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Les scientifiques, les politiques et le tigre de Sumatra sont sur un bateau

Posté par Geneviève Ferone le 17 mars 2010

La remise en cause, parfois violente, des travaux du GIEC sur le changement climatique éclaire crument les lignes de faille de notre société confrontée à un enjeu de gouvernance sans précédent et une crise économique qui grippe les économies occidentales. Les débats sont entrés dans une très grande confusion et le champ des questions s’est déplacé, sans avoir du reste reculé.

Le sommet sur le climat a montré clairement les limites de nos institutions

Ainsi, avant Copenhague, la question centrale était de savoir comment contenir le réchauffement climatique en deçà de 2 degrés. Désormais, la question posée porte davantage sur la confiance que nous pouvons accorder à nos scientifiques, notamment lorsqu’ils s’engagent en faveur d’une responsabilité des activités humaines dans l’emballement de la machine climatique. Le sommet sur le climat a montré clairement les limites de nos institutions. Jamais ces 192 personnalités politiques ne se seraient réunies s’il n’y avait pas eu derrière elles les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), c’est-à-dire les savants, mais tous seuls les savants ne peuvent pas dire la politique. Deux groupes de personnes sont donc en jeu : un groupe d’experts qui savent mais qui ne sont pas élus, et un groupe d’élus qui ne savent pas.

Cette contestation ne doit absolument pas jeter l’opprobre sur la communauté scientifique dont nous avons un besoin de réhabilitation urgent. Simple phénomène d’isostasie, juste et sain retour à l’équilibre, ou malais plus profond ? Les profils de nos élites, celles qui décident aujourd’hui, ne sont pas assez pétris de culture scientifique et les visiteurs du soir sont parfois parfaitement incultes sur ces sujets. Pour avancer, il faudrait inventer une reconfiguration de ces deux profils. Celui du politique comme celui du scientifique, dont l’implication dans la vie de la cité est aujourd’hui impérative.

Nous courrons donc un grand danger, celui de jeter le bébé avec l’eau du bain trop pressés d’en finir avec un problème inextricable auquel nous souhaitons échapper.

Si nous résumons, nous observons bel et bien des anomalies climatiques et une érosion de la biodiversité mais l’homme n’y serait pour rien. Quel soulagement, nous allons enfin pouvoir reprendre le cours de nos activités normales débarrassés de ces relents de culpabilité entretenus par les tenants d’une écologie cléricale de plus en plus virulente. En effet, comment se battre à armes égales contre le soleil, les plaques tectoniques, les nuages et les océans, nous pauvres et frêles créatures. Tous nos efforts de frugalité et de nos petits gestes verts n’y changeront donc rien. Donnons du temps au temps. Laissons les scientifiques avancer dans l’exploration de notre planète, pas à pas. Nous pouvons adopter cette posture bien connue qui est que finalement, aucun problème ne résiste longtemps à une absence de solution. Il faudrait néanmoins éviter de l’ériger en modèle politique.

Les limites de la prospérité sont bien plus dépendantes du capital naturel disponible

Au nom de l’éthique du chercheur (heureusement certains en ont) et de la très grande complexité des domaines à peine explorés, la science ne fournira jamais une réponse sans marges d’incertitudes à destination de nos décideurs. Pendant ce temps, de plus en plus de personnes et d’industries, toujours plus performantes, accentuent leur pression sur les écosystèmes. Cependant, les limites de la prospérité sont bien plus dépendantes du capital naturel disponible que des prouesses technologiques actuelles ou à venir. Tandis que la technologie continue de repousser l’épuisement des ressources en produisant des matériaux qui semblent toujours de moins en moins chers, ceux-ci ne sont moins chers qu’en apparence, car la disparition des forêts, l’accumulation de déchets toxiques se déversant dans les rivières, l’appauvrissement des sols et l’érosion des cultures, ne sont pas comptés dans les coûts de production.

Le stock de capital naturel s’effondre

Ce ne sont pas les ressources de pétrole ou de cuivre qui commencent à limiter notre développement mais la « Biogée » comme l’appelle Michel Serres, c’est-à-dire la terre et la vie. Ce ne sont pas les limites de puissance des pompes mais l’épuisement des aquifères qui menace l’accès à l’eau. Nous pouvons multiplier les exemples.

L’humanité a hérité d’une réserve de capital naturel de 4 millions d’années. Au rythme actuel d’usage et de dégradation, il n’en restera que très peu à la fin du siècle prochain. Ce n’est pas une question de dogme ou de morale, mais d’un sujet de la plus extrême importance pour notre société et les êtres humains. Malgré les innombrables articles, livres et colloques traitant de l’état de l’environnement, le stock de capital naturel s’effondre et les services vitaux qu’il rend deviennent cruciaux pour notre survie.

Pour autant, notre instinct de survie n’est pas enclenché à l’échelle de l’humanité. Le tigre de Sumatra devra quitter son île. Entre la protection de son habitat naturel et les revenus de l’huile de palme, il n’y a pas de place pour le débat.

Le chômage fait beaucoup plus peur que la dégradation de l’environnement. Il frappe cruellement au cœur de chaque famille, de chaque pays. Nous partageons pourtant tous les mêmes combats sans nous en rendre compte, celui de la prospérité de notre espèce dans ses liens de dépendance avec la Terre.

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