Français    English   

Le référendum au Sud-Soudan : Miracle ou mirage ?

Posté par Georges Tsaï le 12 janvier 2011

Jimmy Carter, Kofi Annan, plusieurs centaines (milliers ?) de Chinois et… George Clooney ont décidé de commencer la nouvelle année dans le Sud-Soudan, région pourtant peu reconnue pour ses attraits touristiques.

Ils étaient là pour une bonne cause : s’assurer du bon déroulement du référendum sur l’indépendance du Sud-Soudan prévu dans l’Accord de paix global (APG) de 2005, qui mit fin à l’un des conflits les plus meurtriers de ces 50 dernières années.

Sinistre mascarade ou dénouement vertueux ?

Le référendum, qui a commencé dimanche dernier et se terminera dimanche prochain, est porteur d’un grand espoir pour le règlement pacifique, et durable, d’un conflit qui a opposé pendant près de 40 ans le nord et le sud du Soudan.

Rappelons brièvement quelques faits saillants :

En 1955 (soit avant même l’indépendance du Soudan, proclamée en 1956) éclate une première guerre civile entre le Nord, à majorité musulmane, et le Sud, composé majoritairement d’animistes et de chrétiens. Cette guerre, qui durera jusqu’en 1972, fait 500.000 morts et provoque le déplacement involontaire d’un million de réfugiés.

Entre 1972 et 1983, grâce à la médiation de l’empereur Haile Selassié, le Soudan vit une période de paix relative.

1978 : la compagnie Chevron découvre des gisements pétroliers dans le Sud.

La guerre civile reprend en 1983. Ce deuxième conflit, qui fera deux millions de morts et déplacera quatre millions de réfugiés involontaires, cessera en 2005, à la suite de la signature de l’APG, qui met en place un régime fédéral et qui prévoit, entre autres, qu’un référendum sur l’indépendance du Sud-Soudan devra être organisé avant la fin de janvier 2011.

9 janvier 2011 : déjouant les prédictions pessimistes de nombreux observateurs, le référendum commence à se dérouler dans le calme et, semble-t-il, sans violences excessives ni manipulations malhonnêtes du processus référendaire.

Sinistre mascarade qui se terminera mal ou dénouement vertueux d’un des conflits les plus sanglants de la deuxième moitié du XXe siècle ? La question reste posée. Essayons d’analyser les chances de succès et les risques d’échec de cette entreprise.

Morale et realpolitik

Commençons par les facteurs qui peuvent justifier un certain optimisme. Il y a, d’abord, ce qui semble être une réelle mobilisation de forces agissantes de la communauté internationale. Les États-Unis ont joué un rôle considérable depuis la signature de l’APG pour que ce dernier soit effectivement mis en œuvre. George W. Bush, n’avait pas ménagé ses efforts pour que Washington travaille dans ce sens. Le fait que plusieurs mouvements religieux chrétiens appuient l’indépendance du Sud n’était sans doute pas étranger à l’intérêt qu’il a porté à cette question. De façon plus générale, la communauté internationale ne s’est pas complètement remise de son inaction au Rwanda et souffre encore d’un reliquat de mauvaise conscience. Elle chercherait donc à éviter une autre tragédie humanitaire, pour des raisons sincèrement morales.

Ensuite, il y a une bonne dose de realpolitik qui incite beaucoup d’acteurs à vouloir un dénouement heureux. Le pétrole, bien sûr, joue un rôle important et impose la voie de la collaboration entre le Sud, qui possède la plupart des gisements pétroliers du pays, et le Nord, qui a l’infrastructure pour permettre le transport et l’exportation du précieux liquide. De son côté, le Président Omar el-Béchir s’est tout-à-coup transformé en chef d’Etat éclairé, soucieux du respect de la volonté des habitants du Sud. Les sanctions imposées au Soudan et le mandat d’arrêt délivré par la Cour pénale internationale contre le Président ne sont peut-être pas étrangers à cette remarquable conversion. Il y a gros à parier que sa visite à Juba, à quelques jours du référendum, pour y tenir des propos dignes d’un démocrate convaincu n’était pas totalement gratuite.

Menaces persistantes

Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres et ce qui a si bien commencé dimanche dernier pourrait facilement tourner au cauchemar. En particulier, il y a trois vulnérabilités que les Soudanais (du Nord et du Sud) et la communauté internationale devraient surveiller attentivement :

1. D’abord, les résultats du référendum. Pour qu’ils soient acceptés de tous, il faudra réunir trois conditions : une votation exempte de manipulations et de violence ; un pourcentage élevé de votes en faveur de l’une ou l’autre option ; et un taux de participation substantiel. On s’attend à ce que ce dernier dépasse largement le seuil de 60 % fixé par el-Béchir comme étant le minimum absolu pour valider les résultats du référendum. En ce qui concerne le pourcentage de votes en faveur du « oui », plus il sera élevé mieux ce sera. À titre d’exemple, la Slovénie en 1990, la Croatie en 1991 et l’Érythrée en 1993, ont accédé à l’indépendance avec respectivement 95 %, 93 % et 99.8 % de votes favorables. Par contre, un résultat « à la québécoise », c’est-à-dire avec une petite marge entre le « oui » et le « non », créerait une situation difficile, potentiellement explosive. Là encore, 60 % des voix semblerait être un minimum pour justifier le démantèlement d’un pays existant.

2. Ensuite, la question de la frontière entre le Nord et le Sud. Celle-ci doit être déterminée avec précision. Tâche rendue encore plus importante en raison de la présence, dans la région frontalière, de riches gisements pétroliers. Cette question, si elle n’était pas bien réglée, pourrait très vite être la source d’une reprise de conflits violents. Le cas, bien connu, de la frontière, encore disputée, entre les deux Corées et celui, beaucoup moins connu, du différend frontalier entre le Nicaragua et le Costa Rica illustrent, si besoin était, l’importance de cette question.

3. Enfin, les modalités exactes de la coopération économique entre les deux pays, en particulier en ce qui concerne le partage des revenus pétroliers, pèseront de tout leur poids sur la suite des évènements. À cela viendra se greffer la situation, quasiment inextricable, de la région d’Abyei, enclavée dans la partie nord, et qui devait, également par référendum, décider de son rattachement définitif au Nord ou au Sud. La région, bien que petite, recèle elle aussi de riches gisements pétroliers. Des complications liées à la question de qui serait habilité à voter ont fait que le référendum a été reporté sine die. Cela veut dire que le Nord et le Sud devront entreprendre de délicates négociations pour décider du sort de cette région.

Le Sud-Soudan, un Etat en sursis ?

Le monde (ou du moins quelques observateurs) retient son souffle. Ceux qui ont conçu et signé l’Accord de paix global ont fait preuve de sagesse, de vision et de courage. Est-ce que leur pari va être gagné ? Ou est-ce que, au contraire, le nouveau pays deviendra un autre Etat en sursis ? On ne peut qu’espérer que le Sud-Soudan réussisse et que l’APG, document admirable, serve de modèle pour la résolution des conflits interethniques, religieux et linguistiques qui continueront à nous poser de redoutables défis.

Donc, affaire à suivre dans les semaines, mois et années à venir.

Partagez cet article :

Commentaires (1)


Excellente année 2011 à tous, ainsi qu’à toutes les forêts du Monde…

Posté par Tristan Lecomte le 5 janvier 2011

Les Nations Unies ont déclaré 2011 comme l’année des forêts, ce dont nous nous félicitons à la Fondation. Celle-ci a en effet parmi ses objectifs prioritaires la lutte contre la déforestation et le soutien de filières de bois durables, en particulier parce qu’elle a conscience du lien étroit qui existe entre la préservation des forêts et la défense des peuples premiers.

Le futur de ces populations est de fait intimement lié à leur écosystème, dont ils dépendent pour vivre. Préserver leur forêt, c’est leur permettre de continuer à vivre de manière traditionnelle, de subvenir à leurs besoins en exploitant durablement les ressources de la forêt et aussi de préserver leur culture et leur langue, la forêt les protégeant de l’évolution frénétique du Monde actuel.

La déforestation d’une zone habitée par un peuple premier est très souvent synonyme d’entrée à marche forcée dans le monde occidentalisé et globalisé et de perte de repères pour ces populations fragiles. On mesure ici un des aspects de l’interdépendance très forte qui existe entre la forêt et le développement humain.

La forêt n’est pas qu’un ensemble d’arbres et de végétaux à admirer lors d’une promenade champêtre. La forêt est un immense sanctuaire de biodiversité, la première réserve d’eau douce au niveau mondial, le meilleur moyen de préserver nos sols de l’érosion, de maintenir les sols riches et donc productifs pour les récoltes, et de préserver le climat.

100 mètres carrés de forêt en moins chaque seconde

La forêt est le poumon de notre planète, un poumon en piteux état et que l’on continue de détruire au rythme de 100 mètres carrés de forêt en moins chaque seconde

Souhaitons donc que cette année 2011 soit le point de départ d’une plus grande prise de conscience de l’importance de la forêt et de ses multiples interdépendances avec les enjeux du développement humain. A tous, nous vous souhaitons, une merveilleuse année 2011… dans la forêt !

Partagez cet article :

Commentaires (0)


De la violence armée hors conflit

Posté par Fondation Chirac le 17 décembre 2010

Récemment, la fondation Chirac a assisté à une journée de réflexion consacrée à la violence armée ; voici quelques éléments d’analyse sur les moyens de combattre ce défi. Cela n’est pas une analyse exhaustive du débat, mais peut être entrainera d’autres réflexions.

« Qu’elle provienne des crimes ou des conflits, la violence armée cause 740 000 décès chaque année. Dans leur grande majorité, ces décès sont le résultat d’une expérience directe de la violence (540 000). Près des deux tiers (490 000) surviennent dans des situations non conflictuelles. » Small Arms Survey, 2010

Malgré ces chiffres importants, le monde continue à ne pas prêter attention à ces morts.

De l’importance de nommer

Ce n’est pas facile de définir ou de créer des catégories sur la violence armée dans des situations hors conflit. Selon la définition utilisée, il y a entre 2 millions et 10 millions de personnes impliquées dans des gangs ou des groupes armés. A cause de ce manque de définition, aucun cadre juridique international ne contribue à réduire ce type de violence. Par exemple, selon la Comité Internationale de la Croix Rouge (CICR), la violence armée hors situation de conflit se trouve dans la catégorie « autres situations ». Faute de définition, très peu de recherche étudie ce sujet et encore moins de temps et d’argent sont consacrés à la réduction ce type de violence.

Chaque cas est distinct. Aujourd’hui des mots comme terroriste et vigilante (espagnol) sont utilisés si fréquemment qu’on pourrait presque croire que tous les groupes terroristes ont les mêmes motivations. C’est pourquoi, autant que possible, ces termes devraient être évités, et, au contraire, les processus sociaux, économiques, et politiques de chaque groupe militant devraient être examinés.

Il existe différentes catégories légales de violence armée : les conflits armés nationaux, les conflits armés internationaux, ceux-ci faisant tous les deux référence à une situation belliqueuse avec comme acteur des Etats et leur armée. Récemment, le Comité international de la Croix Rouge (CICR) a identifié d’autres situations : les coups d’Etat, la violence liée au maintien de l’ordre public, la violence intercommunautaire, celle des gangs pour leur territoire, celle d’organisations transnationales.

S’il est possible de créer des catégories pour décrire ces différents types de violence armée, un groupe ou une personne ne correspond que très rarement à une seule de ces catégories – créant un objet hybride, ou une nouvelle catégorie.

Des causes profondes de la violence armée

Les causes sont nombreuses et évidemment différentes selon les cas, mais beaucoup d’experts trouvent que l’apparition des groupes armés répond à un vide étatique. Autrement dit, ce vide doit être rempli et d’autres acteurs s’en chargent.

Dans le cas de violence urbaine, l’urbanisation rapide est souvent identifiée comme la cause principale. S’il s’agit bien là d’un des facteurs, c’est surtout l’absence de réseaux sociaux et spatiaux qui ouvre la voie à la création de gangs.

Comment réduire ce phénomène?

Les experts et les gouvernements commencent à reconnaître que la violence armée ne peut pas être gérée uniquement par les militaires. Les armées reçoivent souvent la mission de réduire la violence armée parce qu’elles sont formées pour gérer des crises externes, et peuvent être mobilisées très rapidement. Mais gérer la violence armée hors conflit, relève de la sécurité individuelle, d’enjeux économiques, sociaux, de questions de développement et de gouvernance, et implique donc une multiplicité d’acteurs.

Pour observer cette violence, l’Organisation Mondiale de la Santé adopte l’angle de la santé publique pour éviter la violence avant qu’elle n’explose. Cette méthode se base sur un modèle écologique et prend en compte à la fois l’individu, la famille, la communauté et la société. Mais cette approche n’est pas encore très développée et nécessite un temps d’observation de 3 à 5 ans.

Un autre élément important de la lutte contre la violence armée consiste en la destruction même du schéma d’une violence qui serait légitime. Les études montrent en effet souvent que les jeunes témoins ou victimes de la violence ont le plus de risque de devenir eux mêmes auteurs de violences. Il est donc nécessaire de détruire ce schéma, le seul qu’ils connaissent et qu’ils utilisent donc en tout légitimité.

En résumé, chaque cas de violence est distinct, devrait être étudié séparément et avoir son propre nom, et chaque solution prise en compte distinctement. Voici ce qui pourrait être la prochaine étape : comment mobiliser la communauté internationale pour lutter contre quelque chose qui reste si difficile à saisir ?

Partagez cet article :

Commentaires (0)


Le Développement durable et le respect de la diversité sont intimement liés

Posté par Tristan Lecomte le 8 décembre 2010

La Fondation a, dès son origine, eu comme message que défendre la paix et encourager le Développement Durable de notre Planète passe nécessairement par le respect de la diversité des cultures et plus largement de toute forme de vie. Le Président Chirac est passionné de la cause des peuples premiers et a toujours encouragé le dialogue entre les cultures car c’est le fondement de la Paix et la garantie d’un développement plus harmonieux, riche et durable.

Face à l’hégémonie d’une pensée unique et d’un système de marche qui uniformise les goûts et plus largement les choix de société, il est nécessaire de proposer des solutions par définition variées et complémentaires. On ne résoudra pas la crise économique, sociale et culturelle actuelle avec un modèle unique, mais au contraire en travaillant la combinaison et la complémentarité des différentes visions. C’est une des caractéristiques du mouvement du Développement Durable, il est par définition attaché à la Biodiversité naturelle mais aussi par nature à la Biodiversité des approches et des solutions.

On ne sortira du pétrole que par la combinaison de toutes les sources d’énergie renouvelables ; on ajustera le modèle néolibéral actuel en l’adaptant aux contraintes sociales et environnementales propres à chaque pays ou continent ; on changera le Monde en arrêtant de créer des blocs et des oppositions entre civilisations.

A chacun de créer son modèle de vie

Une vision qui fait directement échos à la décision du Président Chirac de ne pas intervenir lors de la seconde guerre d’Irak, pour sortir de la vision duale et hégémonique des Etats-Unis de l’époque.

Le respect de la diversité des visions de chacun, leur articulation pour participer à changer harmonieusement le Monde, en laissant sa liberté à chacun, voilà un message qui donne un relief particulier à la notion de Développement Durable. Le thème est ici abordé sous l’angle de la subsidiarité, à chacun de créer son modèle de vie, plus en harmonie avec lui même et la Planète, la où le modèle actuel, souvent pensée unique, appauvrit le Monde et le mène dans l’impasse.

A nous de respecter et de participer à ces multiples visions qui enrichissent notre quotidien et participent à la construction du Monde de demain, c’est un des messages forts de la Fondation.

Partagez cet article :

Commentaires (1)


Zéro nouvelle infection à VIH. Zéro discrimination. Zéro décès lié au sida.

Posté par Michel Sidibé le 1 décembre 2010

En cette Journée mondiale de lutte contre le sida, nous pouvons être fiers… Au niveau mondial, nous avons réduit de près de 20% le nombre de nouvelles infections à VIH et de décès liés au sida.

Cela signifie qu’il y a moins de personnes nouvellement contaminées par le virus et moins de gens qui décèdent à cause du sida.

56 pays ont presque tous réussi à stabiliser ou à réduire le nombre de nouvelles infections à VIH.

Pour la première fois, nous pouvons dire que nous avons brisé la trajectoire de l’épidémie de sida et atteint la première partie du 6ème objectif du Millénaire pour le développement.

Nous sommes parvenus à ce tournant décisif parce que des familles, des communautés, des gouvernements et l’ONUSIDA se sont unis afin de mobiliser le monde pour créer une dynamique sans précédent.

Nous prenons l’avantage sur l’épidémie… grâce à l’engagement politique, au leadership de tous les secteurs – y compris des chefs religieux… grâce à la science, à l’expérience, au combat de la société civile, au respect des droits humains et à la passion qui nous anime.

En cette Journée mondiale de lutte contre le sida, nous devons nous souvenir…

Nous n’avons pas enregistré ces succès sans de nombreux sacrifices. Aujourd’hui, nous pleurons des amis et des membres de nos familles – quelque 30 millions de personnes ont perdu la vie à cause du sida.

On estime à 10 millions le nombre de ceux qui restent dans l’attente d’un traitement.

Nous ne devons pas oublier que des lois punitives et la stigmatisation continuent à éloigner de trop nombreuses personnes à travers le monde des services de santé.

En cette Journée mondiale de lutte contre le sida, nous devons nous engager…

Les avancées durement acquises sont fragiles – ainsi, notre engagement vis-à-vis de la riposte au sida ne doit pas fléchir.

Participer à la riposte au sida s’est révélé un investissement payant et cet engagement doit être une responsabilité partagé pour aujourd’hui et pour demain.

En cette Journée mondiale de lutte contre le sida, nous pouvons avoir de l’espoir…

Avec votre engagement, l’ONUSIDA et la famille de Nations Unies sont en train de changer le cours de l’épidémie de sida.

J’ai lancé un appel en faveur de la quasi élimination de la transmission mère-enfant du VIH d’ici à 2015.

Rien ne me donne plus d’espoir que de savoir que c’est possible – connaître une génération sans sida de notre vivant sera l’une des plus grandes victoires de l’humanité.

Alors, en cette Journée mondiale de lutte contre le sida, agissons sans attendre – ensemble nous pouvons atteindre notre vision : Zéro nouvelle infection à VIH. Zéro discrimination. Zéro décès lié au sida.

Michel Sidibé

Directeur exécutif de l’ONUSIDA et

Sous-Secrétaire général des Nations Unies

Partagez cet article :

Commentaires (0)


Les deux Corées : une famille désunie au bord du gouffre

Posté par Georges Tsaï le 30 novembre 2010

Un régime isolé du reste du monde

La Corée (Nord et Sud confondus) offre, avec l’Islande, un des rares exemples de pays essentiellement homogène du point de vue ethnique et linguistique. Et pourtant, les aléas de l’histoire ont fait que les deux parties de la Corée semblent être irrémédiablement divisées, en tout cas du point de vue idéologique, depuis maintenant près de 60 ans. Le régime de Pyongyang s’est isolé du reste du monde, exception faite de la Chine, qui continue à l’appuyer quoique, semble-t-il, de plus en plus tièdement.

Qui va ciller en premier – la Corée du Nord ou la Corée du Sud ? Pour expliquer le comportement le plus récent de la République populaire démocratique de Corée, les analystes vacillent entre une explication purement politique (Kim Jong-il voudrait assurer l’arrivée au pouvoir de son fils Kim Jong-un) et une explication psychologique (la Corée du Nord, tel un adolescent incompris, chercherait désespérément à attirer l’attention des adultes qui l’entourent sur ses frustrations et angoisses). Sans écarter totalement la première de ces hypothèses, la seconde paraît être la plus plausible. Elle a en outre le mérite d’offrir peut-être une clé pour sortir de la dangereuse impasse dans laquelle les deux Corées ont abouti.

Un changement d’humeur en Corée du Sud ?

Nombreux sont les Coréens du Sud qui ont cherché à sortir de cette situation par le dialogue et le rapprochement, et il serait faux de prétendre que les efforts dans ce sens n’ont pas donné de résultats positifs. La fameuse sunshine policy mise de l’avant par feu le Président Kim Dae-jung (Prix Nobel de la Paix 2000) et son ministre de l’Unification, et actuel Président de l’Université Kyungnam, Park Jae Kyu (Prix spécial du jury pour la prévention des conflits de la fondation Chirac 2009), et poursuivie activement par feu le Président Roh Moo-hyun, prédécesseur de l’actuel Président Lee Myung-bak, a permis, entre 2000 et 2009, que la péninsule coréenne jouisse d’un calme relatif qui pouvait faire espérer une plus grande coopération entre le Nord et le Sud et, pourquoi pas, à terme, une forme d’unification suffisamment souple pour rassurer tout le monde.

Il est, je crois, juste de dire que cette politique de rapprochement a eu, jusqu’à très récemment, l’appui d’une grande partie de la population sud-coréenne. À l’occasion d’un séjour de trois semaines que j’ai fait en Corée du Sud le printemps dernier, après l’incident du Cheonan, j’ai pu constater combien les Coréens du Sud restaient attachés, malgré la crise provoquée par le torpillage du bâtiment de guerre, à la poursuite du dialogue Nord-Sud. Ils ont conservé une attitude exemplaire, faite de patience et de conciliation envers leurs voisins du Nord. On peut donc comprendre les signes d’irritation que Séoul donne depuis quelques jours. Cependant, laisser ce capital de bonne volonté s’évaporer à la suite du bombardement de l’île de Yeonpyeong, pour laisser la place à des sentiments de vengeance – aussi légitimes soient-ils – pourrait avoir des conséquences tragiques.

Ne pas imposer de préalables

Il ne sera pas facile de sortir de l’impasse, car les deux positions sont apparemment irréconciliables. Il y a celle de Séoul (il serait peut-être plus juste de dire celle de Washington) qui consiste à dire dénucléarisation d’abord et aide et normalisation ensuite, et il y a celle de Pyongyang, qui veut la normalisation d’abord et ensuite la dénucléarisation. Ce jeu de “le premier qui cligne des yeux a perdu” ou de “mon préalable mais pas le tien” semblerait bien puéril si les risques étaient moins grands.

Alors, serait-il possible d’envisager qu’un homme ou une femme politique de grande envergure, actif ou à la retraite, et venant d’un pays qui ne participe pas aux négociations à six actuellement mises en veilleuse, puisse convaincre les deux parties d’accepter que dénucléarisation et normalisation se fassent simultanément ? Est-il réaliste de penser que la politique du gros bâton avec manœuvres aéronavales et tout le toutim va donner les résultats escomptés par les États-Unis et la Corée du Sud (car pour que cette politique soit efficace, il faudrait être prêt à utiliser le bâton à la prochaine incartade du mouton noir de la famille sous peine de perdre toute crédibilité) ? Est-il trop difficile de rassurer cet adolescent turbulent et provocateur qu’est la Corée du Nord en lui faisant sentir qu’il fait partie de la famille plutôt que de l’axe du mal ?

Le quotidien The Korea Times, publié à Séoul, note, avec une sagesse toute orientale, que les Coréens ne devraient pas laisser les différences idéologiques de ces 60 dernières années annihiler 5 000 ans d’identité nationale commune à tous les Coréens. On ne saurait mieux dire.

Partagez cet article :

Commentaires (0)


Boycott de la Journée mondiale de la philosophie en Iran : ou quand les philosophes deviennent contorsionnistes

Posté par Georges Tsaï le 17 novembre 2010

Une cacophonie de philosophes désunis

Du 21 au 23 novembre devaient se dérouler, en Iran, sous le parrainage et avec l’aval de l’Unesco, les principales manifestations de la neuvième édition de la Journée mondiale de la philosophie. Or, voilà que l’Unesco a décidé de se retirer des événements prévus en Iran, arguant du fait que les conditions nécessaires au bon déroulement d’une conférence des Nations Unies n’étaient pas réunies. Finalement, la journée sera célébrée le 18 novembre, à Paris et dans plusieurs autres villes dont la Havane, Rabat et Tunis.

Cette décision, évidemment, a été précédée d’une véritable cacophonie de philosophes désunis (vous me direz qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil), les uns – la grande majorité semble-t-il – appelant au boycott du volet iranien de la Journée, les autres, au contraire, encourageant leurs collègues à participer à la conférence dont le thème, assez ironiquement, est Philosophie, diversité culturelle et rapprochement des cultures.

Mon propos aujourd’hui n’est pas de justifier ou de contester la décision de l’Unesco – l’organisation internationale avait peut-être d’excellentes raisons pour retirer son parrainage, bien que je la soupçonne d’avoir surtout cédé à la pression de philosophes éminents, de certains pays-membres et de différents organismes non-gouvernementaux, tous bien-pensants et politiquement corrects – mais plutôt d’examiner la pertinence de certains arguments avancés par ceux qui étaient en faveur du boycott et par ceux qui s’y opposaient.

Faut-il refuser de philosopher dans un pays moralement corrompu ?

Au risque de simplifier outrancièrement, j’ai discerné essentiellement deux types d’arguments utilisés par ceux qui voulaient l’annulation de l’évènement en Iran. Il y avait ceux qui, comme le philosophe irano-canadien Ramin Jahanbegloo (qui a passé plusieurs mois dans les geôles iraniennes) et Bernard-Henri Lévy, considéraient comme une aberration la tenue de la Journée en Iran en raison de la turpitude même du régime au pouvoir dans ce pays (« un régime qui censure, exile, emprisonne, assassine la pensée libre » nous rappelle à juste titre BHL dans Le Point). C’est une position de principe que l’on peut comprendre et admirer, mais avec laquelle, pour des raisons que j’identifie plus loin, je ne suis pas d’accord.

Il y en avait d’autres qui estimaient que le régime du Président Mahmoud Ahmedinejad utiliserait la Journée mondiale de la philosophie comme plateforme de propagande. C’était, d’après un article de D.D. Guttenplan publié dans le International Herald Tribune (25 octobre 2010), la raison invoquée par Otfried Höfer, philosophe allemand de renommée internationale, qui avait d’abord accepté de donner le discours principal à Téhéran, pour finalement se récuser, non sans quelques contorsions intellectuelles qui trahissaient un certain désarroi. Cette raison ne paraît pas être très solide. Tout d’abord, les philosophes ne sont pas gens à se laisser facilement manipuler. Ensuite, comme l’a signalé le professeur de philosophie Brian Klug, qui s’est opposé au boycott, la présence, en Iran, des plus grands philosophes de l’heure aurait pu se traduire par un appui aux penseurs iraniens qui s’opposent au régime en place dans leur pays. Et, d’ajouter le professeur Klug, il aurait fallu laisser au gouvernement iranien l’odieux d’invitations sélectives ou de retraits d’invitations.

Toujours d’après l’article en question, le professeur Höfer aurait dit qu’en général il essayait de prendre part aux discussions interculturelles, mais qu’il n’accepterait pas d’aller en Corée du Nord, et qu’il trouverait difficile d’aller à Cuba. Pour l’Iran, comme pour la Chine et Israël, le professeur aurait des hésitations avant d’accepter de philosopher dans ces pays. Le problème que soulève son approche, comme d’ailleurs celle de BHL, est qu’il faut alors établir une échelle de la turpitude – à partir de quel degré de déni des droits de la personne (tels que définis dans les sociétés démocratiques) faut-il boycotter un pays ? Qu’en est-il des pays qui pratiquent, directement ou indirectement, la torture ? Et que penser des États qui n’ont jamais reconnu avoir commis un génocide ? Ou qui emprisonnent les homosexuels ? La planète, me semble-t-il, se rétrécirait très vite pour les philosophes.

Du côté des opposants au boycott, outre la position du professeur Klug, on peut relever l’argument selon lequel isoler encore plus l’Iran ne ferait qu’augmenter l’impunité avec laquelle le régime actuel traite, ou maltraite, la population du pays.

Les philosophes comme sapeurs

Au-delà de ces arguments et contre-argements, la vocation de tout philosophe n’est-elle pas de dialoguer, de poser des questions, de participer aux débats d’idées, d’écouter, de comprendre, de réfuter ou de confirmer des points de vue, de critiquer et de construire ? Je crois que oui, et je crois que c’est surtout dans les sociétés fermées, rigides, autocratiques et même moralement corrompues, où l’on pratique la torture, l’emprisonnement arbitraire, les assassinats politiques, le déni de justice, la censure et l’intolérance que les philosophes doivent être présents.

Les philosophes ne sont pas seulement des bâtisseurs de ponts entre cultures et systèmes de pensée parfois diamétralement opposés, ce sont aussi et peut-être surtout des sapeurs qui démolissent les assises des pensées confortables pour ensuite établir les nécessaires têtes-de-pont de la sagesse en terrain hostile, avec tous les risques que cela comporte.

Contrairement à Otfried Höffe j’aimerais que les philosophes de tous horizons fassent entendre leur voix en Corée du Nord, à Cuba, en Israël, en Chine et…en Iran.

Partagez cet article :

Commentaires (0)


Gérer la forêt Durablement : l’approche modèle du Forest Trust

Posté par Tristan Lecomte le 20 octobre 2010

Selon le WWF, 40 % des importations de bois en France sont illégales. Le manque d’information sur les enjeux de l’éco-certification explique ce comportement. Il y a là un levier d’action puissant pour lutter efficacement contre la déforestation incontrôlée à travers le Monde. Le Forest Trust (TFT) est une organisation non gouvernementale reconnue dans ce domaine, et un partenaire privilégié de la Fondation pour son volet “lutte contre la déforestation et la désertification”.

L’originalité de TFT est d’aborder le problème de la déforestation en ayant une approche sur l’ensemble de la filière. A quoi bon sensibiliser les consommateurs à l’achat de bois durable si les filières ne sont pas mises en place et contrôlées efficacement en amont ? Comment encourager l’industrie forestière à de meilleures pratiques sans aide technique sur le terrain et sans incitation par le marché en aval ?

Les étudiants de la promotion Moabi sur un chantier d’exploitation forestière.2Ainsi, TFT agit de bout en bout de la chaîne de valeur du bois, pour en assurer une bonne gestion. En améliorant les conditions de plantation, de coupe et de vente du bois, on passe d’un situation où la déforestation aggrave le réchauffement climatique et entraîne les populations vers une paupérisation croissante (ceux-ci ne bénéficiant que marginalement des retombées de la vente illégale du bois), à une situation vertueuse de gestion durable de la forêt, d’augmentation de sa capacité de séquestration du CO2 et de valorisation de la filière au profit de tous.

C’est l’esprit du Centre d’Excellence Sociale de gestion durable des forêts au Cameroun, financé en partie par la Fondation. Ce centre est lié à une concession forestière, la plus grande de la région, pour la première fois en Afrique, le certificat FSC garantissant une gestion durable de l’exploitation. Celle-ci prend par ailleurs en compte les droits et les modes de vie des communautés locales qui sont directement impliquées, via, en particulier, une radio communautaire. L’objectif du centre est d’étendre le projet a plus de 7 millions d’hectares en impliquant et en formant plus d’une dizaine d’entreprises forestières locales à la gestion durable de la forêt.

Le TFT suit la même approche dans de nombreux pays dont le Laos, où nous avons pu mieux appréhender la valeur ajoutée du TFT sur le terrain : formation des communautés et des industries forestières à une plantation et une coupe optimisée et gérée durablement du bois, renforcement du lien et de la traçabilité, avec les acheteurs de bois soucieux de l’environnement dans nos pays.

La forêt n’est pas un obstacle au développement des pays du Sud

Ensemble, la fondation Chirac et le TFT animent ce lien jusqu’aux architectes en France, premiers prescripteurs de bois pour le BTP, en proposant des sensibilisations, programme novateur et exemplaire, que la Fondation a aussi souhaité soutenir pour s’inscrire, à l’image de son partenaire dans cette approche holistique de filière.

Tristan Lecomte découvre le projet de Luang Prabang (Laos)L’approche filière du TFT a de nombreux mérites dont celui de montrer que le respect de l’environnement, via une meilleure gestion des forêts est aussi synonyme de création de valeur supplémentaire pour les acteurs économiques et de meilleures retombées sociales pour les populations les plus pauvres. La forêt n’est pas un obstacle au développement des pays du Sud, elle est au contraire un de leurs actifs les plus précieux, il faut le valoriser au mieux pour assurer un développement durable de ces pays.

Les entreprises et consommateurs dans les pays riches sont de plus en plus soucieux des conditions sociales et environnementales des produits qu’ils achètent, c’est un formidable levier d’action sur les opérateurs en amont de la chaîne. Le TFT et la fondation Chirac se sont donc naturellement retrouvés sur ces thématiques qui démontrent l’interdépendance des questions économiques, sociales et environnementales. Le partenariat entend mettre en lumière ces enjeux et encourager le développement de ces pratiques vertueuses dans toute la filière bois, et pourquoi pas, un jour sur toutes les filières de produits que nous consommons.

Une bonne manière de rappeler que tous nos actes d’achat ici conditionnent les facteurs de paix sociale et environnementale dans les pays les plus vulnérables d’où ces mêmes produits sont issus. Un point de départ pour repenser notre rapport à la consommation et ses impacts sur l’Homme et l’Environnement.

Partagez cet article :

Commentaires (2)


La justice, un obstacle à la paix ?

Posté par Georges Tsaï le 13 octobre 2010

Paix et justice : deux concepts incompatibles ?

En janvier prochain, si tout se passe comme prévu par l’Accord global de paix signé en 2005 par le Gouvernement du Soudan et le Mouvement de libération du Soudan, se tiendra un référendum dans le Sud Soudan pour déterminer si ce dernier accédera à l’indépendance.

Les observateurs intéressés (ils ne sont pas nécessairement légion – après tout, le conflit entre le Nord et le Sud du Soudan n’a fait que deux millions de morts entre 1983 et 2005) retiennent leur souffle : est-ce que le Président Omar el-Bechir respectera les termes de l’Accord, ou va-t-il plutôt trouver un prétexte pour annuler ou à tout le moins retarder la tenue du référendum (il ne faut pas oublier que le Sud recèle d’importantes réserves pétrolières) ? Beaucoup craignent qu’une telle éventualité n’entraîne la reprise des hostilités après cinq années de répit.

La question, importante en soi, se double d’un dilemme éthique qui s’est posé avec beaucoup d’acuité ces dernières années : peut-on négocier ou faire la paix avec quelqu’un qui est accusé d’avoir commis des crimes contre l’humanité ou un génocide ? Est-il moralement juste de traiter avec quelqu’un qui a été inculpé par la Cour pénale internationale de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité (la CPI a finalement décidé de ne pas retenir les accusations de génocide) ?

Pour les uns (les réalistes ?), on fait la paix comme on peut et une paix imparfaite du point de vue moral, mais qui donne le résultat escompté (on ne meurt et ne souffre plus à cause du conflit), vaut beaucoup mieux que la recherche d’une justice qui risque d’aviver le conflit.

Pour les autres (les idéalistes ?), faire la paix sans justice (c’est-à-dire en accordant l’impunité aux coupables) c’est non seulement trahir la mémoire des victimes, c’est aussi courir le risque de ne point apaiser une des parties au conflit et d’entrer dans une spirale sans fin de la violence et, ainsi, annihiler les espoirs des réalistes.

Sommes-nous en présence d’un dilemme irréductible ?

Chaque cas serait-il particulier ?

La réalité, comme il arrive si souvent dans les choses humaines, est sans doute plus complexe que la dichotomie suggérée dans le paragraphe précédent. Comme l’a si bien noté Pierre Hazan, dans un excellent petit livre publié récemment (La paix contre la justice ?, André Versaille éditeur – GRIP, 2010), l’histoire offre des exemples qui donnent raison aux deux courants de pensée (que l’on pense à ce qui s’est passé en Afrique du Sud, en Amérique latine et en ex-Yougoslavie). Ces exemples laisseraient à penser qu’il faut se méfier des positions dogmatiques entre les faiseurs de paix (ou médiateurs) et les tenants d’une application stricte du droit international, et que seule une analyse très fine de chaque situation permettrait de dicter une ligne de conduite.

Bien sûr, cette analyse est complexe. Elle doit tenir compte à la fois des conséquences appréhendées et des valeurs qu’incarne le droit international basé sur les droits de la personne. Pour revenir à l’exemple du Soudan, est-ce que Luis Moreno-Ocampo, procureur de la CPI, a eu raison d’inculper, en 2009 (moins de deux ans avant la tenue d’un référendum crucial pour la paix dans la région), Omar el-Bechir de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ? Pour ma part, je serais plutôt tenté de donner à l’Accord global de paix une chance d’aller jusqu’au bout du processus prévu, quitte à réviser mon analyse si d’aventure Omar el-Bechir cherchait à annuler ou à torpiller (je sais, l’image est incongrue pour un conflit qui ne sera jamais maritime) le référendum.

Qu’en pensez-vous ?

Partagez cet article :

Commentaires (0)


Le droit à l’eau, et après ?

Posté par Jean-Michel Severino le 11 octobre 2010

Les Nations Unies viennent d’accomplir une grande avancée politique et symbolique en intégrant le droit à l’eau dans les droits fondamentaux de la personne. Ainsi se trouve reconnue enfin une grande revendication universelle, qui avait vu une étape importante franchie dans la consécration d’un des objectifs du millénaire à ce sujet.

Mais chacun est conscient de ce que l’essentiel est devant nous. L’objectif réel que notre planète doit se fixer se trouve désormais dans l’accès universel à une eau de qualité. De sa réalisation dépendent l’amélioration sanitaire globale (les maladies hydriques demeurent la première cause de mortalité dans les pays pauvres), en conséquence la maîtrise de la démographie, la réduction de nombreuses tensions sociales voire de conflits ouverts, comme nous le voyons dans de nombreuses régions du monde affectées par le stress hydrique et la compétition pour l’accès à l’eau entre communautés, mais aussi la croissance économique : investir dans l’eau, c’est investir dans des mécanismes keynésiens de croissance, c’est libérer de la productivité, c’est permettre l’accès à l’école, notamment celui des filles…

Sur le chemin de cet objectif réside un gigantesque déficit d’investissement. Le résoudre exige d’apporter des réponses précises à la question du financement. Sur un sujet comme celui-ci, ainsi que le rapport rédigé sous la direction de Michel Camdessus l’avait montré, ou ainsi qu’un récent rapport de l’OCDE présenté au forum mondial de l’eau d’Istanbul l’avait précisé, nous devons marcher sur trois jambes : des tarifs adéquats qui permettent d’alimenter en ressources les organismes de gestion et d’investissement, des transferts de solidarité entre usagers, des subventions enfin, car il parait difficile que l’eau finance intégralement l’eau. Nous ne l’avons pas fait en Europe occidentale, et cela ne se fera pas dans le reste du monde, pour la seule raison que les externalités, comme disent les économistes, de son accès rendent légitiment et même exigent pour des raisons financières, que l’ensemble de l’économie via les prélèvements obligatoires participe à cet investissement.

Les subventions, une condition sine quanon

Dans le monde globalisé où nous vivons, les subventions doivent se comprendre comme gérées à l’échelle mondiale, et comprenant des transferts Nord-Sud dont l’inspiration n’est pas la charité mais la reconnaissance du fait que nous vivons dans un espace commun où nous nous influençons les uns les autres. Prenons le cas de l’Afrique. Le maintien d’un taux de croissance au-delà de 6% par an, et qui permette de réaliser progressivement l’accès universel à l’eau exige plus de 100 milliards d’euros par an d’investissements – alors que nous n’en sommes encore approximativement qu’à la moitié. Ces investissements sont étroitement liés à l’énergie, car l’eau consomme beaucoup d’énergie et que les barrages ont des usages mixtes. Il est impossible de réaliser de tels volumes d’investissements dans les dix prochaines années, compte tenu des faiblesses du prélèvement fiscal dans les pays les moins avancées d’Afrique, et de leur faible capacité d’endettement, sans des apports financiers extérieurs significatifs, dont une bonne partie en subventions. Ces apports ne se feront pas sans une amélioration importante de la conception et de la mise en œuvre des politiques locales de l’eau, et notamment de politiques tarifaires justes socialement et financièrement réalistes. C’est donc un effort commun qui doit être entrepris.

Permettre à cet effort de s’intensifier au niveau requis pour concrétiser le droit à l’eau devrait être la tâche principale du prochain forum mondial de l’eau qui se tiendra à Marseille en mars 2012. C’est une occasion exceptionnelle de passer aux actes que la France peut promouvoir. Ce devrait être l’occasion de débloquer le goulot d’étranglement financier et de brancher, au sens propre du terme, ce sujet sur celui des financements innovants. La France est motrice dans le groupe de travail qui pilote la progression de cet enjeu fondamental. En tant qu’hôte du forum de Marseille, elle a l’occasion de faire coup double : donner un sens au processus politique de ce sommet, et par là même à toute la rencontre, et un objet concret à une discussion jusqu’ici abstraite.

Partagez cet article :

Commentaires (1)