement sous-estimée. La conception même de l’instrument, basé sur la constitution de scénarii « que se serait-il passé sans le projet ? » couplé à un marché où les bureaux certificateurs sont en concurrence auprès des entreprises candidates au MDP, ouvre la porte à des dérives de toute sorte que l’organisme régulateur n’a pas les moyens de contrôler. Quant à l’ambition de « développement », en principe condition sine qua non d’un projet MDP, elle a été vite abandonnée.

« Hot air » ?

Sans qu’un véritable bilan de ces dispositifs de marché n’ait été tiré par la Convention Climat (dispositifs critiqués, entre autres, par des personnalités aussi renommées que le climatologue Hansen ou l’économiste du changement climatique Nordhaus), il est possible qu’à Durban ceux-ci soient reconduits, voire que leur champ soit élargi aux forêts tropicales à travers le mécanisme REDD (Réduction des Émissions issues de la Déforestation et de la Dégradation). Or, la variation des taux de déforestation d’une période à l’autre dépend tout autant sinon plus des variations des prix agricoles et des incidents climatiques que de l’action publique, surtout dans les États « défaillants ». Les crédits carbone délivrés auront ainsi toutes les chances d’être le produit de circonstances plutôt que des choix d’action publique, ce qui génèrera encore plus de « hot air » et affaiblira le signal-prix, fondement du système d’incitation.

Il est possible d’envisager une autre architecture, tant pour le monde post-Kyoto que pour le mécanisme REDD, autour de la fiscalité. La création d’un fonds international de lutte contre la déforestation dépend seulement d’une décision concertée d’un certain nombre de pays, qui pourraient décider de l’abonder avec les fameux « financements innovants » qu’ils pourraient mettre en place chez eux. C’est l’idée de Georges Soros, qui plaide pour qu’un tel fonds soit alimenté, au moins dans un premier temps, par une taxe sur les billets d’avion – à l’instar du système mis en place à l’initiative de la France pour la lutte contre le sida – et qu’il finance également la transformation de l’agriculture dans les pays tropicaux. Ces mesures devraient viser également le soutien aux activités économiques valorisant durablement les différentes ressources forestières, mais aussi le domaine agricole (« intensification écologique ») et celui du foncier (droits opposables en faveur des paysans et des communautés face aux tentatives d’accaparement par l’agrobusiness). Et dans les États défaillants, rien ne sera possible sans commencer par reconstruire des capacités d’action publique et de restaurer un minimum d’état de droit. Autant de priorités de politique publique dont il serait illusoire d’attendre qu’elles soient traitées par le marché (du carbone).

Alain Karsenty
CIRAD

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Et le désert est redevenu un espace immense

Posté par Jacques Godfrain le 26 janvier 2011

Le Sahel n’est pas un désert d’hommes. Il en est partout, au bout et au bord de chaque piste, au coin de chaque dune. Pour qui connaît un peu (qui les connaît beaucoup ?) ces immensités, on sait que là vivent des hommes et des femmes inscrits totalement dans cette nature hostile, mais dont ils savent à la fois s’acclimater et faire des remparts.

Leurs richesses sont leurs troupeaux, faméliques loin des points d’eau, magnifiques à la saison ou près de la maigre végétation.

Depuis des décennies, les Européens ou les Africains ont compris l’importance et la richesse du monde pastoral. Les études sur les races animales tropicales sont anciennes, dans nos écoles vétérinaires, à l’Agro, à l’école vétérinaire de Dakar.

Ces soins, ces vaccinations, ces suivis des cheptels sub-sahariens ont tissé au fil des ans des liens étroits, intimes et confiants, entre ces populations et ceux qui contribuent à leur vie et parfois leur survie.

Et puis sont venus l’ajustement structurel, l’abandon progressif de l’agriculture comme première préoccupation des financiers, les gels budgétaires, les directives des grandes institutions.

L’Homme du désert a vite compris que l’état sanitaire de son troupeau n’était pas une priorité, et qu’il ne comptait guère dans la tête de ceux qu’il avait accueillis, en touristes, en frères, en amoureux des soleils couchants, et parfois pour lesquels les grands-parents étaient morts.

Et le désert est redevenu un espace immense.

Alors d’autres hommes sont venus, ont parlé, ont aidé, ont soutenu et souvent remplacé, par leur appui et leur sens de la fraternité, les hommes blancs.

Aujourd’hui, les circonstances exigent, non pas la contrition, mais l’action.

Les forces spéciales ne suffiront pas. Il faut absolument revoir nos positions sur l’agriculture et l’élevage. Un formidable organisme existe, l’OIE (L’Organisation mondiale de la santé animale (1)) pour lequel chaque année, budget après budget, on sent les tentatives d’amoindrissement financier.

Il faut renouer le dialogue avec ceux qui soignent et donc nourrissent.

Lutter contre la faim, c’est cela ; lutter contre les médicaments et vaccins factices, c’est cela et pas l’incantation.

Lorsque la sagesse des hommes sait l’emporter sur la force des choses, alors ceux qui enlèvent ou tuent n’ont plus leur place.

Prévenir les conflits, c’est montrer aux plus démunis que la vie au bout du compte permettra au berger d’espérer, au soir de sa vie, laisser un troupeau plus nombreux que celui légué par son père.

Jacques GODFRAIN
Ancien Ministre
Membre Honoraire du Parlement
Député suppléant de l’Aveyron

(1) L’Office international des épizooties a été crée en 1924 pour combattre les maladies animales, en 2003 l’Office est devenu l’Organisation Mondiale de la Santé Animale mais a gardé son acronyme historique OIE.

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Excellente année 2011 à tous, ainsi qu’à toutes les forêts du Monde…

Posté par Tristan Lecomte le 5 janvier 2011

Les Nations Unies ont déclaré 2011 comme l’année des forêts, ce dont nous nous félicitons à la Fondation. Celle-ci a en effet parmi ses objectifs prioritaires la lutte contre la déforestation et le soutien de filières de bois durables, en particulier parce qu’elle a conscience du lien étroit qui existe entre la préservation des forêts et la défense des peuples premiers.

Le futur de ces populations est de fait intimement lié à leur écosystème, dont ils dépendent pour vivre. Préserver leur forêt, c’est leur permettre de continuer à vivre de manière traditionnelle, de subvenir à leurs besoins en exploitant durablement les ressources de la forêt et aussi de préserver leur culture et leur langue, la forêt les protégeant de l’évolution frénétique du Monde actuel.

La déforestation d’une zone habitée par un peuple premier est très souvent synonyme d’entrée à marche forcée dans le monde occidentalisé et globalisé et de perte de repères pour ces populations fragiles. On mesure ici un des aspects de l’interdépendance très forte qui existe entre la forêt et le développement humain.

La forêt n’est pas qu’un ensemble d’arbres et de végétaux à admirer lors d’une promenade champêtre. La forêt est un immense sanctuaire de biodiversité, la première réserve d’eau douce au niveau mondial, le meilleur moyen de préserver nos sols de l’érosion, de maintenir les sols riches et donc productifs pour les récoltes, et de préserver le climat.

100 mètres carrés de forêt en moins chaque seconde

La forêt est le poumon de notre planète, un poumon en piteux état et que l’on continue de détruire au rythme de 100 mètres carrés de forêt en moins chaque seconde

Souhaitons donc que cette année 2011 soit le point de départ d’une plus grande prise de conscience de l’importance de la forêt et de ses multiples interdépendances avec les enjeux du développement humain. A tous, nous vous souhaitons, une merveilleuse année 2011… dans la forêt !

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Gérer la forêt Durablement : l’approche modèle du Forest Trust

Posté par Tristan Lecomte le 20 octobre 2010

Selon le WWF, 40 % des importations de bois en France sont illégales. Le manque d’information sur les enjeux de l’éco-certification explique ce comportement. Il y a là un levier d’action puissant pour lutter efficacement contre la déforestation incontrôlée à travers le Monde. Le Forest Trust (TFT) est une organisation non gouvernementale reconnue dans ce domaine, et un partenaire privilégié de la Fondation pour son volet “lutte contre la déforestation et la désertification”.

L’originalité de TFT est d’aborder le problème de la déforestation en ayant une approche sur l’ensemble de la filière. A quoi bon sensibiliser les consommateurs à l’achat de bois durable si les filières ne sont pas mises en place et contrôlées efficacement en amont ? Comment encourager l’industrie forestière à de meilleures pratiques sans aide technique sur le terrain et sans incitation par le marché en aval ?

Les étudiants de la promotion Moabi sur un chantier d’exploitation forestière.2Ainsi, TFT agit de bout en bout de la chaîne de valeur du bois, pour en assurer une bonne gestion. En améliorant les conditions de plantation, de coupe et de vente du bois, on passe d’un situation où la déforestation aggrave le réchauffement climatique et entraîne les populations vers une paupérisation croissante (ceux-ci ne bénéficiant que marginalement des retombées de la vente illégale du bois), à une situation vertueuse de gestion durable de la forêt, d’augmentation de sa capacité de séquestration du CO2 et de valorisation de la filière au profit de tous.

C’est l’esprit du Centre d’Excellence Sociale de gestion durable des forêts au Cameroun, financé en partie par la Fondation. Ce centre est lié à une concession forestière, la plus grande de la région, pour la première fois en Afrique, le certificat FSC garantissant une gestion durable de l’exploitation. Celle-ci prend par ailleurs en compte les droits et les modes de vie des communautés locales qui sont directement impliquées, via, en particulier, une radio communautaire. L’objectif du centre est d’étendre le projet a plus de 7 millions d’hectares en impliquant et en formant plus d’une dizaine d’entreprises forestières locales à la gestion durable de la forêt.

Le TFT suit la même approche dans de nombreux pays dont le Laos, où nous avons pu mieux appréhender la valeur ajoutée du TFT sur le terrain : formation des communautés et des industries forestières à une plantation et une coupe optimisée et gérée durablement du bois, renforcement du lien et de la traçabilité, avec les acheteurs de bois soucieux de l’environnement dans nos pays.

La forêt n’est pas un obstacle au développement des pays du Sud

Ensemble, la fondation Chirac et le TFT animent ce lien jusqu’aux architectes en France, premiers prescripteurs de bois pour le BTP, en proposant des sensibilisations, programme novateur et exemplaire, que la Fondation a aussi souhaité soutenir pour s’inscrire, à l’image de son partenaire dans cette approche holistique de filière.

Tristan Lecomte découvre le projet de Luang Prabang (Laos)L’approche filière du TFT a de nombreux mérites dont celui de montrer que le respect de l’environnement, via une meilleure gestion des forêts est aussi synonyme de création de valeur supplémentaire pour les acteurs économiques et de meilleures retombées sociales pour les populations les plus pauvres. La forêt n’est pas un obstacle au développement des pays du Sud, elle est au contraire un de leurs actifs les plus précieux, il faut le valoriser au mieux pour assurer un développement durable de ces pays.

Les entreprises et consommateurs dans les pays riches sont de plus en plus soucieux des conditions sociales et environnementales des produits qu’ils achètent, c’est un formidable levier d’action sur les opérateurs en amont de la chaîne. Le TFT et la fondation Chirac se sont donc naturellement retrouvés sur ces thématiques qui démontrent l’interdépendance des questions économiques, sociales et environnementales. Le partenariat entend mettre en lumière ces enjeux et encourager le développement de ces pratiques vertueuses dans toute la filière bois, et pourquoi pas, un jour sur toutes les filières de produits que nous consommons.

Une bonne manière de rappeler que tous nos actes d’achat ici conditionnent les facteurs de paix sociale et environnementale dans les pays les plus vulnérables d’où ces mêmes produits sont issus. Un point de départ pour repenser notre rapport à la consommation et ses impacts sur l’Homme et l’Environnement.

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Avons-nous besoin de la Nature pour être heureux?

Posté par Geneviève Ferone le 7 juin 2010

En ces temps en peu moroses dominés par les atermoiements politiques et scientifiques sur les sujets environnementaux, d’où pourrait venir un peu de réconfort ?

Loin des calculs et des modélisations fastidieuses de nos climatologues de tous bords, agnostiques, sceptiques, ou apostats, pourrait-on rentrer dans la question écologique par une autre voie, celle des sciences humaines ? Existe-t-il une écologie qui rend heureux, une écologie légère réconciliant l’homme avec son milieu naturel ?

Nous sommes convaincus que la beauté est structurante. Vivre dans un bel environnement, indépendamment du caractère éminemment subjectif du beau, est source de bien être et d’apaisement. Certains environnements naturels ont des fonctions clairement curatives car ils permettent de mettre à distance nos difficultés et nos problèmes, créant une sorte de frontière psychologique au-delà de laquelle s’ouvre un nouvel espace temps.

Les sciences comportementales ont largement mis en évidence les qualités esthétiques des lieux qui exercent une fascination tranquille sur ceux qui les traversent ou les contemplent.

Question : un homme connecté à la nature est-il un homme plus heureux, en meilleur santé et d’une façon générale plus affuté ?

Selon le biologiste américain Edward Wilson père du concept de « biophilie », littéralement du grec ancien, qui se lie d’amitié avec la nature, l’homme éprouve une attirance pour la nature qui est l’expression d’un besoin inné d’établir une relation avec le monde vivant.

Nous savons déjà parfaitement que l’homme entretient un rapport utilitaire à la nature dont il a besoin pour sa survie. Même séparé, du moins en apparence, l’homme éprouve toujours une véritable attirance culturelle, esthétique pour son environnement naturel.

Mais le concept de « biophilie » va plus loin. Il laisse entendre que nous avons gardé dans nos gènes, la mémoire de ses millions d’années où l’homme n’a fait qu’un avec son environnement naturel. Dès lors, même déconnectés en milieu urbain artificialisé, nous gardons cette mémoire, cet affect particulier. Ainsi, des expériences menées en psychologie comportementale selon des protocoles très rigoureux ont montré que le fait d’être en contact avec la nature, au sens large, avait un effet bénéfique sur le bien être. Une chambre d’hôpital ou un bureau, avec vue sur un paysage naturel augmenterait cette sensation d’apaisement et diminuerait le stress.

Bonheur et environnement ne sont pas incompatibles, bien au contraire

Si cette hypothèse est vérifiée, alors l’homme amputé de ce rapport aux choses naturelles serait un être auquel manquerait une source de développement personnel et de bonheur. Paradoxalement, cet être serait en manque d’humanité, ne pouvant se (re)connecter à sa nature profonde ; Jean-Jacques Rousseau apprécierait…

Avant de s’enfoncer plus loin dans le grand essorage de la planète, regardons aussi le débat sous cet angle. Bonheur et environnement ne sont pas incompatibles, bien au contraire. Nulle place ici pour des lamentations stériles sur le paradis perdu par la faute les hommes. Laissons ces chœurs de côté. Il s’agit plutôt de retrouver la voie du bonheur, de la légèreté et de la grâce. Le rapport pacifié avec la nature est une composante de ce cheminement. Il est dans l’intérêt de tous de ne pas altérer irrémédiablement ce lien universel : entre moi et moi-même, il y a la nature.

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Journée mondiale de l’environnement – 5 juin 2010

Posté par Emmanuelle Grundmann le 5 juin 2010

La journée de l’environnement ne devrait pas exister. Pourtant, le 5 juin de chaque année, il demeure essentiel de rappeler à tous – citoyens mais aussi et surtout politiques – à quel point l’état de santé de notre planète est crucial. Pour l’environnement et son corollaire la biodiversité, mais aussi pour nous qui l’habitons, qui utilisons ses ressources et trop souvent la maltraitons. Car de la qualité de cet environnement naturel dépend notre alimentation, notre santé, notre survie. Malheureusement, que cette journée mondiale de l’environnement existe, démontre à quel point le chemin reste encore long à parcourir pour susciter une plus grande prise de conscience envers la nature qui nous entoure.

Préserver l’environnement, c’est cotiser à une assurance vie pour le futur

Ce 5 juin 2010 est marqué par les millions de litres de pétrole qui se déversent au large du golfe du Mexique mais n’oublions pas pour autant d’autres drames qui se déroulent dans la plus grande indifférence médiatique. A Madagascar, au Mozambique et dans bien d’autres pays, des terres sont bradées à des multinationales étrangères privant les populations de leurs ressources agricoles et les plongeant encore un peu plus profondément dans l’insécurité alimentaire. La marchandisation de l’eau s’accélère tandis que plus de 880 millions de personnes n’ont pas accès à l’eau potable. Les forêts tropicales et boréales se rétrécissent comme peau de chagrin par une exploitation trop souvent débridée pour satisfaire une recherche du profit à court terme. Exploitation qui prive de nombreuses populations de leurs ressources, de leur lieu de vie, de leur culture. La liste des atteintes à l’environnement est longue, trop longue et s’accompagne irrémédiablement de catastrophes sociales et économiques pour les peuples qui n’ont d’autres ressources que cet environnement et en dépendent quotidiennement.

Préserver l’environnement, c’est cotiser à une assurance vie pour le futur. Le nôtre mais aussi celui de tous ces petits peuples qui voient leurs langues et leur cultures se dissoudre dans la mondialisation. C’est pourquoi l’accès à l’eau et à une santé de qualité, la lutte contre la déforestation et la désertification ou encore la défense de la diversité culturelle qui comptent parmi les projets développés et soutenus par la fondation Chirac devraient être une priorité de tous afin que dans l’avenir, il n’y ait plus besoin d’une journée de l’environnement.

Emmanuelle Grundmann

Primatologue et journaliste scientifique

Découvrez le site internet d’Emmanuelle Grundmann et Cyril Ruoso

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La nouvelle PAC devra aussi être un pacte avec les pays du Sud

Posté par Joaquin Munoz le 28 mai 2010

Alors que vont débuter les négociations en vue de la nouvelle politique agricole commune, nous voulons souligner qu’il est aujourd’hui impossible d’envisager la question agricole européenne sans examiner en même temps ses corollaires incontournables que sont la qualité de notre alimentation, le maintien de la biodiversité, le changement climatique et le développement des zones rurales dans les pays du Sud.

Il est d’abord urgent de réaffirmer la nécessité d’une politique agricole au Nord comme au Sud. L’agriculture n’est pas un secteur comme les autres. Elle est la base de notre alimentation et elle a un impact sur notre environnement, notre économie et nos territoires, tout en étant soumise aux aléas du climat. Elle est à la fois indispensable à la vie et constitue un élément d’identité structurant pour nos sociétés. C’est pourquoi elle doit être orientée par la volonté politique et non livrée aux seules lois du marché. C’est ce qu’ont bien compris les dirigeants européens de l’après-guerre lorsqu’ils ont décidé de créer la PAC.

Orienter l’agriculture européenne pour qu’elle ne produise pas de déséquilibres au Sud

Toutefois, les limites de cette politique se sont fait sentir dans les années 1980. Le soutien par les prix et les aides à l’exportation ont eu des effets pervers : impacts négatifs sur l’environnement et exportation des surplus de produits à bas coût aux pays en développement qui ont mis en péril leurs productions locales.

Malgré les réformes successives de la PAC, il est plus que nécessaire d’orienter l’agriculture européenne pour qu’elle ne produise pas de déséquilibres au Sud. En effet, si les politiques agricoles ont permis aux Etats-Unis et à l’Europe de protéger et développer leur agriculture, les pays en développement, poussés à l’ouverture de leurs frontières et à la dérégulation de leurs marchés par les institutions internationales, ont vu leurs agricultures désorganisées, découragées. Leur souveraineté alimentaire s’en est trouvée mise en danger.

C’est pourquoi la nouvelle PAC devra arrêter de monter les agriculteurs les uns contre les autres. S’il faut préserver une PAC en Europe, il faut aussi instaurer un véritable pacte avec le Sud.

Cela nécessite un changement d’approche : il faut passer d’une culture étatique à une véritable culture de coopération au sein des filières.

Passer à une véritable culture de coopération au sein des filières

Dans le monde, huit cent millions de paysans sont des agriculteurs familiaux. Ce mode de production traditionnel joue un rôle structurant fondamental dans les sociétés. Là où c’est le cas, afin d’éviter des exodes massifs, il est crucial de préserver ce modèle. Il importe même de le renforcer et d’en faire un pilier de l’organisation des agricultures en encourageant le regroupement en coopératives, lesquelles pourront à leur tour mettre au point des formes d’organisation sectorielles, d’abord à l’échelle nationale, puis dans les sous-régions. Ces organisations pourront alors prendre part à des processus participatifs pour impulser des régulations des marchés.

Les marchés du commerce équitable sont aujourd’hui l’exemple que ces régulations sont possibles. Dans ce cadre, des prix planchers garantis sont décidés à l’issue de consultations qui incluent les réseaux de producteurs ainsi que les autres acteurs économiques de la filière.

Ainsi structurés, les acteurs économiques peuvent acquérir une réelle connaissance des marchés et de leurs enjeux. C’est en effet l’une des conditions nécessaires de l’équilibre de la concurrence : qui détient l’information détient le pouvoir. Les choix de productions peuvent ainsi être faits en conscience.

Un pacte sur l’agriculture entre l’Europe et les pays du Sud devra aussi inclure une gestion durable des territoires par les communautés qui y vivent et un véritable cahier des charges environnemental permettant de promouvoir les modes de production durable qui préservent les écosystèmes.

Faire émerger des parties prenantes organisées au Sud

A l’implication des producteurs dans les filières devra s’ajouter la sensibilisation de citoyens-consommateurs plus conscients des enjeux et des conditions de production. Les produits agricoles ne doivent plus être considérés comme de simples flux de produits interchangeables. Leurs prix doivent intégrer le coût de la survie et du développement du producteur, celui de la gestion des territoires. Ils doivent aussi tenir compte des coûts cachés comme celui de la pollution, de la perte de biodiversité, qui ne doivent plus être endossés par les contribuables ou par les générations futures.

Ces mesures sont déjà expérimentées avec succès dans ce laboratoire à taille réelle que constitue le label international du commerce équitable Fairtrade / Max Havelaar. Elles pourraient inspirer les futures politiques agricoles au Nord comme au Sud, notamment au niveau de la gestion des filières agricoles transnationales. Il faudrait pour cela dépasser plusieurs écueils. Le premier est celui de l’absence de parties prenantes organisées au Sud dont il faudrait susciter l’émergence tout en résorbant les problèmes de corruption. Cela passe par le renforcement de la vigilance de la société civile dans de nombreux pays du Sud.

Il faudrait aussi changer de paradigme en sortant les denrées agricoles de la logique de libéralisation absolue des négociations de l’OMC. Enfin, il faudrait investir, d’une part pour améliorer les rendements dans la durabilité écologique ; d’autre part pour réinstaurer des instruments de régulation des matières premières agricoles.

Joaquin Muñoz

Directeur / Executive director

Association Max Havelaar France

www.maxhavelaarfrance.org

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