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Quel rôle de l’aide au développement face à la violence ?

Posté par Jean-Michel Severino le 10 février 2010

Les organisations de développement telles que l’AFD travaillent dans des sociétés en mutation rapide. La croissance économique et démographique, l’urbanisation rapide ou les changements identitaires qui y sont liés chamboulent des sociétés et leur mode d’organisation. Des phénomènes de violence peuvent émerger en l’absence d’institutions formelles ou informelles de gestion des conflits générés par ces mutations accélérées. Quel peut être le rôle d’organismes de développement face au défi de ces Etats et sociétés dits « fragiles » ?  J’aimerais retracer ici le long processus d’apprentissage d’organismes de développement dans leur quête de réponses à ces situations de violence.

Les années 1990 : des Etats « faillis » à « reconstruire »

La chute du mur de Berlin a été suivie d’une vague de conflits particulièrement meurtrière : les guerres civiles qui ont ensanglanté les années 1990 ont interpellé une « communauté internationale » de plus en plus consciente des limites de ses instruments – à la fois conceptuels et opérationnels – pour y faire face. Une décennie après le début des programmes d’ajustements structurels, dont l’un des corolaires a été la réduction de l’Etat à la portion congrue, les conflits du Golfe de Guinée, de la Corne de l’Afrique ou de l’Afrique centrale ont montré que la faiblesse des Etats porte en elle le risque de l’effritement des structures gouvernantes – avec pour conséquence la perte de contrôle de leurs territoires, et les impacts que l’on connaît en termes de piraterie, de drogue, de terrorisme, etc.

La question des « Etats faillis », traduction de l’anglais « failed states », émergea ainsi en l’espace de quelques années comme un enjeu majeur de sécurité collective. Dans l’urgence, les organisations internationales de développement s’attelèrent, non sans maladresses, à construire ou à reconstruire des capacités étatiques par des opérations de « state-building » (qui peut se traduire en français par la “construction de l’Etat”). Ces dernières étaient essentiellement entreprises sur le mode curatif, la gestion des défaillances laissant en réalité peu de temps pour se préoccuper de l’action préventive dans des Etats risquant de suivre la même trajectoire.

Le tournant des années 2000 : l’analyse de fragilités porteuses de violence

La consécration du terme des « Etats fragiles », qui s’est progressivement imposé dans les stratégies et les organigrammes des organisations de développement au tournant du siècle, a marqué une rupture dans l’analyse des Etats fragiles et dans les stratégies mises en œuvre pour y intervenir[1]. Certes, cette catégorie est d’abord née en réponse à un besoin institutionnel : celui de poursuivre l’aide à des pays dont il serait illusoire d’exiger le respect à la lettre des standards de gouvernance habituellement imposés aux pays aidés.

Mais ce changement de terminologie a permis de dépasser la stricte problématique de la « faillite » de l’Etat pour se pencher sur ses signes avant-coureurs : politiques, bien sûr, mais également économiques et sociaux. En effet le progrès des connaissances sur les multiples déséquilibres auxquels sont soumises les sociétés dans leurs processus de développement ont permis d’identifier des facteurs de vulnérabilités socio-économiques qui se retrouvent fréquemment dans l’équation de la violence. Autant « d’indicateurs d’alerte » auxquels les acteurs du développement doivent être particulièrement attentifs. Pensons à la jeunesse urbaine au chômage, qui prit les armes durant les violences en Côte d’Ivoire ou au Kenya. Pensons aussi à la difficile gestion de ressources rares – comme les pressions considérables sur le foncier, qui a contribué au déchainement de la violence au Rwanda en 1994, ou celle sur l’accès à l’eau et aux pâturages, qui envenime les tensions entre communautés dans l’Est du Tchad ou au Darfour. Pensons enfin aux inégalités économiques et sociales dont la persistance dans le temps génère des frustrations porteuses de violences.

Le traitement des fragilités – premier pas vers la prévention des conflits ?

Le retour d’expérience de plusieurs décennies d’actions au chevet d’Etats et de sociétés fragiles a permis d’identifier une exigence fondamentale pour toute opération de développement : celle de « ne pas nuire », c’est-à-dire de ne pas contribuer par mégarde à l’exacerbation de tensions. C’est à la fois un cap fondamental et un défi permanent. Mais pouvons-nous, aujourd’hui, aller plus loin ? L’AFD a décidé de se doter d’une stratégie d’action spécifique aux Etats fragiles qui, outre l’exigence de ne pas nuire, se donne pour ambition d’identifier des opérations de développement qui permettent de traiter certaines des fragilités qui constituent le terreau de la violence.

Cette stratégie est exigeante, puisqu’elle demande un investissement permanent dans la connaissance fine des sociétés dans lesquelles nous agissons, ainsi que de leurs mutations. Nous poursuivons cet effort avec notre réseau de partenaires. Un travail est ainsi mené avec des organisations non-gouvernementales sur la préservation ou la reconstruction du lien social mis à mal par certains bouleversements sociaux et économiques. Un programme de recherche est également en cours de lancement avec des acteurs de la recherche pour mieux comprendre la façon dont des projets de développement permettent de modifier l’économie politique de la violence en travaillant à réduire certaines des vulnérabilités dont elle se nourrit.

Malgré des progrès au cours des deux dernières décennies, ce champ de l’analyse et de l’action est encore dans son enfance – à l’heure où de nouvelles « fragilités » émergent, tels les impacts des changements climatiques. C’est pourquoi l’investissement dans la connaissance des forces qui animent les sociétés en développement comme des effets de nos propres programmes est crucial si l’on souhaite contribuer — avec les outils qui sont les nôtres et toute l’humilité que ce sujet commande — à la paix et à la stabilité de sociétés en développement. Le prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits est en ce sens une initiative importante pour encourager les pas en avant dans ce processus d’apprentissage collectif.


[1] Pour une analyse de ce terme et de son appropriation par les organisations de développement, voir Chataigner, Magro et al., Etats et Sociétés Fragiles : Entre conflits, reconstruction et développement, Karthala 2007.

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