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Quel sera le nouveau Feu de Prométhée ?

Posté par Geneviève Ferone le 16 mars 2011

Une tragédie déjà maintes fois jouée

Depuis la nuit des temps, les mythes fondateurs les plus anciens ont parfaitement capturé l’essence de notre âme tourmentée et décrit la fragilité de notre existence. L’éternel « facteur » humain a traversé tous les âges, tissant inlassablement les mêmes drames, passant par les mêmes déchirures. Tout est appelé à se répéter à chaque instant de la vie, dans chaque civilisation, mettant en scène les éléments immuables d’une tragédie déjà maintes fois jouée. Pourtant derrière les terribles événements de ce début d’année 2011, révolutions et catastrophes naturelles, se dessinent pour la première fois avec une très nette acuité, l’extrême vulnérabilité de nos sociétés dans ce qu’elles ont en commun de plus précieux : l’énergie.

Une double irréversibilité marque le cheminement de l’humanité

Le système énergétique sur lequel tourne le monde engendre des conséquences irréversibles. La loi de l’entropie nous rappelle qu’il existe une flèche de temps qui oriente l’avenir dans une seule direction, celle de l’exploitation et de la dégradation du stock de ressources épuisables. Nous laisserons donc aux générations futures un patrimoine naturel très largement entamé et moins adapté à leurs besoins. Cependant, la loi de l’entropie n’est pas la seule flèche de temps qui gouverne notre évolution. L’augmentation de nos connaissances est tout aussi déterminante, bien que moins tangible. Le progrès du savoir humain est aussi un processus irréversible. Une double irréversibilité marque le cheminement de l’humanité : la ponction des stocks de ressources non renouvelables et l’accumulation des techniques et des savoirs.

Une course de vitesse

A partir de ces deux processus dynamiques, on peut décider d’une intensification des prélèvements à condition de disposer d’un niveau de connaissances suffisant pour assurer la pérennité du système ; en l’occurrence, la pérennité du système énergétique de la planète. Nous sommes pris dans une course de vitesse, il nous faut simultanément réduire la vitesse de dégradation des ressources et investir massivement dans la recherche, et en priorité sur tout ce qui pourra réduire l’intensité énergétique de notre niveau de vie et développer des solutions alternatives.

Tout semble être réuni pour affronter au mieux cette échéance. Pour autant, nous avons pu nous rendre compte à maintes occasions que nous n’utilisons pas toujours à bon escient l’information dont nous disposons pour organiser la transition dans les meilleurs délais. C’est exactement la situation à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés. L’enjeu réside dans la capacité de nos institutions à faire face à un problème plus grand qu’elles et face auquel, faute d’alternative à la fois technologique et politique, nous restons tétanisés et impuissants. Personne ne peut imaginer un monde sans énergie. Nous ne pouvons pas (encore) nous passer des énergies fossiles, nous redoutons l’énergie nucléaire plus que les menaces du changement climatique et les énergies renouvelables sont dérisoires à la maille de l’enjeu. Le Feu ancien s’épuise lentement ; dans son déclin il menace d’embraser la terre et de diviser les hommes. De quoi sera donc fait le nouveau Feu de Prométhée ? A aucun autre moment dans notre histoire, cette question ne s’est posée avec autant d’urgence, au point que les réponses qui seront apportées vont d’ores et déjà structurer la trame de la première moitié de notre siècle.

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La loi, un élément majeur dans la prévention des conflits

Posté par Fondation Chirac le 9 mars 2011

Maître Bernard Vatier, ancien Bâtonnier du Barreau de Paris, et membre fondateur de la fondation Chirac, succède à Arnaud Danjean comme Délégué général du Prix pour la prévention des conflits. Il répond aux questions de la fondation Chirac sur le rôle du droit dans la gestion des conflits.

Les instruments juridiques peuvent-ils contribuer à prévenir un conflit ?

La prévention des conflits s’instaure grâce à la mise en place d’une règle légitime pour tous ceux qui la servent, c’est-à-dire par la régulation d’une société, par une loi acceptée de tous ceux à qui elle est opposée et qui permet de gérer un conflit.

Toutefois, la loi n’est pas suffisante. Dans une structure sociale, il y a toujours des conflits, c’est pourquoi il est nécessaire qu’il y ait des médiateurs. Entre deux personnes, ce peut être un juge ; dans l’hypothèse d’une contestation entre deux collectivités, c’est plus complexe. Soit on règle une difficulté par la force et la violence et ensuite on maintient une situation par la contrainte. Soit on règle la difficulté par la médiation. C’est à ce moment que le droit a toute sa force. Pour prévenir une violence, il faut donc une loi légitime d’une part, et un médiateur légitime pour trancher le conflit. C’est un travail de juriste.

Avez-vous des exemples d’actions juridiques qui pourraient recevoir le Prix pour la prévention des conflits?

Des organisations internationales de défense des droits de l’homme, pourraient-elles être éligibles au Prix ? Elles dénoncent des anomalies par rapport à un système juridique. Mais cette dénonciation est-elle suffisante pour prévenir un conflit ? La question reste posée.

Un autre exemple d’action pourrait être l’Afghanistan : l’organisation sociale y a été décimée par des guerres, il faut y reconstruire un état de droit -élément majeur dans la prévention des conflits à venir.

Eh bien, il a fallu créer à Kaboul un barreau qui ne serait pas l’otage des groupes politiques et qui puisse avoir sa place dans régulation de la société et acquérir la légitimité voulue afin que l’état de droit puisse s’instaurer. C’est un travail de très longue haleine auquel les barreaux français et européens peuvent et doivent contribuer.

Sachant que la sharia est le fondement juridique de nombreux pays, et de l’Afghanistan notamment, comment concilier la notion d’état de droit d’un point de vue international avec cet autre système ? Parler d’état de droit international dans un pays de droit islamique ne risque-t-il pas de créer au contraire de nouveaux conflits ?

La sharia soulève en effet nombre de contestations. Elle correspond pourtant à l’état de droit local, lié à une religion : elle a en ce sens sa légitimité. Prévenir un conflit, c’est prendre en en compte la culture locale. On ne peut pas transposer la culture que nous avons acquise par l’histoire, ici en Occident, pour l’imposer et la calquer sur une culture qui est tout aussi honorable mais ne connaît pas nos principes.

Il faut faire très attention : la démarche occidentale porte un impérialisme culturel, destructeur d’un système de paix. Si nous calquons nos règles de droits, nous donnons à une collectivité des instruments juridiques qui ne sont pas les siens. On désaccorde alors ce qui devrait être harmonieux.

Je crois que nous avons nous, juristes occidentaux, à être extrêmement humbles, et je reproche aux juristes occidentaux de ne pas avoir cette humilité. Elle est un préalable à la reconnaissance d’une culture qui n’est pas la nôtre, mais à laquelle on peut néanmoins contribuer par l’expérience qui est la nôtre.

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De l’importance de préserver les forêts

Posté par Emmanuelle Grundmann le 3 mars 2011

Après l’année internationale de la biodiversité proclamée par l’ONU en 2010, c’est au tour des forêts de tenir le haut de la scène internationale. Certes, les années et les journées internationales se succèdent sans que parfois nous ne voyions le moindre résultat concret. Ces évènements, s’ils ont le mérite de mettre en lumière la forêt, l’eau potable, les droits des peuples autochtones entre autres, ils ont néanmoins un inconvénient majeur : celui de ne durer qu’un temps limité. Au risque d’oublier de continuer l’action et la sensibilisation, une fois l’événement passé.

L’eau de New York sauvée par la forêt

Les résultats, nous l’avons vu à Nagoya, n’ont pas été à la hauteur des enjeux de l’année de la biodiversité qui s’est achevée. Heureusement, 2011 peut être considérée comme une séance de rattrapage pour tous ceux qui ont refusé de voir dans la biodiversité, l’enjeu majeur de la planète pour notre futur.

Refuser la mise en place d’actions en faveur de la préservation de la biodiversité au nom du développement économique résulte d’une vision à très court terme doublée d’un non sens le plus total. Certes ces mesures peuvent paraître contraignantes de prime abord, cependant, elles seront les garantes d’une bonne santé économique et sociale sur le moyen et le long terme. Car la biodiversité nous rend des services, et pas des moindres. Celui d’approvisionnement en eau potable par exemple ou bien encore cette pollinisation, essentielle pour une grande partie de l’agriculture mondiale, sans oublier le nombre toujours croissant de substances médicinales découvertes parmi les animaux, les plantes et les micro-organismes. Une partie de ses services sont rendus possibles par les forêts et les espèces qu’elles abritent.

L’exemple de la ville de New York est à cet égard remarquable. Depuis toujours la ville était réputée pour son eau potable, gratuite. Une eau qui prenait sa source aux confins des forêts du nord de l’état, dans les montagnes Catskill. Cependant, cette région vit au milieu du 20ème siècle une importante extension des terres arables au détriment des écosystèmes sauvages, et tout particulièrement des forêts. Cette agriculture prenait alors le tournant de l’agro-industrie, terriblement gourmande en pesticides et engrais chimiques. Et, à la fin des années 1990, la pollution des sols et des nappes phréatiques fut si importante que l’eau était devenue impropre à la consommation. Cependant, la municipalité décida non pas d’opter pour une usine de traitement des eaux coûtant entre 6 et 8 milliards de dollars mais de restaurer l’écosystème dégradé des montagnes boisées des Catskill. Et ce, pour un coût de moins d’un milliard de dollars. Aujourd’hui, les 9 millions de personnes de la grosse pomme et de ses alentours peuvent à nouveau boire une eau potable de haute qualité.

En plus de ces services, n’oublions pas que ces forêts dans leur grande diversité (tempérées, boréales, tropicales et méditerranéennes) abritent encore 300 millions d’hommes et de femmes. Baka, Penans, Awà, Dongria Kondh ou encore Komi et Sami, la forêt représente leur garde-manger, leur pharmacie, leur maison, leur vie, leur âme. Et près de 2 milliards de personnes dépendent directement ou indirectement des ressources des forêts pour vivre. La surexploitation de ces écosystèmes et la déforestation sévère qui sévit dans certaines régions du globe met en péril la survie de toutes ces populations. Un constat que j’ai pu faire à de multiples reprises au fil de mes voyages et reportages.

La forêt, notre assurance vie pour l’avenir

Dernièrement, en Colombie, Juan et sa famille, des Kogis, m’ont longuement parlé du lien qu’ils entretiennent avec leur forêt. Une forêt dont ils connaissent les moindres recoins et les espèces qu’elle abrite. Cette forêt leur fournit tout ce dont ils ont besoin, ou presque. Ils ne pourraient vivre sans elle et ne manquent pas de la remercier pour tout ce qu’elle leur apporte.

Dans nos pays où la consommation s’est érigée comme valeur suprême, sans que nous le sachions, les forêts (et particulièrement celles de la ceinture tropicale) continuent à nous fournir de multiples produits et services dont nous ne pouvons nous passer. Cependant, loin de la remercier, nous la surexploitons, pire, nous la rasons.

Il faut espérer que cette année 2011 permette au grand public et à tous les acteurs, politiques, sociaux et économiques de mieux connaître ces écosystèmes et de mesurer à quel point ils constituent notre assurance vie pour l’avenir. Et, si nous voulons que cette année des forêts soit concrétisée par de véritables décisions politiques et économiques, ambitieuses, courageuses, nécessaires et à la mesure des enjeux que ces écosystèmes représentent, nous devons tous nous mobiliser. Cette année des forêts n’est pas celles de quelques personnalités, ONGS et Fondations dédiées à leur préservation. Cette année des forêts est la nôtre. De l’avenir des forêts dépendra également le nôtre.

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Journée internationale de la langue maternelle

Posté par Rozenn Milin le 23 février 2011

En l’an 2000, l’UNESCO proclamait le 21 février Journée internationale de la langue maternelle. Voilà donc plus de 10 ans que cette date est chaque année l’occasion de célébrer le multilinguisme et la préservation des langues en tant que patrimoine de l’humanité. L’occasion aussi de rappeler que chacun peut utiliser sa langue maternelle pleinement et librement en toutes circonstances, un droit fondamental qui malheureusement ne s’exerce pas encore librement dans bien des pays.

Les périmètres d’action de l’UNESCO sont l’éducation, les sciences et la culture. La question de la langue maternelle est particulièrement importante pour l’institution internationale dans deux de ces domaines : sur le plan culturel, bien entendu, puisque la langue est une part primordiale du patrimoine immatériel de tout peuple ; sur le plan de l’éducation, ensuite, car la langue d’alphabétisation est souvent cruciale pour la réussite des apprentissages scolaires.

Scolarisation dans sa langue maternelle

Posons donc ici les bases du débat : des études menées à travers le monde par divers organismes montrent qu’alphabétiser un enfant dans sa langue d’origine donne globalement d’excellents résultats, alors qu’imposer d’entrée de jeu la scolarisation en langue nationale ou dans une langue étrangère est une politique menant souvent à l’échec.

La linguiste finlandaise Tove Skutnabb-Kangas, de l’Université d’Helsinki, spécialisée dans l’éducation multilingue et impliquée en particulier dans des projets d’éducation en langue maternelle au Népal et en Inde, donne sur le sujet une analyse limpide :

« Si l’enseignement se fait dans une langue que l’enfant issu d’une communauté linguistique indigène (ou tribale, ou minoritaire) ne connait pas, cet enfant passe ses 2 ou 3 premières années en salle de classe sans comprendre grand-chose à ce qui est enseigné. Il peut répéter mécaniquement ce que le professeur dit sans comprendre, sans développer sa capacité à penser avec l’aide du langage, et en apprenant finalement presque rien des sujets qui lui sont enseignés.

C’est pour cette raison que beaucoup de ces enfants quittent l’école prématurément, sans avoir appris à lire et à écrire, sans avoir non plus développé la maîtrise de leur langue maternelle, et pratiquement sans avoir acquis aucune connaissance scolaire.

Alors que si l’enfant est scolarisé dans sa langue maternelle, il comprend les enseignements, apprend les cours, développe sa capacité cognitive et académique dans sa langue maternelle, et a de très bonnes chances de devenir une personne pensante et cultivée, qui pourra poursuivre son éducation. »

Des meilleurs résultats

La Banque Mondiale elle-même l’affirme dans le Sourcebook for Poverty Reduction Strategies (2001), en reprenant un rapport de l’UNICEF de 1999 :

« De nombreuses recherches montrent que les élèves apprennent plus vite à lire et à acquérir de nouvelles connaissances lorsqu’ils ont reçu un premier enseignement dans leur langue maternelle. Ils apprennent également plus rapidement une seconde langue que ceux qui ont d’abord appris à lire dans une langue qui ne leur était pas familière ».

Citons aussi les linguistes Thomas et Collier (1997) qui, se basant sur des études qu’ils ont menées à grande échelle sur le sujet, sont encore plus précis : ils ont constaté que les élèves issus de minorités linguistiques qui avaient reçu à l’école primaire l’enseignement le plus poussé dans la langue maternelle avaient aussi les meilleurs résultats… dans la langue nationale lors des tests nationaux standardisés menés dans les lycées.

Enfin, pour compléter le tableau, la linguiste Claire Moyse-Faurie, du LACITO/CNRS nous livre un autre argument :

« Le bénéfice est aussi social et culturel : le fait de parler à l’école la même langue que les parents permet à ces derniers de suivre l’apprentissage de leurs enfants, d’en discuter, de les aider, de s’impliquer dans la vie scolaire ; l’éducation en langue vernaculaire est une garantie que les enfants ne seront pas marginalisés dans leur mode de vie et éloignés de leur culture. »

Recommander l’usage de la langue maternelle dans l’alphabétisation et plus globalement dans l’éducation n’est donc pas une option fantaisiste, c’est une recommandation basée sur de multiples travaux de terrain. Au-delà des résultats probants de ces études, et même si certains peinent encore à les admettre, on pourrait ajouter qu’il s’agit là d’une simple question de bon sens. Et il est bien dommage que ces données ne soient pas mieux prises en compte car la réussite à l’école conditionne les chances d’amélioration du niveau de vie de millions d’enfants : une alphabétisation réussie est en effet leur meilleur atout pour ne pas être les laissés pour compte de la mondialisation.

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Le référendum au Sud-Soudan : Miracle ou mirage ?

Posté par Georges Tsaï le 12 janvier 2011

Jimmy Carter, Kofi Annan, plusieurs centaines (milliers ?) de Chinois et… George Clooney ont décidé de commencer la nouvelle année dans le Sud-Soudan, région pourtant peu reconnue pour ses attraits touristiques.

Ils étaient là pour une bonne cause : s’assurer du bon déroulement du référendum sur l’indépendance du Sud-Soudan prévu dans l’Accord de paix global (APG) de 2005, qui mit fin à l’un des conflits les plus meurtriers de ces 50 dernières années.

Sinistre mascarade ou dénouement vertueux ?

Le référendum, qui a commencé dimanche dernier et se terminera dimanche prochain, est porteur d’un grand espoir pour le règlement pacifique, et durable, d’un conflit qui a opposé pendant près de 40 ans le nord et le sud du Soudan.

Rappelons brièvement quelques faits saillants :

En 1955 (soit avant même l’indépendance du Soudan, proclamée en 1956) éclate une première guerre civile entre le Nord, à majorité musulmane, et le Sud, composé majoritairement d’animistes et de chrétiens. Cette guerre, qui durera jusqu’en 1972, fait 500.000 morts et provoque le déplacement involontaire d’un million de réfugiés.

Entre 1972 et 1983, grâce à la médiation de l’empereur Haile Selassié, le Soudan vit une période de paix relative.

1978 : la compagnie Chevron découvre des gisements pétroliers dans le Sud.

La guerre civile reprend en 1983. Ce deuxième conflit, qui fera deux millions de morts et déplacera quatre millions de réfugiés involontaires, cessera en 2005, à la suite de la signature de l’APG, qui met en place un régime fédéral et qui prévoit, entre autres, qu’un référendum sur l’indépendance du Sud-Soudan devra être organisé avant la fin de janvier 2011.

9 janvier 2011 : déjouant les prédictions pessimistes de nombreux observateurs, le référendum commence à se dérouler dans le calme et, semble-t-il, sans violences excessives ni manipulations malhonnêtes du processus référendaire.

Sinistre mascarade qui se terminera mal ou dénouement vertueux d’un des conflits les plus sanglants de la deuxième moitié du XXe siècle ? La question reste posée. Essayons d’analyser les chances de succès et les risques d’échec de cette entreprise.

Morale et realpolitik

Commençons par les facteurs qui peuvent justifier un certain optimisme. Il y a, d’abord, ce qui semble être une réelle mobilisation de forces agissantes de la communauté internationale. Les États-Unis ont joué un rôle considérable depuis la signature de l’APG pour que ce dernier soit effectivement mis en œuvre. George W. Bush, n’avait pas ménagé ses efforts pour que Washington travaille dans ce sens. Le fait que plusieurs mouvements religieux chrétiens appuient l’indépendance du Sud n’était sans doute pas étranger à l’intérêt qu’il a porté à cette question. De façon plus générale, la communauté internationale ne s’est pas complètement remise de son inaction au Rwanda et souffre encore d’un reliquat de mauvaise conscience. Elle chercherait donc à éviter une autre tragédie humanitaire, pour des raisons sincèrement morales.

Ensuite, il y a une bonne dose de realpolitik qui incite beaucoup d’acteurs à vouloir un dénouement heureux. Le pétrole, bien sûr, joue un rôle important et impose la voie de la collaboration entre le Sud, qui possède la plupart des gisements pétroliers du pays, et le Nord, qui a l’infrastructure pour permettre le transport et l’exportation du précieux liquide. De son côté, le Président Omar el-Béchir s’est tout-à-coup transformé en chef d’Etat éclairé, soucieux du respect de la volonté des habitants du Sud. Les sanctions imposées au Soudan et le mandat d’arrêt délivré par la Cour pénale internationale contre le Président ne sont peut-être pas étrangers à cette remarquable conversion. Il y a gros à parier que sa visite à Juba, à quelques jours du référendum, pour y tenir des propos dignes d’un démocrate convaincu n’était pas totalement gratuite.

Menaces persistantes

Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres et ce qui a si bien commencé dimanche dernier pourrait facilement tourner au cauchemar. En particulier, il y a trois vulnérabilités que les Soudanais (du Nord et du Sud) et la communauté internationale devraient surveiller attentivement :

1. D’abord, les résultats du référendum. Pour qu’ils soient acceptés de tous, il faudra réunir trois conditions : une votation exempte de manipulations et de violence ; un pourcentage élevé de votes en faveur de l’une ou l’autre option ; et un taux de participation substantiel. On s’attend à ce que ce dernier dépasse largement le seuil de 60 % fixé par el-Béchir comme étant le minimum absolu pour valider les résultats du référendum. En ce qui concerne le pourcentage de votes en faveur du « oui », plus il sera élevé mieux ce sera. À titre d’exemple, la Slovénie en 1990, la Croatie en 1991 et l’Érythrée en 1993, ont accédé à l’indépendance avec respectivement 95 %, 93 % et 99.8 % de votes favorables. Par contre, un résultat « à la québécoise », c’est-à-dire avec une petite marge entre le « oui » et le « non », créerait une situation difficile, potentiellement explosive. Là encore, 60 % des voix semblerait être un minimum pour justifier le démantèlement d’un pays existant.

2. Ensuite, la question de la frontière entre le Nord et le Sud. Celle-ci doit être déterminée avec précision. Tâche rendue encore plus importante en raison de la présence, dans la région frontalière, de riches gisements pétroliers. Cette question, si elle n’était pas bien réglée, pourrait très vite être la source d’une reprise de conflits violents. Le cas, bien connu, de la frontière, encore disputée, entre les deux Corées et celui, beaucoup moins connu, du différend frontalier entre le Nicaragua et le Costa Rica illustrent, si besoin était, l’importance de cette question.

3. Enfin, les modalités exactes de la coopération économique entre les deux pays, en particulier en ce qui concerne le partage des revenus pétroliers, pèseront de tout leur poids sur la suite des évènements. À cela viendra se greffer la situation, quasiment inextricable, de la région d’Abyei, enclavée dans la partie nord, et qui devait, également par référendum, décider de son rattachement définitif au Nord ou au Sud. La région, bien que petite, recèle elle aussi de riches gisements pétroliers. Des complications liées à la question de qui serait habilité à voter ont fait que le référendum a été reporté sine die. Cela veut dire que le Nord et le Sud devront entreprendre de délicates négociations pour décider du sort de cette région.

Le Sud-Soudan, un Etat en sursis ?

Le monde (ou du moins quelques observateurs) retient son souffle. Ceux qui ont conçu et signé l’Accord de paix global ont fait preuve de sagesse, de vision et de courage. Est-ce que leur pari va être gagné ? Ou est-ce que, au contraire, le nouveau pays deviendra un autre Etat en sursis ? On ne peut qu’espérer que le Sud-Soudan réussisse et que l’APG, document admirable, serve de modèle pour la résolution des conflits interethniques, religieux et linguistiques qui continueront à nous poser de redoutables défis.

Donc, affaire à suivre dans les semaines, mois et années à venir.

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De la violence armée hors conflit

Posté par Fondation Chirac le 17 décembre 2010

Récemment, la fondation Chirac a assisté à une journée de réflexion consacrée à la violence armée ; voici quelques éléments d’analyse sur les moyens de combattre ce défi. Cela n’est pas une analyse exhaustive du débat, mais peut être entrainera d’autres réflexions.

« Qu’elle provienne des crimes ou des conflits, la violence armée cause 740 000 décès chaque année. Dans leur grande majorité, ces décès sont le résultat d’une expérience directe de la violence (540 000). Près des deux tiers (490 000) surviennent dans des situations non conflictuelles. » Small Arms Survey, 2010

Malgré ces chiffres importants, le monde continue à ne pas prêter attention à ces morts.

De l’importance de nommer

Ce n’est pas facile de définir ou de créer des catégories sur la violence armée dans des situations hors conflit. Selon la définition utilisée, il y a entre 2 millions et 10 millions de personnes impliquées dans des gangs ou des groupes armés. A cause de ce manque de définition, aucun cadre juridique international ne contribue à réduire ce type de violence. Par exemple, selon la Comité Internationale de la Croix Rouge (CICR), la violence armée hors situation de conflit se trouve dans la catégorie « autres situations ». Faute de définition, très peu de recherche étudie ce sujet et encore moins de temps et d’argent sont consacrés à la réduction ce type de violence.

Chaque cas est distinct. Aujourd’hui des mots comme terroriste et vigilante (espagnol) sont utilisés si fréquemment qu’on pourrait presque croire que tous les groupes terroristes ont les mêmes motivations. C’est pourquoi, autant que possible, ces termes devraient être évités, et, au contraire, les processus sociaux, économiques, et politiques de chaque groupe militant devraient être examinés.

Il existe différentes catégories légales de violence armée : les conflits armés nationaux, les conflits armés internationaux, ceux-ci faisant tous les deux référence à une situation belliqueuse avec comme acteur des Etats et leur armée. Récemment, le Comité international de la Croix Rouge (CICR) a identifié d’autres situations : les coups d’Etat, la violence liée au maintien de l’ordre public, la violence intercommunautaire, celle des gangs pour leur territoire, celle d’organisations transnationales.

S’il est possible de créer des catégories pour décrire ces différents types de violence armée, un groupe ou une personne ne correspond que très rarement à une seule de ces catégories – créant un objet hybride, ou une nouvelle catégorie.

Des causes profondes de la violence armée

Les causes sont nombreuses et évidemment différentes selon les cas, mais beaucoup d’experts trouvent que l’apparition des groupes armés répond à un vide étatique. Autrement dit, ce vide doit être rempli et d’autres acteurs s’en chargent.

Dans le cas de violence urbaine, l’urbanisation rapide est souvent identifiée comme la cause principale. S’il s’agit bien là d’un des facteurs, c’est surtout l’absence de réseaux sociaux et spatiaux qui ouvre la voie à la création de gangs.

Comment réduire ce phénomène?

Les experts et les gouvernements commencent à reconnaître que la violence armée ne peut pas être gérée uniquement par les militaires. Les armées reçoivent souvent la mission de réduire la violence armée parce qu’elles sont formées pour gérer des crises externes, et peuvent être mobilisées très rapidement. Mais gérer la violence armée hors conflit, relève de la sécurité individuelle, d’enjeux économiques, sociaux, de questions de développement et de gouvernance, et implique donc une multiplicité d’acteurs.

Pour observer cette violence, l’Organisation Mondiale de la Santé adopte l’angle de la santé publique pour éviter la violence avant qu’elle n’explose. Cette méthode se base sur un modèle écologique et prend en compte à la fois l’individu, la famille, la communauté et la société. Mais cette approche n’est pas encore très développée et nécessite un temps d’observation de 3 à 5 ans.

Un autre élément important de la lutte contre la violence armée consiste en la destruction même du schéma d’une violence qui serait légitime. Les études montrent en effet souvent que les jeunes témoins ou victimes de la violence ont le plus de risque de devenir eux mêmes auteurs de violences. Il est donc nécessaire de détruire ce schéma, le seul qu’ils connaissent et qu’ils utilisent donc en tout légitimité.

En résumé, chaque cas de violence est distinct, devrait être étudié séparément et avoir son propre nom, et chaque solution prise en compte distinctement. Voici ce qui pourrait être la prochaine étape : comment mobiliser la communauté internationale pour lutter contre quelque chose qui reste si difficile à saisir ?

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Les deux Corées : une famille désunie au bord du gouffre

Posté par Georges Tsaï le 30 novembre 2010

Un régime isolé du reste du monde

La Corée (Nord et Sud confondus) offre, avec l’Islande, un des rares exemples de pays essentiellement homogène du point de vue ethnique et linguistique. Et pourtant, les aléas de l’histoire ont fait que les deux parties de la Corée semblent être irrémédiablement divisées, en tout cas du point de vue idéologique, depuis maintenant près de 60 ans. Le régime de Pyongyang s’est isolé du reste du monde, exception faite de la Chine, qui continue à l’appuyer quoique, semble-t-il, de plus en plus tièdement.

Qui va ciller en premier – la Corée du Nord ou la Corée du Sud ? Pour expliquer le comportement le plus récent de la République populaire démocratique de Corée, les analystes vacillent entre une explication purement politique (Kim Jong-il voudrait assurer l’arrivée au pouvoir de son fils Kim Jong-un) et une explication psychologique (la Corée du Nord, tel un adolescent incompris, chercherait désespérément à attirer l’attention des adultes qui l’entourent sur ses frustrations et angoisses). Sans écarter totalement la première de ces hypothèses, la seconde paraît être la plus plausible. Elle a en outre le mérite d’offrir peut-être une clé pour sortir de la dangereuse impasse dans laquelle les deux Corées ont abouti.

Un changement d’humeur en Corée du Sud ?

Nombreux sont les Coréens du Sud qui ont cherché à sortir de cette situation par le dialogue et le rapprochement, et il serait faux de prétendre que les efforts dans ce sens n’ont pas donné de résultats positifs. La fameuse sunshine policy mise de l’avant par feu le Président Kim Dae-jung (Prix Nobel de la Paix 2000) et son ministre de l’Unification, et actuel Président de l’Université Kyungnam, Park Jae Kyu (Prix spécial du jury pour la prévention des conflits de la fondation Chirac 2009), et poursuivie activement par feu le Président Roh Moo-hyun, prédécesseur de l’actuel Président Lee Myung-bak, a permis, entre 2000 et 2009, que la péninsule coréenne jouisse d’un calme relatif qui pouvait faire espérer une plus grande coopération entre le Nord et le Sud et, pourquoi pas, à terme, une forme d’unification suffisamment souple pour rassurer tout le monde.

Il est, je crois, juste de dire que cette politique de rapprochement a eu, jusqu’à très récemment, l’appui d’une grande partie de la population sud-coréenne. À l’occasion d’un séjour de trois semaines que j’ai fait en Corée du Sud le printemps dernier, après l’incident du Cheonan, j’ai pu constater combien les Coréens du Sud restaient attachés, malgré la crise provoquée par le torpillage du bâtiment de guerre, à la poursuite du dialogue Nord-Sud. Ils ont conservé une attitude exemplaire, faite de patience et de conciliation envers leurs voisins du Nord. On peut donc comprendre les signes d’irritation que Séoul donne depuis quelques jours. Cependant, laisser ce capital de bonne volonté s’évaporer à la suite du bombardement de l’île de Yeonpyeong, pour laisser la place à des sentiments de vengeance – aussi légitimes soient-ils – pourrait avoir des conséquences tragiques.

Ne pas imposer de préalables

Il ne sera pas facile de sortir de l’impasse, car les deux positions sont apparemment irréconciliables. Il y a celle de Séoul (il serait peut-être plus juste de dire celle de Washington) qui consiste à dire dénucléarisation d’abord et aide et normalisation ensuite, et il y a celle de Pyongyang, qui veut la normalisation d’abord et ensuite la dénucléarisation. Ce jeu de “le premier qui cligne des yeux a perdu” ou de “mon préalable mais pas le tien” semblerait bien puéril si les risques étaient moins grands.

Alors, serait-il possible d’envisager qu’un homme ou une femme politique de grande envergure, actif ou à la retraite, et venant d’un pays qui ne participe pas aux négociations à six actuellement mises en veilleuse, puisse convaincre les deux parties d’accepter que dénucléarisation et normalisation se fassent simultanément ? Est-il réaliste de penser que la politique du gros bâton avec manœuvres aéronavales et tout le toutim va donner les résultats escomptés par les États-Unis et la Corée du Sud (car pour que cette politique soit efficace, il faudrait être prêt à utiliser le bâton à la prochaine incartade du mouton noir de la famille sous peine de perdre toute crédibilité) ? Est-il trop difficile de rassurer cet adolescent turbulent et provocateur qu’est la Corée du Nord en lui faisant sentir qu’il fait partie de la famille plutôt que de l’axe du mal ?

Le quotidien The Korea Times, publié à Séoul, note, avec une sagesse toute orientale, que les Coréens ne devraient pas laisser les différences idéologiques de ces 60 dernières années annihiler 5 000 ans d’identité nationale commune à tous les Coréens. On ne saurait mieux dire.

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Boycott de la Journée mondiale de la philosophie en Iran : ou quand les philosophes deviennent contorsionnistes

Posté par Georges Tsaï le 17 novembre 2010

Une cacophonie de philosophes désunis

Du 21 au 23 novembre devaient se dérouler, en Iran, sous le parrainage et avec l’aval de l’Unesco, les principales manifestations de la neuvième édition de la Journée mondiale de la philosophie. Or, voilà que l’Unesco a décidé de se retirer des événements prévus en Iran, arguant du fait que les conditions nécessaires au bon déroulement d’une conférence des Nations Unies n’étaient pas réunies. Finalement, la journée sera célébrée le 18 novembre, à Paris et dans plusieurs autres villes dont la Havane, Rabat et Tunis.

Cette décision, évidemment, a été précédée d’une véritable cacophonie de philosophes désunis (vous me direz qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil), les uns – la grande majorité semble-t-il – appelant au boycott du volet iranien de la Journée, les autres, au contraire, encourageant leurs collègues à participer à la conférence dont le thème, assez ironiquement, est Philosophie, diversité culturelle et rapprochement des cultures.

Mon propos aujourd’hui n’est pas de justifier ou de contester la décision de l’Unesco – l’organisation internationale avait peut-être d’excellentes raisons pour retirer son parrainage, bien que je la soupçonne d’avoir surtout cédé à la pression de philosophes éminents, de certains pays-membres et de différents organismes non-gouvernementaux, tous bien-pensants et politiquement corrects – mais plutôt d’examiner la pertinence de certains arguments avancés par ceux qui étaient en faveur du boycott et par ceux qui s’y opposaient.

Faut-il refuser de philosopher dans un pays moralement corrompu ?

Au risque de simplifier outrancièrement, j’ai discerné essentiellement deux types d’arguments utilisés par ceux qui voulaient l’annulation de l’évènement en Iran. Il y avait ceux qui, comme le philosophe irano-canadien Ramin Jahanbegloo (qui a passé plusieurs mois dans les geôles iraniennes) et Bernard-Henri Lévy, considéraient comme une aberration la tenue de la Journée en Iran en raison de la turpitude même du régime au pouvoir dans ce pays (« un régime qui censure, exile, emprisonne, assassine la pensée libre » nous rappelle à juste titre BHL dans Le Point). C’est une position de principe que l’on peut comprendre et admirer, mais avec laquelle, pour des raisons que j’identifie plus loin, je ne suis pas d’accord.

Il y en avait d’autres qui estimaient que le régime du Président Mahmoud Ahmedinejad utiliserait la Journée mondiale de la philosophie comme plateforme de propagande. C’était, d’après un article de D.D. Guttenplan publié dans le International Herald Tribune (25 octobre 2010), la raison invoquée par Otfried Höfer, philosophe allemand de renommée internationale, qui avait d’abord accepté de donner le discours principal à Téhéran, pour finalement se récuser, non sans quelques contorsions intellectuelles qui trahissaient un certain désarroi. Cette raison ne paraît pas être très solide. Tout d’abord, les philosophes ne sont pas gens à se laisser facilement manipuler. Ensuite, comme l’a signalé le professeur de philosophie Brian Klug, qui s’est opposé au boycott, la présence, en Iran, des plus grands philosophes de l’heure aurait pu se traduire par un appui aux penseurs iraniens qui s’opposent au régime en place dans leur pays. Et, d’ajouter le professeur Klug, il aurait fallu laisser au gouvernement iranien l’odieux d’invitations sélectives ou de retraits d’invitations.

Toujours d’après l’article en question, le professeur Höfer aurait dit qu’en général il essayait de prendre part aux discussions interculturelles, mais qu’il n’accepterait pas d’aller en Corée du Nord, et qu’il trouverait difficile d’aller à Cuba. Pour l’Iran, comme pour la Chine et Israël, le professeur aurait des hésitations avant d’accepter de philosopher dans ces pays. Le problème que soulève son approche, comme d’ailleurs celle de BHL, est qu’il faut alors établir une échelle de la turpitude – à partir de quel degré de déni des droits de la personne (tels que définis dans les sociétés démocratiques) faut-il boycotter un pays ? Qu’en est-il des pays qui pratiquent, directement ou indirectement, la torture ? Et que penser des États qui n’ont jamais reconnu avoir commis un génocide ? Ou qui emprisonnent les homosexuels ? La planète, me semble-t-il, se rétrécirait très vite pour les philosophes.

Du côté des opposants au boycott, outre la position du professeur Klug, on peut relever l’argument selon lequel isoler encore plus l’Iran ne ferait qu’augmenter l’impunité avec laquelle le régime actuel traite, ou maltraite, la population du pays.

Les philosophes comme sapeurs

Au-delà de ces arguments et contre-argements, la vocation de tout philosophe n’est-elle pas de dialoguer, de poser des questions, de participer aux débats d’idées, d’écouter, de comprendre, de réfuter ou de confirmer des points de vue, de critiquer et de construire ? Je crois que oui, et je crois que c’est surtout dans les sociétés fermées, rigides, autocratiques et même moralement corrompues, où l’on pratique la torture, l’emprisonnement arbitraire, les assassinats politiques, le déni de justice, la censure et l’intolérance que les philosophes doivent être présents.

Les philosophes ne sont pas seulement des bâtisseurs de ponts entre cultures et systèmes de pensée parfois diamétralement opposés, ce sont aussi et peut-être surtout des sapeurs qui démolissent les assises des pensées confortables pour ensuite établir les nécessaires têtes-de-pont de la sagesse en terrain hostile, avec tous les risques que cela comporte.

Contrairement à Otfried Höffe j’aimerais que les philosophes de tous horizons fassent entendre leur voix en Corée du Nord, à Cuba, en Israël, en Chine et…en Iran.

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La justice, un obstacle à la paix ?

Posté par Georges Tsaï le 13 octobre 2010

Paix et justice : deux concepts incompatibles ?

En janvier prochain, si tout se passe comme prévu par l’Accord global de paix signé en 2005 par le Gouvernement du Soudan et le Mouvement de libération du Soudan, se tiendra un référendum dans le Sud Soudan pour déterminer si ce dernier accédera à l’indépendance.

Les observateurs intéressés (ils ne sont pas nécessairement légion – après tout, le conflit entre le Nord et le Sud du Soudan n’a fait que deux millions de morts entre 1983 et 2005) retiennent leur souffle : est-ce que le Président Omar el-Bechir respectera les termes de l’Accord, ou va-t-il plutôt trouver un prétexte pour annuler ou à tout le moins retarder la tenue du référendum (il ne faut pas oublier que le Sud recèle d’importantes réserves pétrolières) ? Beaucoup craignent qu’une telle éventualité n’entraîne la reprise des hostilités après cinq années de répit.

La question, importante en soi, se double d’un dilemme éthique qui s’est posé avec beaucoup d’acuité ces dernières années : peut-on négocier ou faire la paix avec quelqu’un qui est accusé d’avoir commis des crimes contre l’humanité ou un génocide ? Est-il moralement juste de traiter avec quelqu’un qui a été inculpé par la Cour pénale internationale de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité (la CPI a finalement décidé de ne pas retenir les accusations de génocide) ?

Pour les uns (les réalistes ?), on fait la paix comme on peut et une paix imparfaite du point de vue moral, mais qui donne le résultat escompté (on ne meurt et ne souffre plus à cause du conflit), vaut beaucoup mieux que la recherche d’une justice qui risque d’aviver le conflit.

Pour les autres (les idéalistes ?), faire la paix sans justice (c’est-à-dire en accordant l’impunité aux coupables) c’est non seulement trahir la mémoire des victimes, c’est aussi courir le risque de ne point apaiser une des parties au conflit et d’entrer dans une spirale sans fin de la violence et, ainsi, annihiler les espoirs des réalistes.

Sommes-nous en présence d’un dilemme irréductible ?

Chaque cas serait-il particulier ?

La réalité, comme il arrive si souvent dans les choses humaines, est sans doute plus complexe que la dichotomie suggérée dans le paragraphe précédent. Comme l’a si bien noté Pierre Hazan, dans un excellent petit livre publié récemment (La paix contre la justice ?, André Versaille éditeur – GRIP, 2010), l’histoire offre des exemples qui donnent raison aux deux courants de pensée (que l’on pense à ce qui s’est passé en Afrique du Sud, en Amérique latine et en ex-Yougoslavie). Ces exemples laisseraient à penser qu’il faut se méfier des positions dogmatiques entre les faiseurs de paix (ou médiateurs) et les tenants d’une application stricte du droit international, et que seule une analyse très fine de chaque situation permettrait de dicter une ligne de conduite.

Bien sûr, cette analyse est complexe. Elle doit tenir compte à la fois des conséquences appréhendées et des valeurs qu’incarne le droit international basé sur les droits de la personne. Pour revenir à l’exemple du Soudan, est-ce que Luis Moreno-Ocampo, procureur de la CPI, a eu raison d’inculper, en 2009 (moins de deux ans avant la tenue d’un référendum crucial pour la paix dans la région), Omar el-Bechir de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ? Pour ma part, je serais plutôt tenté de donner à l’Accord global de paix une chance d’aller jusqu’au bout du processus prévu, quitte à réviser mon analyse si d’aventure Omar el-Bechir cherchait à annuler ou à torpiller (je sais, l’image est incongrue pour un conflit qui ne sera jamais maritime) le référendum.

Qu’en pensez-vous ?

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La nouvelle PAC devra aussi être un pacte avec les pays du Sud

Posté par Joaquin Munoz le 28 mai 2010

Alors que vont débuter les négociations en vue de la nouvelle politique agricole commune, nous voulons souligner qu’il est aujourd’hui impossible d’envisager la question agricole européenne sans examiner en même temps ses corollaires incontournables que sont la qualité de notre alimentation, le maintien de la biodiversité, le changement climatique et le développement des zones rurales dans les pays du Sud.

Il est d’abord urgent de réaffirmer la nécessité d’une politique agricole au Nord comme au Sud. L’agriculture n’est pas un secteur comme les autres. Elle est la base de notre alimentation et elle a un impact sur notre environnement, notre économie et nos territoires, tout en étant soumise aux aléas du climat. Elle est à la fois indispensable à la vie et constitue un élément d’identité structurant pour nos sociétés. C’est pourquoi elle doit être orientée par la volonté politique et non livrée aux seules lois du marché. C’est ce qu’ont bien compris les dirigeants européens de l’après-guerre lorsqu’ils ont décidé de créer la PAC.

Orienter l’agriculture européenne pour qu’elle ne produise pas de déséquilibres au Sud

Toutefois, les limites de cette politique se sont fait sentir dans les années 1980. Le soutien par les prix et les aides à l’exportation ont eu des effets pervers : impacts négatifs sur l’environnement et exportation des surplus de produits à bas coût aux pays en développement qui ont mis en péril leurs productions locales.

Malgré les réformes successives de la PAC, il est plus que nécessaire d’orienter l’agriculture européenne pour qu’elle ne produise pas de déséquilibres au Sud. En effet, si les politiques agricoles ont permis aux Etats-Unis et à l’Europe de protéger et développer leur agriculture, les pays en développement, poussés à l’ouverture de leurs frontières et à la dérégulation de leurs marchés par les institutions internationales, ont vu leurs agricultures désorganisées, découragées. Leur souveraineté alimentaire s’en est trouvée mise en danger.

C’est pourquoi la nouvelle PAC devra arrêter de monter les agriculteurs les uns contre les autres. S’il faut préserver une PAC en Europe, il faut aussi instaurer un véritable pacte avec le Sud.

Cela nécessite un changement d’approche : il faut passer d’une culture étatique à une véritable culture de coopération au sein des filières.

Passer à une véritable culture de coopération au sein des filières

Dans le monde, huit cent millions de paysans sont des agriculteurs familiaux. Ce mode de production traditionnel joue un rôle structurant fondamental dans les sociétés. Là où c’est le cas, afin d’éviter des exodes massifs, il est crucial de préserver ce modèle. Il importe même de le renforcer et d’en faire un pilier de l’organisation des agricultures en encourageant le regroupement en coopératives, lesquelles pourront à leur tour mettre au point des formes d’organisation sectorielles, d’abord à l’échelle nationale, puis dans les sous-régions. Ces organisations pourront alors prendre part à des processus participatifs pour impulser des régulations des marchés.

Les marchés du commerce équitable sont aujourd’hui l’exemple que ces régulations sont possibles. Dans ce cadre, des prix planchers garantis sont décidés à l’issue de consultations qui incluent les réseaux de producteurs ainsi que les autres acteurs économiques de la filière.

Ainsi structurés, les acteurs économiques peuvent acquérir une réelle connaissance des marchés et de leurs enjeux. C’est en effet l’une des conditions nécessaires de l’équilibre de la concurrence : qui détient l’information détient le pouvoir. Les choix de productions peuvent ainsi être faits en conscience.

Un pacte sur l’agriculture entre l’Europe et les pays du Sud devra aussi inclure une gestion durable des territoires par les communautés qui y vivent et un véritable cahier des charges environnemental permettant de promouvoir les modes de production durable qui préservent les écosystèmes.

Faire émerger des parties prenantes organisées au Sud

A l’implication des producteurs dans les filières devra s’ajouter la sensibilisation de citoyens-consommateurs plus conscients des enjeux et des conditions de production. Les produits agricoles ne doivent plus être considérés comme de simples flux de produits interchangeables. Leurs prix doivent intégrer le coût de la survie et du développement du producteur, celui de la gestion des territoires. Ils doivent aussi tenir compte des coûts cachés comme celui de la pollution, de la perte de biodiversité, qui ne doivent plus être endossés par les contribuables ou par les générations futures.

Ces mesures sont déjà expérimentées avec succès dans ce laboratoire à taille réelle que constitue le label international du commerce équitable Fairtrade / Max Havelaar. Elles pourraient inspirer les futures politiques agricoles au Nord comme au Sud, notamment au niveau de la gestion des filières agricoles transnationales. Il faudrait pour cela dépasser plusieurs écueils. Le premier est celui de l’absence de parties prenantes organisées au Sud dont il faudrait susciter l’émergence tout en résorbant les problèmes de corruption. Cela passe par le renforcement de la vigilance de la société civile dans de nombreux pays du Sud.

Il faudrait aussi changer de paradigme en sortant les denrées agricoles de la logique de libéralisation absolue des négociations de l’OMC. Enfin, il faudrait investir, d’une part pour améliorer les rendements dans la durabilité écologique ; d’autre part pour réinstaurer des instruments de régulation des matières premières agricoles.

Joaquin Muñoz

Directeur / Executive director

Association Max Havelaar France

www.maxhavelaarfrance.org

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