Français    English   

La loi, un élément majeur dans la prévention des conflits

Posté par Fondation Chirac le 9 mars 2011

Maître Bernard Vatier, ancien Bâtonnier du Barreau de Paris, et membre fondateur de la fondation Chirac, succède à Arnaud Danjean comme Délégué général du Prix pour la prévention des conflits. Il répond aux questions de la fondation Chirac sur le rôle du droit dans la gestion des conflits.

Les instruments juridiques peuvent-ils contribuer à prévenir un conflit ?

La prévention des conflits s’instaure grâce à la mise en place d’une règle légitime pour tous ceux qui la servent, c’est-à-dire par la régulation d’une société, par une loi acceptée de tous ceux à qui elle est opposée et qui permet de gérer un conflit.

Toutefois, la loi n’est pas suffisante. Dans une structure sociale, il y a toujours des conflits, c’est pourquoi il est nécessaire qu’il y ait des médiateurs. Entre deux personnes, ce peut être un juge ; dans l’hypothèse d’une contestation entre deux collectivités, c’est plus complexe. Soit on règle une difficulté par la force et la violence et ensuite on maintient une situation par la contrainte. Soit on règle la difficulté par la médiation. C’est à ce moment que le droit a toute sa force. Pour prévenir une violence, il faut donc une loi légitime d’une part, et un médiateur légitime pour trancher le conflit. C’est un travail de juriste.

Avez-vous des exemples d’actions juridiques qui pourraient recevoir le Prix pour la prévention des conflits?

Des organisations internationales de défense des droits de l’homme, pourraient-elles être éligibles au Prix ? Elles dénoncent des anomalies par rapport à un système juridique. Mais cette dénonciation est-elle suffisante pour prévenir un conflit ? La question reste posée.

Un autre exemple d’action pourrait être l’Afghanistan : l’organisation sociale y a été décimée par des guerres, il faut y reconstruire un état de droit -élément majeur dans la prévention des conflits à venir.

Eh bien, il a fallu créer à Kaboul un barreau qui ne serait pas l’otage des groupes politiques et qui puisse avoir sa place dans régulation de la société et acquérir la légitimité voulue afin que l’état de droit puisse s’instaurer. C’est un travail de très longue haleine auquel les barreaux français et européens peuvent et doivent contribuer.

Sachant que la sharia est le fondement juridique de nombreux pays, et de l’Afghanistan notamment, comment concilier la notion d’état de droit d’un point de vue international avec cet autre système ? Parler d’état de droit international dans un pays de droit islamique ne risque-t-il pas de créer au contraire de nouveaux conflits ?

La sharia soulève en effet nombre de contestations. Elle correspond pourtant à l’état de droit local, lié à une religion : elle a en ce sens sa légitimité. Prévenir un conflit, c’est prendre en en compte la culture locale. On ne peut pas transposer la culture que nous avons acquise par l’histoire, ici en Occident, pour l’imposer et la calquer sur une culture qui est tout aussi honorable mais ne connaît pas nos principes.

Il faut faire très attention : la démarche occidentale porte un impérialisme culturel, destructeur d’un système de paix. Si nous calquons nos règles de droits, nous donnons à une collectivité des instruments juridiques qui ne sont pas les siens. On désaccorde alors ce qui devrait être harmonieux.

Je crois que nous avons nous, juristes occidentaux, à être extrêmement humbles, et je reproche aux juristes occidentaux de ne pas avoir cette humilité. Elle est un préalable à la reconnaissance d’une culture qui n’est pas la nôtre, mais à laquelle on peut néanmoins contribuer par l’expérience qui est la nôtre.

Partagez cet article :

Commentaires (1)


De l’importance de préserver les forêts

Posté par Emmanuelle Grundmann le 3 mars 2011

Après l’année internationale de la biodiversité proclamée par l’ONU en 2010, c’est au tour des forêts de tenir le haut de la scène internationale. Certes, les années et les journées internationales se succèdent sans que parfois nous ne voyions le moindre résultat concret. Ces évènements, s’ils ont le mérite de mettre en lumière la forêt, l’eau potable, les droits des peuples autochtones entre autres, ils ont néanmoins un inconvénient majeur : celui de ne durer qu’un temps limité. Au risque d’oublier de continuer l’action et la sensibilisation, une fois l’événement passé.

L’eau de New York sauvée par la forêt

Les résultats, nous l’avons vu à Nagoya, n’ont pas été à la hauteur des enjeux de l’année de la biodiversité qui s’est achevée. Heureusement, 2011 peut être considérée comme une séance de rattrapage pour tous ceux qui ont refusé de voir dans la biodiversité, l’enjeu majeur de la planète pour notre futur.

Refuser la mise en place d’actions en faveur de la préservation de la biodiversité au nom du développement économique résulte d’une vision à très court terme doublée d’un non sens le plus total. Certes ces mesures peuvent paraître contraignantes de prime abord, cependant, elles seront les garantes d’une bonne santé économique et sociale sur le moyen et le long terme. Car la biodiversité nous rend des services, et pas des moindres. Celui d’approvisionnement en eau potable par exemple ou bien encore cette pollinisation, essentielle pour une grande partie de l’agriculture mondiale, sans oublier le nombre toujours croissant de substances médicinales découvertes parmi les animaux, les plantes et les micro-organismes. Une partie de ses services sont rendus possibles par les forêts et les espèces qu’elles abritent.

L’exemple de la ville de New York est à cet égard remarquable. Depuis toujours la ville était réputée pour son eau potable, gratuite. Une eau qui prenait sa source aux confins des forêts du nord de l’état, dans les montagnes Catskill. Cependant, cette région vit au milieu du 20ème siècle une importante extension des terres arables au détriment des écosystèmes sauvages, et tout particulièrement des forêts. Cette agriculture prenait alors le tournant de l’agro-industrie, terriblement gourmande en pesticides et engrais chimiques. Et, à la fin des années 1990, la pollution des sols et des nappes phréatiques fut si importante que l’eau était devenue impropre à la consommation. Cependant, la municipalité décida non pas d’opter pour une usine de traitement des eaux coûtant entre 6 et 8 milliards de dollars mais de restaurer l’écosystème dégradé des montagnes boisées des Catskill. Et ce, pour un coût de moins d’un milliard de dollars. Aujourd’hui, les 9 millions de personnes de la grosse pomme et de ses alentours peuvent à nouveau boire une eau potable de haute qualité.

En plus de ces services, n’oublions pas que ces forêts dans leur grande diversité (tempérées, boréales, tropicales et méditerranéennes) abritent encore 300 millions d’hommes et de femmes. Baka, Penans, Awà, Dongria Kondh ou encore Komi et Sami, la forêt représente leur garde-manger, leur pharmacie, leur maison, leur vie, leur âme. Et près de 2 milliards de personnes dépendent directement ou indirectement des ressources des forêts pour vivre. La surexploitation de ces écosystèmes et la déforestation sévère qui sévit dans certaines régions du globe met en péril la survie de toutes ces populations. Un constat que j’ai pu faire à de multiples reprises au fil de mes voyages et reportages.

La forêt, notre assurance vie pour l’avenir

Dernièrement, en Colombie, Juan et sa famille, des Kogis, m’ont longuement parlé du lien qu’ils entretiennent avec leur forêt. Une forêt dont ils connaissent les moindres recoins et les espèces qu’elle abrite. Cette forêt leur fournit tout ce dont ils ont besoin, ou presque. Ils ne pourraient vivre sans elle et ne manquent pas de la remercier pour tout ce qu’elle leur apporte.

Dans nos pays où la consommation s’est érigée comme valeur suprême, sans que nous le sachions, les forêts (et particulièrement celles de la ceinture tropicale) continuent à nous fournir de multiples produits et services dont nous ne pouvons nous passer. Cependant, loin de la remercier, nous la surexploitons, pire, nous la rasons.

Il faut espérer que cette année 2011 permette au grand public et à tous les acteurs, politiques, sociaux et économiques de mieux connaître ces écosystèmes et de mesurer à quel point ils constituent notre assurance vie pour l’avenir. Et, si nous voulons que cette année des forêts soit concrétisée par de véritables décisions politiques et économiques, ambitieuses, courageuses, nécessaires et à la mesure des enjeux que ces écosystèmes représentent, nous devons tous nous mobiliser. Cette année des forêts n’est pas celles de quelques personnalités, ONGS et Fondations dédiées à leur préservation. Cette année des forêts est la nôtre. De l’avenir des forêts dépendra également le nôtre.

Partagez cet article :

Commentaires (2)


Journée internationale de la langue maternelle

Posté par Rozenn Milin le 23 février 2011

En l’an 2000, l’UNESCO proclamait le 21 février Journée internationale de la langue maternelle. Voilà donc plus de 10 ans que cette date est chaque année l’occasion de célébrer le multilinguisme et la préservation des langues en tant que patrimoine de l’humanité. L’occasion aussi de rappeler que chacun peut utiliser sa langue maternelle pleinement et librement en toutes circonstances, un droit fondamental qui malheureusement ne s’exerce pas encore librement dans bien des pays.

Les périmètres d’action de l’UNESCO sont l’éducation, les sciences et la culture. La question de la langue maternelle est particulièrement importante pour l’institution internationale dans deux de ces domaines : sur le plan culturel, bien entendu, puisque la langue est une part primordiale du patrimoine immatériel de tout peuple ; sur le plan de l’éducation, ensuite, car la langue d’alphabétisation est souvent cruciale pour la réussite des apprentissages scolaires.

Scolarisation dans sa langue maternelle

Posons donc ici les bases du débat : des études menées à travers le monde par divers organismes montrent qu’alphabétiser un enfant dans sa langue d’origine donne globalement d’excellents résultats, alors qu’imposer d’entrée de jeu la scolarisation en langue nationale ou dans une langue étrangère est une politique menant souvent à l’échec.

La linguiste finlandaise Tove Skutnabb-Kangas, de l’Université d’Helsinki, spécialisée dans l’éducation multilingue et impliquée en particulier dans des projets d’éducation en langue maternelle au Népal et en Inde, donne sur le sujet une analyse limpide :

« Si l’enseignement se fait dans une langue que l’enfant issu d’une communauté linguistique indigène (ou tribale, ou minoritaire) ne connait pas, cet enfant passe ses 2 ou 3 premières années en salle de classe sans comprendre grand-chose à ce qui est enseigné. Il peut répéter mécaniquement ce que le professeur dit sans comprendre, sans développer sa capacité à penser avec l’aide du langage, et en apprenant finalement presque rien des sujets qui lui sont enseignés.

C’est pour cette raison que beaucoup de ces enfants quittent l’école prématurément, sans avoir appris à lire et à écrire, sans avoir non plus développé la maîtrise de leur langue maternelle, et pratiquement sans avoir acquis aucune connaissance scolaire.

Alors que si l’enfant est scolarisé dans sa langue maternelle, il comprend les enseignements, apprend les cours, développe sa capacité cognitive et académique dans sa langue maternelle, et a de très bonnes chances de devenir une personne pensante et cultivée, qui pourra poursuivre son éducation. »

Des meilleurs résultats

La Banque Mondiale elle-même l’affirme dans le Sourcebook for Poverty Reduction Strategies (2001), en reprenant un rapport de l’UNICEF de 1999 :

« De nombreuses recherches montrent que les élèves apprennent plus vite à lire et à acquérir de nouvelles connaissances lorsqu’ils ont reçu un premier enseignement dans leur langue maternelle. Ils apprennent également plus rapidement une seconde langue que ceux qui ont d’abord appris à lire dans une langue qui ne leur était pas familière ».

Citons aussi les linguistes Thomas et Collier (1997) qui, se basant sur des études qu’ils ont menées à grande échelle sur le sujet, sont encore plus précis : ils ont constaté que les élèves issus de minorités linguistiques qui avaient reçu à l’école primaire l’enseignement le plus poussé dans la langue maternelle avaient aussi les meilleurs résultats… dans la langue nationale lors des tests nationaux standardisés menés dans les lycées.

Enfin, pour compléter le tableau, la linguiste Claire Moyse-Faurie, du LACITO/CNRS nous livre un autre argument :

« Le bénéfice est aussi social et culturel : le fait de parler à l’école la même langue que les parents permet à ces derniers de suivre l’apprentissage de leurs enfants, d’en discuter, de les aider, de s’impliquer dans la vie scolaire ; l’éducation en langue vernaculaire est une garantie que les enfants ne seront pas marginalisés dans leur mode de vie et éloignés de leur culture. »

Recommander l’usage de la langue maternelle dans l’alphabétisation et plus globalement dans l’éducation n’est donc pas une option fantaisiste, c’est une recommandation basée sur de multiples travaux de terrain. Au-delà des résultats probants de ces études, et même si certains peinent encore à les admettre, on pourrait ajouter qu’il s’agit là d’une simple question de bon sens. Et il est bien dommage que ces données ne soient pas mieux prises en compte car la réussite à l’école conditionne les chances d’amélioration du niveau de vie de millions d’enfants : une alphabétisation réussie est en effet leur meilleur atout pour ne pas être les laissés pour compte de la mondialisation.

Partagez cet article :

Commentaires (0)


Et le désert est redevenu un espace immense

Posté par Jacques Godfrain le 26 janvier 2011

Le Sahel n’est pas un désert d’hommes. Il en est partout, au bout et au bord de chaque piste, au coin de chaque dune. Pour qui connaît un peu (qui les connaît beaucoup ?) ces immensités, on sait que là vivent des hommes et des femmes inscrits totalement dans cette nature hostile, mais dont ils savent à la fois s’acclimater et faire des remparts.

Leurs richesses sont leurs troupeaux, faméliques loin des points d’eau, magnifiques à la saison ou près de la maigre végétation.

Depuis des décennies, les Européens ou les Africains ont compris l’importance et la richesse du monde pastoral. Les études sur les races animales tropicales sont anciennes, dans nos écoles vétérinaires, à l’Agro, à l’école vétérinaire de Dakar.

Ces soins, ces vaccinations, ces suivis des cheptels sub-sahariens ont tissé au fil des ans des liens étroits, intimes et confiants, entre ces populations et ceux qui contribuent à leur vie et parfois leur survie.

Et puis sont venus l’ajustement structurel, l’abandon progressif de l’agriculture comme première préoccupation des financiers, les gels budgétaires, les directives des grandes institutions.

L’Homme du désert a vite compris que l’état sanitaire de son troupeau n’était pas une priorité, et qu’il ne comptait guère dans la tête de ceux qu’il avait accueillis, en touristes, en frères, en amoureux des soleils couchants, et parfois pour lesquels les grands-parents étaient morts.

Et le désert est redevenu un espace immense.

Alors d’autres hommes sont venus, ont parlé, ont aidé, ont soutenu et souvent remplacé, par leur appui et leur sens de la fraternité, les hommes blancs.

Aujourd’hui, les circonstances exigent, non pas la contrition, mais l’action.

Les forces spéciales ne suffiront pas. Il faut absolument revoir nos positions sur l’agriculture et l’élevage. Un formidable organisme existe, l’OIE (L’Organisation mondiale de la santé animale (1)) pour lequel chaque année, budget après budget, on sent les tentatives d’amoindrissement financier.

Il faut renouer le dialogue avec ceux qui soignent et donc nourrissent.

Lutter contre la faim, c’est cela ; lutter contre les médicaments et vaccins factices, c’est cela et pas l’incantation.

Lorsque la sagesse des hommes sait l’emporter sur la force des choses, alors ceux qui enlèvent ou tuent n’ont plus leur place.

Prévenir les conflits, c’est montrer aux plus démunis que la vie au bout du compte permettra au berger d’espérer, au soir de sa vie, laisser un troupeau plus nombreux que celui légué par son père.

Jacques GODFRAIN
Ancien Ministre
Membre Honoraire du Parlement
Député suppléant de l’Aveyron

(1) L’Office international des épizooties a été crée en 1924 pour combattre les maladies animales, en 2003 l’Office est devenu l’Organisation Mondiale de la Santé Animale mais a gardé son acronyme historique OIE.

Partagez cet article :

Commentaires (1)


Excellente année 2011 à tous, ainsi qu’à toutes les forêts du Monde…

Posté par Tristan Lecomte le 5 janvier 2011

Les Nations Unies ont déclaré 2011 comme l’année des forêts, ce dont nous nous félicitons à la Fondation. Celle-ci a en effet parmi ses objectifs prioritaires la lutte contre la déforestation et le soutien de filières de bois durables, en particulier parce qu’elle a conscience du lien étroit qui existe entre la préservation des forêts et la défense des peuples premiers.

Le futur de ces populations est de fait intimement lié à leur écosystème, dont ils dépendent pour vivre. Préserver leur forêt, c’est leur permettre de continuer à vivre de manière traditionnelle, de subvenir à leurs besoins en exploitant durablement les ressources de la forêt et aussi de préserver leur culture et leur langue, la forêt les protégeant de l’évolution frénétique du Monde actuel.

La déforestation d’une zone habitée par un peuple premier est très souvent synonyme d’entrée à marche forcée dans le monde occidentalisé et globalisé et de perte de repères pour ces populations fragiles. On mesure ici un des aspects de l’interdépendance très forte qui existe entre la forêt et le développement humain.

La forêt n’est pas qu’un ensemble d’arbres et de végétaux à admirer lors d’une promenade champêtre. La forêt est un immense sanctuaire de biodiversité, la première réserve d’eau douce au niveau mondial, le meilleur moyen de préserver nos sols de l’érosion, de maintenir les sols riches et donc productifs pour les récoltes, et de préserver le climat.

100 mètres carrés de forêt en moins chaque seconde

La forêt est le poumon de notre planète, un poumon en piteux état et que l’on continue de détruire au rythme de 100 mètres carrés de forêt en moins chaque seconde

Souhaitons donc que cette année 2011 soit le point de départ d’une plus grande prise de conscience de l’importance de la forêt et de ses multiples interdépendances avec les enjeux du développement humain. A tous, nous vous souhaitons, une merveilleuse année 2011… dans la forêt !

Partagez cet article :

Commentaires (0)


Le Développement durable et le respect de la diversité sont intimement liés

Posté par Tristan Lecomte le 8 décembre 2010

La Fondation a, dès son origine, eu comme message que défendre la paix et encourager le Développement Durable de notre Planète passe nécessairement par le respect de la diversité des cultures et plus largement de toute forme de vie. Le Président Chirac est passionné de la cause des peuples premiers et a toujours encouragé le dialogue entre les cultures car c’est le fondement de la Paix et la garantie d’un développement plus harmonieux, riche et durable.

Face à l’hégémonie d’une pensée unique et d’un système de marche qui uniformise les goûts et plus largement les choix de société, il est nécessaire de proposer des solutions par définition variées et complémentaires. On ne résoudra pas la crise économique, sociale et culturelle actuelle avec un modèle unique, mais au contraire en travaillant la combinaison et la complémentarité des différentes visions. C’est une des caractéristiques du mouvement du Développement Durable, il est par définition attaché à la Biodiversité naturelle mais aussi par nature à la Biodiversité des approches et des solutions.

On ne sortira du pétrole que par la combinaison de toutes les sources d’énergie renouvelables ; on ajustera le modèle néolibéral actuel en l’adaptant aux contraintes sociales et environnementales propres à chaque pays ou continent ; on changera le Monde en arrêtant de créer des blocs et des oppositions entre civilisations.

A chacun de créer son modèle de vie

Une vision qui fait directement échos à la décision du Président Chirac de ne pas intervenir lors de la seconde guerre d’Irak, pour sortir de la vision duale et hégémonique des Etats-Unis de l’époque.

Le respect de la diversité des visions de chacun, leur articulation pour participer à changer harmonieusement le Monde, en laissant sa liberté à chacun, voilà un message qui donne un relief particulier à la notion de Développement Durable. Le thème est ici abordé sous l’angle de la subsidiarité, à chacun de créer son modèle de vie, plus en harmonie avec lui même et la Planète, la où le modèle actuel, souvent pensée unique, appauvrit le Monde et le mène dans l’impasse.

A nous de respecter et de participer à ces multiples visions qui enrichissent notre quotidien et participent à la construction du Monde de demain, c’est un des messages forts de la Fondation.

Partagez cet article :

Commentaires (1)


Boycott de la Journée mondiale de la philosophie en Iran : ou quand les philosophes deviennent contorsionnistes

Posté par Georges Tsaï le 17 novembre 2010

Une cacophonie de philosophes désunis

Du 21 au 23 novembre devaient se dérouler, en Iran, sous le parrainage et avec l’aval de l’Unesco, les principales manifestations de la neuvième édition de la Journée mondiale de la philosophie. Or, voilà que l’Unesco a décidé de se retirer des événements prévus en Iran, arguant du fait que les conditions nécessaires au bon déroulement d’une conférence des Nations Unies n’étaient pas réunies. Finalement, la journée sera célébrée le 18 novembre, à Paris et dans plusieurs autres villes dont la Havane, Rabat et Tunis.

Cette décision, évidemment, a été précédée d’une véritable cacophonie de philosophes désunis (vous me direz qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil), les uns – la grande majorité semble-t-il – appelant au boycott du volet iranien de la Journée, les autres, au contraire, encourageant leurs collègues à participer à la conférence dont le thème, assez ironiquement, est Philosophie, diversité culturelle et rapprochement des cultures.

Mon propos aujourd’hui n’est pas de justifier ou de contester la décision de l’Unesco – l’organisation internationale avait peut-être d’excellentes raisons pour retirer son parrainage, bien que je la soupçonne d’avoir surtout cédé à la pression de philosophes éminents, de certains pays-membres et de différents organismes non-gouvernementaux, tous bien-pensants et politiquement corrects – mais plutôt d’examiner la pertinence de certains arguments avancés par ceux qui étaient en faveur du boycott et par ceux qui s’y opposaient.

Faut-il refuser de philosopher dans un pays moralement corrompu ?

Au risque de simplifier outrancièrement, j’ai discerné essentiellement deux types d’arguments utilisés par ceux qui voulaient l’annulation de l’évènement en Iran. Il y avait ceux qui, comme le philosophe irano-canadien Ramin Jahanbegloo (qui a passé plusieurs mois dans les geôles iraniennes) et Bernard-Henri Lévy, considéraient comme une aberration la tenue de la Journée en Iran en raison de la turpitude même du régime au pouvoir dans ce pays (« un régime qui censure, exile, emprisonne, assassine la pensée libre » nous rappelle à juste titre BHL dans Le Point). C’est une position de principe que l’on peut comprendre et admirer, mais avec laquelle, pour des raisons que j’identifie plus loin, je ne suis pas d’accord.

Il y en avait d’autres qui estimaient que le régime du Président Mahmoud Ahmedinejad utiliserait la Journée mondiale de la philosophie comme plateforme de propagande. C’était, d’après un article de D.D. Guttenplan publié dans le International Herald Tribune (25 octobre 2010), la raison invoquée par Otfried Höfer, philosophe allemand de renommée internationale, qui avait d’abord accepté de donner le discours principal à Téhéran, pour finalement se récuser, non sans quelques contorsions intellectuelles qui trahissaient un certain désarroi. Cette raison ne paraît pas être très solide. Tout d’abord, les philosophes ne sont pas gens à se laisser facilement manipuler. Ensuite, comme l’a signalé le professeur de philosophie Brian Klug, qui s’est opposé au boycott, la présence, en Iran, des plus grands philosophes de l’heure aurait pu se traduire par un appui aux penseurs iraniens qui s’opposent au régime en place dans leur pays. Et, d’ajouter le professeur Klug, il aurait fallu laisser au gouvernement iranien l’odieux d’invitations sélectives ou de retraits d’invitations.

Toujours d’après l’article en question, le professeur Höfer aurait dit qu’en général il essayait de prendre part aux discussions interculturelles, mais qu’il n’accepterait pas d’aller en Corée du Nord, et qu’il trouverait difficile d’aller à Cuba. Pour l’Iran, comme pour la Chine et Israël, le professeur aurait des hésitations avant d’accepter de philosopher dans ces pays. Le problème que soulève son approche, comme d’ailleurs celle de BHL, est qu’il faut alors établir une échelle de la turpitude – à partir de quel degré de déni des droits de la personne (tels que définis dans les sociétés démocratiques) faut-il boycotter un pays ? Qu’en est-il des pays qui pratiquent, directement ou indirectement, la torture ? Et que penser des États qui n’ont jamais reconnu avoir commis un génocide ? Ou qui emprisonnent les homosexuels ? La planète, me semble-t-il, se rétrécirait très vite pour les philosophes.

Du côté des opposants au boycott, outre la position du professeur Klug, on peut relever l’argument selon lequel isoler encore plus l’Iran ne ferait qu’augmenter l’impunité avec laquelle le régime actuel traite, ou maltraite, la population du pays.

Les philosophes comme sapeurs

Au-delà de ces arguments et contre-argements, la vocation de tout philosophe n’est-elle pas de dialoguer, de poser des questions, de participer aux débats d’idées, d’écouter, de comprendre, de réfuter ou de confirmer des points de vue, de critiquer et de construire ? Je crois que oui, et je crois que c’est surtout dans les sociétés fermées, rigides, autocratiques et même moralement corrompues, où l’on pratique la torture, l’emprisonnement arbitraire, les assassinats politiques, le déni de justice, la censure et l’intolérance que les philosophes doivent être présents.

Les philosophes ne sont pas seulement des bâtisseurs de ponts entre cultures et systèmes de pensée parfois diamétralement opposés, ce sont aussi et peut-être surtout des sapeurs qui démolissent les assises des pensées confortables pour ensuite établir les nécessaires têtes-de-pont de la sagesse en terrain hostile, avec tous les risques que cela comporte.

Contrairement à Otfried Höffe j’aimerais que les philosophes de tous horizons fassent entendre leur voix en Corée du Nord, à Cuba, en Israël, en Chine et…en Iran.

Partagez cet article :

Commentaires (0)


La diversité culturelle et ses succès… sur le territoire français aussi !

Posté par Rozenn Milin le 18 mai 2010

Les Français sont connus à travers le monde pour être de grands donneurs de leçons, prompts à juger ce qui se fait ailleurs et à distribuer bons et mauvais points. Le terrain de la diversité culturelle n’échappe pas à cette règle : nous aimons penser que nous sommes les garants de la pluralité et de la liberté d’expression, et nous nous inquiétons de l’appauvrissement de la diversité planétaire qui va de pair avec la mondialisation. Mais à y regarder de plus près, il est bien plus facile de se préoccuper de ce type de problème quand il concerne de lointains pays que lorsqu’il se pose sur notre propre territoire : la distance géographique rend en effet ces cultures plus mystérieuses, plus singulières, et donc plus séduisantes, plus précieuses, en quelque sorte.

La diversité culturelle : sur le territoire français aussi

Pourtant, les cultures régionales qui nous entourent sont aussi dignes d’intérêt, et ceux qui se battent pour que ces cultures et ces langues trouvent une juste place dans notre société connaissent quelques succès qu’il est intéressant de relever.

Le Figaro a fait paraître récemment son palmarès 2010 des lycées de France, et les résultats de cette étude ont certainement surpris beaucoup de lecteurs du journal. Les lycées arrivant en tête n’étaient en effet pas les « grands » lycées parisiens, mais, pour le premier, un lycée de Beaune en Bourgogne, et pour le deuxième le lycée « Diwan » de Carhaix dans le Finistère.

La réussite de l’éducation en langue régionale

Diwan est un ensemble d’écoles associatives et gratuites, allant de la maternelle à la terminale, créé en 1977, et dont la principale caractéristique est que la langue de base de l’enseignement est… le breton. La méthode pratiquée est celle de l’immersion : le français est progressivement introduit à partir du CE1 ; au collège, l’enseignement se fait aux deux-tiers en breton pour un tiers en français ; et à partir de la quatrième, l’anglais devient langue d’enseignement de certaines matières.

Pour qui a eu l’occasion de visiter ou de fréquenter ces écoles, ce qui frappe d’emblée est l’esprit d’ouverture : des adolescents parlant couramment anglais, des cours d’arabe au fin fond de la Bretagne, une pratique musicale généralisée, etc.

Et les résultats sont là : en français, les évaluations nationales en CE2 et en 6ème montrent que le niveau des élèves des écoles Diwan est globalement supérieur à la moyenne nationale. En 1992, huit premiers collégiens passaient le brevet des collèges ainsi que le First Degree of Cambridge avec un taux de réussite de 100%. Et en 2010, Le Figaro classe le lycée Diwan de Carhaix « 2ème meilleur lycée de France » parmi 1930 établissements.

Sélection drastique ou accompagnement des élèves ?

Pour ceux qui s’étonneraient de ce dernier résultat, sachant que le taux de réussite au bac de 2009 n’est « que » de 99% dans ce lycée alors que des établissements plus prestigieux comme Louis Le Grand ou Henri IV obtiennent 100%, une explication s’impose : le taux désormais affiché est le « taux de cohorte », considéré plus significatif. Le taux brut de réussite au baccalauréat peut en effet résulter d’un écrémage drastique en amont et plusieurs autres éléments sont donc désormais pris en compte, notamment le taux d’accès des classes de seconde et de première au baccalauréat et la proportion de bacheliers parmi les sortants. Il s’agit bien ici de mesurer l’accompagnement global des élèves depuis leur entrée en seconde, la volonté de faire que l’ensemble des éléments aboutisse positivement sa scolarité sans procéder à une sélection drastique et systématique visant à afficher des chiffres sans faute au bac.

Les résultats de cette « modeste » école qui trace son chemin au fil des années montrent donc sans équivoque que l’éducation en langue régionale a fait ses preuves. Au-delà de cette réussite formelle, il est important de signaler également que, contrairement à ce qu’affirmaient certains leaders politiques ou syndicaux il n’y a pas si longtemps, ces écoles ne sont pas discriminantes puisqu’elles cherchent au mieux à accompagner les élèves quelles que soient leurs capacités de départ. Parions aussi que les jeunes qui en sortent sont prêts, précisément, à affronter le monde dans toute sa diversité, sans jugement de valeur et avec une grande ouverture d’esprit.

Partagez cet article :

Commentaires (1)


Le temps de l’Afrique – le cinquantenaire des indépendances africaines

Posté par Jean-Michel Severino le 7 avril 2010

Je voudrais partager avec vous un projet qui me tient tout particulièrement à cœur en cette année 2010 marquée par le cinquantenaire des indépendances africaines. Il prend la forme d’un essai intitulé Le temps de l’Afrique, que je viens de publier avec Olivier Ray aux éditions Odile Jacob.

Nous ne comprenons pas l’Afrique

Ce livre est né d’une stupéfaction et d’une rencontre.

La stupéfaction, c’est de s’apercevoir que nous ne comprenons pas l’Afrique, et que nous sommes aveugles au formidable jeu de forces qui l’animent.

L’arrivée de la Chine sur le continent est-elle une bonne ou mauvaise nouvelle pour ses habitants ? L’Afrique sub-saharienne est-elle trop ou trop peu peuplée ? Sera-t-elle en mesure de nourrir sa population en forte croissance ? Quels seront les effets du changement climatique au Sud du Sahara ? Doit-on s’attendre à la multiplication de guerres civiles et génocides de grande ampleur, comme celui qui a meurtri le Rwanda en 1994 ? Ou la tendance à l’apaisement engagée au tournant du siècle a-t-elle des chances de se poursuivre ? L’Afrique est-elle mûre pour la démocratie ? Faut-il craindre des vagues de migrants africains ? La croissance économique de ces dernières années est-elle au contraire appelée à durer, faisant de l’Afrique la prochaine puissance émergente ? L’Afrique a-t-elle sa place dans un monde multipolaire ?

D’innombrables ouvrages traitent de l’Afrique. Mais ils parlent d’une autre Afrique – celle de l’histoire. Nos clés de lecture sont aujourd’hui dépassées. Nous ne parvenons pas à déchiffrer les événements qui secouent le sous-continent et le transforment sous nos yeux. Deux Subsahariens sur trois ont moins de vingt-cinq ans. A l’opposé de nos sociétés européennes engourdies, le dynamisme démographique africain impose une cadence effrénée aux mutations du sous-continent. Il y avait seulement onze habitants par kilomètre carré en Côte d’Ivoire en 1960. Il y en a près de soixante dix aujourd’hui, et il y en aura cent dix en 2050. Si la France avait connu la même croissance démographique que la Côte d’Ivoire entre 1960 et 2005, elle compterait aujourd’hui deux cent cinquante millions d’habitants – dont soixante millions d’étrangers !

L’Afrique change donc précipitamment d’échelle et de cap. Compte tenu de la vitesse et de l’ampleur de la métamorphose en cours, nous devrions scruter la route plusieurs kilomètres en avant. Or nous regardons ce bolide africain s’élancer à toute allure… à travers un rétroviseur. Comment s’étonner que nous ne parvenions pas à penser sa trajectoire ? Le décalage est frappant entre le regard que nous portons sur l’Afrique, restée comme figée au siècle dernier, et ses réalités contemporaines.

L’Europe semble abdiquer

Dans le contingent des aveugles, le peloton européen figure au premier rang. Au fil des débats publics, l’espace au Sud du Sahara est présenté comme une terre maudite, marginalisée, à l’écart de la mondialisation. L’Afrique est perçue comme un objet de compassion, qui appelle – au mieux – la charité. Au pire, l’endiguement. Ses habitants sont promis à un avenir funeste dont la solidarité internationale, telle une perfusion d’antalgiques, devrait atténuer les souffrances ou réduire les convulsions. La charité a été largement sous-traitée à des organisations humanitaires et philanthropiques ; l’endiguement confié aux organisations onusiennes et aux Etats africains eux-mêmes. Ce regard, qu’il se veuille charitable ou « lucide », n’est certes pas sans rapport avec les réalités d’une Afrique qui émerge péniblement de plusieurs décennies de crises. Mais il ignore les bouleversements à l’œuvre sur le continent. Sans surprise, ce sont les acteurs les plus « jeunes » de notre société mondiale – Chinois, Indiens, Brésiliens – qui saisissent les opportunités de cette aventure inouïe. Savons-nous que les économies africaines connaissent, depuis le tournant du XXIème siècle, une croissance économique annuelle bien supérieure à celles des Etats-Unis ou de l’Europe ?

L’époque n’est pourtant pas si lointaine où nous avions l’impression de « connaître » l’Afrique, où nos pays y décelaient des « intérêts ». Depuis la fin de la guerre froide cependant, l’Europe s’en est détournée : plombé par une histoire pesante et aveuglante, son grand voisin du Sud est tombé en bas de la pile de ses politiques publiques. En ce début de XXIème siècle, tandis que des acteurs émergents des relations internationales s’intéressent aux évolutions de l’Afrique et à leurs relations avec ce continent, l’Europe semble abdiquer. La société de la rive Nord de la Méditerranée, et en premier lieu ses acteurs économiques, lui tournent le dos. Elle n’a plus de pensée publique réfléchie, cohérente, prospective sur l’Afrique.

Il est maintenant temps de reconnaître l’Afrique.

Ce livre est une tentative de penser une matière complexe et mouvante, qui défie nos grilles de lecture traditionnelles. Cette pensée part du refus de se laisser piéger par les évidences du passé. Elle repose sur l’observation des changements qui se déroulent sous nos yeux. Elle s’arrime, enfin, aux quelques points de repère que nous avons dans l’avenir. Nous savons d’ores et déjà que la population du sous-continent doublera en l’espace de seulement quelques décennies. Nous savons aussi qu’elle sera alors majoritairement urbaine. Or la façon dont les Africains vivront, se déplaceront, se définiront et interagiront avec leur environnement déterminera la trajectoire de leurs sociétés – mais aussi des nôtres.

Il ne s’agit pas ici de prédire si l’Afrique de demain ira « bien » ou ira « mal », ni de déterminer qui il conviendra alors de louer ou de blâmer. Les pages qui suivent ne se situent pas dans les débats stériles entre « afro-optimistes » et « afro-pessimistes », qui ont longtemps monopolisé les discussions sur le sujet. Le moment est venu de penser les conséquences de ces mutations d’intensité sismique sur l’Afrique, sur ses voisins et sur le monde. Ce que nous percevons, en interrogeant le présent et l’avenir, est la réémergence stratégique de l’Afrique – dans les risques comme dans les opportunités qui y sont liés.

L’Afrique du milliard et demi d’habitants s’imposera rapidement dans la mondialisation

L’Afrique est complexe. Jamais, peut-être, ne l’a-t-elle autant été qu’à l’heure de sa métamorphose. Toute analyse prospective d’un sujet en mouvement est condamnée à livrer des diagnostics frustes et des prévisions erronées. Nous assumons ces imprécisions et ces erreurs, convaincus que la complexité ne doit pas paralyser la réflexion. Il importe d’être en phase avec ce moment de l’histoire auquel nous nous situons, sans quoi nous risquons le chaos à nos portes – qu’aucune perfusion humanitaire ne saurait endiguer. L’Afrique du milliard et demi d’habitants s’imposera rapidement dans la mondialisation. Faute de s’engager dans des politiques cohérentes et adaptées, nous risquons de la voir s’inviter brusquement dans nos politiques intérieures. Le grand chambardement africain implique des choix radicaux de politique publique.

Nous avons rencontré Ibrahim dans un taxi à Johannesburg. La route était longue et encombrée pour arriver au centre-ville depuis l’aéroport. Nous avons sympathisé avec ce chauffeur, un Malien d’une trentaine d’années. Interrogé sur les raisons de son immigration en Afrique du Sud, il nous a raconté son périple. Le départ de son village natal, dans le Nord-est du pays. Après plusieurs saisons de mauvaises pluies, les céréales s’étaient faites rares sur le marché. Les spéculateurs quadruplaient les prix à la saison de « soudure ». Son père avait beau être l’un des hommes les plus riches du village, les portions avaient tout de même commencé à diminuer pour Ibrahim et ses six frères et sœurs. Ibrahim avait refusé de partir, comme ses cousins, se battre aux côtés de la rébellion. Par manque de rage contre son gouvernement. « Que voulez-vous qu’il fasse, le gouvernement ? Il n’a pas un franc dans ses tiroirs, il n’est même pas capable de payer l’instituteur du village. » Le récit d’Ibrahim collait : le Mali traversait à cette époque les années noires des ajustements structurels, et prenait la crise du coton de plein fouet.

L’histoire d’une grande migration, unique dans l’histoire de l’humanité

Alors Ibrahim a préféré partir. Commença pour lui une période d’errance à travers des grandes villes d’Afrique de l’Ouest. Il était à Abidjan quand la crise ivoirienne éclata. Il ne faisait pas bon y être étranger. Mais alors que la plupart de ses compagnons de route décidaient de se lancer dans le long périple en direction de Paris ou Londres, lui a préféré faire cap vers le Sud. On lui avait parlé de la nouvelle Afrique de Mandela, en plein décollage après l’Apartheid. Ce ne fut pas facile tout de suite : installé dans un Township, il traversa une nouvelle période de galère et de petits boulots. Voyant que nous regardions le petit chapelet qui pendait au rétroviseur, Ibrahim nous expliqua qu’il s’était converti. Une petite communauté évangéliste du township l’avait beaucoup aidé à son arrivée. Grâce à de l’argent emprunté à des fidèles et à une organisation caritative américaine, il a pu lancer son business. Il avait aujourd’hui cinq taxis à lui, reliés par un système radio dernier cri. Il prévoyait d’acheter un mini-van, pour relier les aéroports aux hôtels. « Comme les Chinois », qui ont aussi investi ce secteur. Encore quelques mois et il devrait pouvoir arrêter de conduire, pour se concentrer sur la gestion de son entreprise. Un petit bureau tout équipé l’attend. Et après ? Ibrahim a de grands projets. Il voudrait se marier et avoir des enfants. Mais d’abord changer de quartier : sa priorité est de sortir du township pour acheter un appartement en centre ville. Rentrer au pays ? Non : « mon pays c’est l’Afrique. Je suis chez moi ici. Et puis, business is good in South Africa. » Interrogé sur les violences anti-immigrés qui ont ensanglanté les townships à l’hiver 2008, il préféra changer de sujet.

Il nous est apparu que l’histoire d’Ibrahim était celle d’une Afrique en marche – tout sauf statique ou en marge du monde. Peut-être, aussi, de l’Afrique qui marche. L’histoire d’une grande migration, unique dans l’histoire de l’humanité. Ce livre s’attache à conter cette mutation africaine, riche d’opportunités et de défis d’un nouvel ordre. Une métamorphose qui marquera la planète dans son ensemble – et ne saurait laisser aucun de ses habitants indifférent.

J’espère que ces quelques réflexions vous donneront l’envie de découvrir ce livre, et de rejoindre les discussions sur l’Afrique au XXIème siècle qui accompagneront le cinquantenaire des indépendances africaines. Nous vous invitons chaleureusement à venir débattre des thèses avancées dans l’ouvrage, ou de partager votre vision de l’Afrique subsaharienne, des défis et des espoirs que suscitent sa métamorphose sur ce blog et dans le forum du site www.letempsdelafrique.com.

Partagez cet article :

Commentaires (6)


La mort d’une vieille dame et de sa très vieille langue

Posté par Rozenn Milin le 19 février 2010

Le 27 janvier dernier mourait Madame Boa Sr, la dernière locutrice d’une langue multimillénaire, la langue bo, parlée sur l’une des îles Andaman, dans l’Océan Indien. Cette disparition a été très largement rapportée dans la presse internationale, et l’on peut se demander pourquoi la mort d’une vieille dame et l’extinction de sa « petite » langue ont suscité tant d’émoi…

Pour comprendre la portée symbolique de cette mort « double », la mort d’une femme et la mort d’une langue, il faut se plonger dans l’histoire, non seulement de cette partie du monde mais aussi des origines de l’Homme.

Une langue qui remonte à l’époque pré-néolithique

L’archipel des Andaman est composé de 204 îles situées à plus de 1 000 km des côtes indiennes, réparties entre les Grandes et les Petites Andaman. Sur ces îles vivent quatre groupes de populations :

  • les Sentinelles, entre 50 et 200 membres, qui sont extrêmement isolés et n’ont, semblerait-il, jamais été en contact avec les Occidentaux ; c’est une des populations les plus isolées au monde ;
  • les Jarawa, qui seraient un peu moins de 300 ;
  • les Onges, qui compteraient près d’une centaine d’individus ;
  • les Grands Andamanais, dont la langue était elle-même composée d’une dizaine de variantes dialectales, parmi lesquelles la langue bo, qui vient donc de s’éteindre. Il ne resterait plus à présent qu’une cinquantaine de personnes à parler une langue grand andamanaise.

Les chercheurs pensent généralement que toutes ces langues andamanaises pourraient être les dernières représentantes de langues dont l’histoire remonte à l’époque pré-néolithique…

Ces populations auraient en effet quitté le continent africain il y a 70 000 ans pour finalement s’établir en Asie du Sud-Est, et les hommes et les femmes qui composaient ces communautés ont probablement été les premiers êtres humains « modernes » à s’établir dans cette partie du monde.

Ils ont survécu au fil des siècles et des millénaires jusqu’à l’arrivée des colons anglais en 1858 : à partir de cette date, ils ont été décimés, tués par les nouveaux arrivants ou emportés par les maladies.

La fin d’un long voyage

Il semblerait donc malheureusement qu’ils arrivent à présent au bout de leur long voyage, en ce début de XXIème siècle. Car comment imaginer que quelques centaines de représentants disséminés sur un chapelet d’îles pourraient résister aux grandes vagues uniformisatrices de la mondialisation ?

Le jour où le dernier locuteur de ces langues andamanaises mourra, la perte sera irréparable, une famille entière de langues se sera éteinte. Ce qui se joue ici est donc tout simplement la disparition de l’une des plus anciennes cultures de la planète, qui remonte à la nuit des temps….

« Vous ne pouvez imaginer la douleur et l’angoisse que j’éprouve chaque jour en étant le témoin muet de la disparition d’une culture remarquable et d’une langue unique », disait Anvita Abbi, la linguiste qui œuvrait à la documentation de la langue bo.

Elle avait enregistré Mme Boa Sr et nous comprenons aujourd’hui à quel point ce travail était important : ce sont là les dernières traces d’une langue que plus personne ne parlera. Et cela nous rappelle aussi l’urgence d’enregistrer, de filmer, de documenter toutes ces autres langues et cultures de la terre qui sont aujourd’hui menacées. C’est la tâche immense à laquelle s’est attelé le programme Sorosoro de la fondation Chirac.

Partagez cet article :

Commentaires (0)


12»