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La justice, un obstacle à la paix ?

Posté par Georges Tsaï le 13 octobre 2010

Paix et justice : deux concepts incompatibles ?

En janvier prochain, si tout se passe comme prévu par l’Accord global de paix signé en 2005 par le Gouvernement du Soudan et le Mouvement de libération du Soudan, se tiendra un référendum dans le Sud Soudan pour déterminer si ce dernier accédera à l’indépendance.

Les observateurs intéressés (ils ne sont pas nécessairement légion – après tout, le conflit entre le Nord et le Sud du Soudan n’a fait que deux millions de morts entre 1983 et 2005) retiennent leur souffle : est-ce que le Président Omar el-Bechir respectera les termes de l’Accord, ou va-t-il plutôt trouver un prétexte pour annuler ou à tout le moins retarder la tenue du référendum (il ne faut pas oublier que le Sud recèle d’importantes réserves pétrolières) ? Beaucoup craignent qu’une telle éventualité n’entraîne la reprise des hostilités après cinq années de répit.

La question, importante en soi, se double d’un dilemme éthique qui s’est posé avec beaucoup d’acuité ces dernières années : peut-on négocier ou faire la paix avec quelqu’un qui est accusé d’avoir commis des crimes contre l’humanité ou un génocide ? Est-il moralement juste de traiter avec quelqu’un qui a été inculpé par la Cour pénale internationale de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité (la CPI a finalement décidé de ne pas retenir les accusations de génocide) ?

Pour les uns (les réalistes ?), on fait la paix comme on peut et une paix imparfaite du point de vue moral, mais qui donne le résultat escompté (on ne meurt et ne souffre plus à cause du conflit), vaut beaucoup mieux que la recherche d’une justice qui risque d’aviver le conflit.

Pour les autres (les idéalistes ?), faire la paix sans justice (c’est-à-dire en accordant l’impunité aux coupables) c’est non seulement trahir la mémoire des victimes, c’est aussi courir le risque de ne point apaiser une des parties au conflit et d’entrer dans une spirale sans fin de la violence et, ainsi, annihiler les espoirs des réalistes.

Sommes-nous en présence d’un dilemme irréductible ?

Chaque cas serait-il particulier ?

La réalité, comme il arrive si souvent dans les choses humaines, est sans doute plus complexe que la dichotomie suggérée dans le paragraphe précédent. Comme l’a si bien noté Pierre Hazan, dans un excellent petit livre publié récemment (La paix contre la justice ?, André Versaille éditeur – GRIP, 2010), l’histoire offre des exemples qui donnent raison aux deux courants de pensée (que l’on pense à ce qui s’est passé en Afrique du Sud, en Amérique latine et en ex-Yougoslavie). Ces exemples laisseraient à penser qu’il faut se méfier des positions dogmatiques entre les faiseurs de paix (ou médiateurs) et les tenants d’une application stricte du droit international, et que seule une analyse très fine de chaque situation permettrait de dicter une ligne de conduite.

Bien sûr, cette analyse est complexe. Elle doit tenir compte à la fois des conséquences appréhendées et des valeurs qu’incarne le droit international basé sur les droits de la personne. Pour revenir à l’exemple du Soudan, est-ce que Luis Moreno-Ocampo, procureur de la CPI, a eu raison d’inculper, en 2009 (moins de deux ans avant la tenue d’un référendum crucial pour la paix dans la région), Omar el-Bechir de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ? Pour ma part, je serais plutôt tenté de donner à l’Accord global de paix une chance d’aller jusqu’au bout du processus prévu, quitte à réviser mon analyse si d’aventure Omar el-Bechir cherchait à annuler ou à torpiller (je sais, l’image est incongrue pour un conflit qui ne sera jamais maritime) le référendum.

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