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Le référendum au Sud-Soudan : Miracle ou mirage ?

Posté par Georges Tsaï le 12 janvier 2011

Jimmy Carter, Kofi Annan, plusieurs centaines (milliers ?) de Chinois et… George Clooney ont décidé de commencer la nouvelle année dans le Sud-Soudan, région pourtant peu reconnue pour ses attraits touristiques.

Ils étaient là pour une bonne cause : s’assurer du bon déroulement du référendum sur l’indépendance du Sud-Soudan prévu dans l’Accord de paix global (APG) de 2005, qui mit fin à l’un des conflits les plus meurtriers de ces 50 dernières années.

Sinistre mascarade ou dénouement vertueux ?

Le référendum, qui a commencé dimanche dernier et se terminera dimanche prochain, est porteur d’un grand espoir pour le règlement pacifique, et durable, d’un conflit qui a opposé pendant près de 40 ans le nord et le sud du Soudan.

Rappelons brièvement quelques faits saillants :

En 1955 (soit avant même l’indépendance du Soudan, proclamée en 1956) éclate une première guerre civile entre le Nord, à majorité musulmane, et le Sud, composé majoritairement d’animistes et de chrétiens. Cette guerre, qui durera jusqu’en 1972, fait 500.000 morts et provoque le déplacement involontaire d’un million de réfugiés.

Entre 1972 et 1983, grâce à la médiation de l’empereur Haile Selassié, le Soudan vit une période de paix relative.

1978 : la compagnie Chevron découvre des gisements pétroliers dans le Sud.

La guerre civile reprend en 1983. Ce deuxième conflit, qui fera deux millions de morts et déplacera quatre millions de réfugiés involontaires, cessera en 2005, à la suite de la signature de l’APG, qui met en place un régime fédéral et qui prévoit, entre autres, qu’un référendum sur l’indépendance du Sud-Soudan devra être organisé avant la fin de janvier 2011.

9 janvier 2011 : déjouant les prédictions pessimistes de nombreux observateurs, le référendum commence à se dérouler dans le calme et, semble-t-il, sans violences excessives ni manipulations malhonnêtes du processus référendaire.

Sinistre mascarade qui se terminera mal ou dénouement vertueux d’un des conflits les plus sanglants de la deuxième moitié du XXe siècle ? La question reste posée. Essayons d’analyser les chances de succès et les risques d’échec de cette entreprise.

Morale et realpolitik

Commençons par les facteurs qui peuvent justifier un certain optimisme. Il y a, d’abord, ce qui semble être une réelle mobilisation de forces agissantes de la communauté internationale. Les États-Unis ont joué un rôle considérable depuis la signature de l’APG pour que ce dernier soit effectivement mis en œuvre. George W. Bush, n’avait pas ménagé ses efforts pour que Washington travaille dans ce sens. Le fait que plusieurs mouvements religieux chrétiens appuient l’indépendance du Sud n’était sans doute pas étranger à l’intérêt qu’il a porté à cette question. De façon plus générale, la communauté internationale ne s’est pas complètement remise de son inaction au Rwanda et souffre encore d’un reliquat de mauvaise conscience. Elle chercherait donc à éviter une autre tragédie humanitaire, pour des raisons sincèrement morales.

Ensuite, il y a une bonne dose de realpolitik qui incite beaucoup d’acteurs à vouloir un dénouement heureux. Le pétrole, bien sûr, joue un rôle important et impose la voie de la collaboration entre le Sud, qui possède la plupart des gisements pétroliers du pays, et le Nord, qui a l’infrastructure pour permettre le transport et l’exportation du précieux liquide. De son côté, le Président Omar el-Béchir s’est tout-à-coup transformé en chef d’Etat éclairé, soucieux du respect de la volonté des habitants du Sud. Les sanctions imposées au Soudan et le mandat d’arrêt délivré par la Cour pénale internationale contre le Président ne sont peut-être pas étrangers à cette remarquable conversion. Il y a gros à parier que sa visite à Juba, à quelques jours du référendum, pour y tenir des propos dignes d’un démocrate convaincu n’était pas totalement gratuite.

Menaces persistantes

Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres et ce qui a si bien commencé dimanche dernier pourrait facilement tourner au cauchemar. En particulier, il y a trois vulnérabilités que les Soudanais (du Nord et du Sud) et la communauté internationale devraient surveiller attentivement :

1. D’abord, les résultats du référendum. Pour qu’ils soient acceptés de tous, il faudra réunir trois conditions : une votation exempte de manipulations et de violence ; un pourcentage élevé de votes en faveur de l’une ou l’autre option ; et un taux de participation substantiel. On s’attend à ce que ce dernier dépasse largement le seuil de 60 % fixé par el-Béchir comme étant le minimum absolu pour valider les résultats du référendum. En ce qui concerne le pourcentage de votes en faveur du « oui », plus il sera élevé mieux ce sera. À titre d’exemple, la Slovénie en 1990, la Croatie en 1991 et l’Érythrée en 1993, ont accédé à l’indépendance avec respectivement 95 %, 93 % et 99.8 % de votes favorables. Par contre, un résultat « à la québécoise », c’est-à-dire avec une petite marge entre le « oui » et le « non », créerait une situation difficile, potentiellement explosive. Là encore, 60 % des voix semblerait être un minimum pour justifier le démantèlement d’un pays existant.

2. Ensuite, la question de la frontière entre le Nord et le Sud. Celle-ci doit être déterminée avec précision. Tâche rendue encore plus importante en raison de la présence, dans la région frontalière, de riches gisements pétroliers. Cette question, si elle n’était pas bien réglée, pourrait très vite être la source d’une reprise de conflits violents. Le cas, bien connu, de la frontière, encore disputée, entre les deux Corées et celui, beaucoup moins connu, du différend frontalier entre le Nicaragua et le Costa Rica illustrent, si besoin était, l’importance de cette question.

3. Enfin, les modalités exactes de la coopération économique entre les deux pays, en particulier en ce qui concerne le partage des revenus pétroliers, pèseront de tout leur poids sur la suite des évènements. À cela viendra se greffer la situation, quasiment inextricable, de la région d’Abyei, enclavée dans la partie nord, et qui devait, également par référendum, décider de son rattachement définitif au Nord ou au Sud. La région, bien que petite, recèle elle aussi de riches gisements pétroliers. Des complications liées à la question de qui serait habilité à voter ont fait que le référendum a été reporté sine die. Cela veut dire que le Nord et le Sud devront entreprendre de délicates négociations pour décider du sort de cette région.

Le Sud-Soudan, un Etat en sursis ?

Le monde (ou du moins quelques observateurs) retient son souffle. Ceux qui ont conçu et signé l’Accord de paix global ont fait preuve de sagesse, de vision et de courage. Est-ce que leur pari va être gagné ? Ou est-ce que, au contraire, le nouveau pays deviendra un autre Etat en sursis ? On ne peut qu’espérer que le Sud-Soudan réussisse et que l’APG, document admirable, serve de modèle pour la résolution des conflits interethniques, religieux et linguistiques qui continueront à nous poser de redoutables défis.

Donc, affaire à suivre dans les semaines, mois et années à venir.

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Commentaires (1)


1 commentaire »

Mene Berre a commenté le 19 mai 2011 à 8 h 49 min

Voici le lien d’un document AUDIO complémentaire sur RFI:
http://www.youtube.com/watch?v=SW7qSjp_Dtc

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