Français    English   

De Trégarvan à Tchibanga, l’histoire du « symbole »

Posté par Rozenn Milin le 25 novembre 2009

L’un des axes de travail de la fondation Chirac est la préservation de la diversité culturelle, et en particulier de la diversité linguistique : le programme Sorosoro envoie des équipes de tournage filmer à travers le monde le patrimoine immatériel de l’humanité, c’est-à-dire des langues en danger, les cultures qu’elles véhiculent, les savoirs qu’elles ont jusqu’à présent transmis de génération en génération et qui risquent de disparaître au cours d’un 21ème siècle marqué du sceau de la mondialisation.

Au retour des équipes de terrain et au fur et à mesure de la réception des traductions des données filmées, nous composons ainsi un tableau foisonnant de la vie des peuples de la planète, riche en enseignements et en découvertes, un tableau qui donne à percevoir les différences et l’altérité, mais qui met aussi en relief les similitudes et les ressemblances. L’histoire du « symbole » est une de ces histoires que nous ne nous attendions pas à retrouver à des milliers de kilomètres de distance…

La pédagogie de la délation

Déportons-nous donc au sud du Gabon, à Tchibanga, un village où l’on parle punu, une langue de la grande famille bantoue. Kwenzi Mickala, le maire de l’endroit, raconte face caméra comment sa langue a commencé à décliner et il parle du… « symbole ». Ce mot n’évoquera sans doute pas grand-chose à la plupart des internautes, mais pour les plus âgés qui ont été élevés dans des langues régionales, le terme peut avoir un sens bien précis.

Le symbole, de triste mémoire, était un objet infamant de la France du 19ème et de la première partie du 20ème siècle qui devait servir à enseigner le français à des enfants qui ne parlaient que leurs langues maternelles. Le principe était simple mais redoutable : lorsqu’un élève était surpris à parler sa langue, en classe ou dans la cour de récréation, l’instituteur l’affublait de cet objet qu’il devait porter autour du cou jusqu’à ce qu’à son tour il débusque un autre camarade fautif. Et en fin de journée, le maladroit qui se faisait attraper symbole au cou était puni : devoirs supplémentaires, punitions corporelles, séance de moquerie générale etc. Drôle de pédagogie, tout de même, que cet enseignement basé sur la délation.

De la queue de vache à la tête de singe…

Cette méthode a été utilisée tout aussi bien au Pays de Galles (avec le « welsh not ») ou en Wallonie (avec le « noer boton ») que dans diverses régions de France et jusque dans les colonies. Des procédés similaires étaient mis en pratique ailleurs dans le monde pour éradiquer, par exemple, les langues amérindiennes. Le but était d’ « assimiler les indigènes ».

En Bretagne, le symbole était un sou percé, un sabot ou une queue de vache. A des milliers de kilomètres de là, au Gabon, Kwenzi Mickala nous dit qu’il pouvait s’agir d’un morceau de bois ou d’une tête de singe ! La boucle est bouclée : avec une certaine cohérence, d’un continent à l’autre, d’une population à l’autre, le symbole était un objet destiné à ramener celui qui le portait à son stade de « plouc », d’être arriéré, mal dégrossi.

Ces politiques de la honte ont été très efficaces, elles ont amené des populations entières à abandonner leurs propres langues, leurs propres cultures. Et ce sont ainsi des pans entiers de notre patrimoine mondial immatériel qui n’ont pas été transmis et qui sont aujourd’hui perdus à tout jamais. Nous le constatons à chaque tournage que nous organisons, en Amérique latine ou en Afrique : on se souvient de l’existence de tel ou tel récit mythique mais plus personne ne saurait le raconter, on connaît l’existence de plantes médicinales réputées guérir telle ou telle maladie mais plus personne ne sait comment les utiliser. Il reste certes encore beaucoup à collecter, à enregistrer, à filmer, mais il faut faire vite : au fur et à mesure que les bulldozers avancent dans la forêt, que les télévisions arrivent dans les villages les plus reculés, que la jeunesse s’en va chercher un meilleur sort dans les villes, le monde s’uniformise et nous perdons toujours un peu plus de la mémoire de l’humanité.

Pour visionner les films de Sorosoro : www.sorosoro.org

Partagez cet article :

Commentaires (3)


3 commentaires »

Benjamin Kurtz a commenté le 28 novembre 2009 à 20 h 03 min

Une histoire incroyable, non je n’avais encore entendu parlé, et qui, d’atant que je sache, ne s’est jamais retrouvée écrite dans les livres d’écoles.

Il était nécessaire de la raconter, tant pour les milliers, voire millions de personnes qui ont été privées de leur langue par ce procédé vicieux, que pour notre conscience collective.

Michel Houillon a commenté le 30 novembre 2009 à 18 h 39 min

Et ca continue mais de façon plus insidieuse.
Je rentre du Cambodge ou je constate que dorénavant, on enseigne quasiment l’anglais en première langue sous le pretexte fallacieux de gagner plus d’argent.
Les ONG et le FMI sont complètement complices de ce système.
Tout l’argent donné depuis 30 ans n’a servi que la corruption, non seulement locale. Tout le monde se sert y compris les pays aidants.
Rien n’a été fait au niveau santé et éducation.
Il y a plus de 2000 ONG au Cambodge !!!
On a trouvé une nouvelle lubbie écologique (le biodiesel).
Un bon pretexte pour deforester au nom des energies renouvelables.

Le Cambodge est un exemple de catastrophe ecologique, economique et social grace à l’aide des pays riches.

Ne nous etonnons pas si un jour un nouveau Pol Pot réapparait au Cambodge.

Exhabella a commenté le 6 mars 2010 à 6 h 00 min

I do think this is a most incredible website for proclaiming great wonders of Our God!

Flux RSS des commentaires de cet article. Adresse web de rétrolien


Additional comments powered by BackType